Michel Berger était «déchiré par un nouvel amour»

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Ardent défenseur de la chanson française, auteur de plusieurs livres, animateur télé et radio d’émissions culte (Les enfants du rock), Yves Bigot consacrait en 2012 une bio très fouillée et bien sourcée sur Michel Berger. Il l’avait titrée d’un de ses morceaux emblématiques, Quelque chose en nous de Michel Berger (éd. Don Quichotte). France Gall n’y avait pas participé: «France s’est blindée de façon exemplaire, qui peut passer pour de la dureté, mais qui n’est que résilience d’une femme qui aura tout enduré, et s’en sera toujours sortie toute seule, avec ses moyens, face à l’adversité. Je ne l’ai plus revue – à peine croisée – depuis le départ de Michel Berger. Contactée via son avocat… elle n’a pas souhaité me parler pour ce livre. Je respecte parfaitement ce choix, ce silence», écrivait il y a cinq ans celui qui fut directeur de la télévision à la RTBF et qui occupe aujourd’hui les fonctions de directeur général de TV5 Monde à Paris. Peut-être ce mutisme est-il dû à la dernière partie du livre où Yves Bigot évoque l’existence d’une autre femme aimée par Michel Berger? Beatrice Grimm, lointaine descendante des célèbres frères Grimm connus pour leurs contes, avait happé son cœur. Cette femme de l’ombre – mystérieuse même pour ses proches et apparue sur le tard – constitue la vraie révélation du livre. Nous avons contacté Yves Bigot sur ce chapitre ignoré de beaucoup.

Michel Berger semblait infiniment sentimental: tout passait-il réellement par la musique?

Il l’était. Mais il balançait entre ses sentiments et ses idées. Il formulait beaucoup d’opinions sur des sujets très divers, sur la musique bien sûr, mais aussi sur la géopolitique mondiale. Il était très déterminé et pouvait passer des heures à tenter de vous convaincre pour vous rallier à son point de vue. Il avait de grandes ambitions et une forte intransigeance au sujet de sa musique. C’était l’œuvre de sa vie.

Dans cette vie, France Gall prend une place prépondérante en privé mais aussi parce qu’il contribue fortement à sa renaissance musicale à elle: au départ, c’est l’union sacrée?

Complètement. Il concrétise avec France Gall ce qu’il ne pouvait pas faire avec Véronique Sanson vu sa forte personnalité, elle qui avait même une écriture plus intense que la sienne. Il lui crée une identité, tel un véritable pygmalion. Il invente «la nouvelle France Gall», qui n’est plus la cible des blagues faciles ou des sous-entendus à la Gainsbourg, la chanteuse yé-yé dont il détestait Sacré Charlemagne. Il ne comprenait pas cette niaiserie et, quand on lui proposa de collaborer avec elle, il n’était pas plus emballé que ça. Mais il était touché par la jolie petite blonde. Puis la relation s’est amorcée avec, pour résultat, une icône des années 70/80, qui parle à tout le monde, en tout cas à toutes les adolescentes et jeunes femmes françaises. Il s’était mis dans sa peau et dans sa tête avec des chansons qui collaient à France Gall. Il a réussi à se projeter dans son univers.

Leur relation battait de l’aile, l’incitant à refaire sa vie à Los Angeles

Avec France Gall. BELGAIMAGE
Avec France Gall. BELGAIMAGE

Il y a cinq ans, dans votre livre, vous avez brisé un secret: ce couple battait de l’aile. Sur la fin de sa vie, Michel Berger est amoureux d’une autre femme, Beatrice Grimm…

Ce que je comprends, c’est qu’après l’immense succès de l’album Babacar et du titre Ella, elle l’a, qui a cartonné partout, jusqu’au Royaume-Uni, France Gall décide d’arrêter de chanter. Michel prend cette décision pour un abandon. Et il est traumatisé par l’abandon… Abandonné enfant par son père de manière brutale, qui avait coupé tous les ponts. Abandonné par Véronique Sanson en pleine confiance. Ce nouvel abandon a nécessairement joué. Ensuite, leur mode de vie respectif différait fortement, ce qui a amplifié la distorsion. Ils avaient deux caractères opposés. France Gall adorait faire la fête, rigoler, sortir en bande. Alors que Michel restait introverti, sage, méfiant face aux excès, drogue ou alcool. Pour lui, tout ce qui n’était pas de l’ordre du travail ne signifiait rien. D’où leurs problèmes de couple.

Vous affirmez dans votre livre qu’ils sont en voie de séparation et qu’il songe à la quitter pour Beatrice Grimm.

Il a pour projet de s’expatrier à Los Angeles, à Santa Monica pour être précis. Il cherchait une villa et s’était renseigné sur l’inscription des enfants à l’école française. Il voulait poursuivre sa carrière américaine, commencée quelques années auparavant avec un album en anglais sur lequel il ne chantait pas, assisté d’excellents musiciens américains. Il s’était entouré de deux chanteuses. L’une d’entre elles pouvait être Beatrice Grimm mais je n’en ai pas la preuve formelle. Sa sœur, Franka Berger, m’assure qu’ils avaient enregistré des maquettes et qu’il avait écrit des chansons pour elle, mais le disque n’est jamais sorti. Deux témoins disent avoir pu écouter ces chansons.

Il se plaît à maintenir la fiction du couple idéal avec France

Que savez-vous de Beatrice Grimm?

Je donne des infos dans le livre: allemande, top model, présentatrice de talk-show, grande avec son mètre 78 et très belle, mannequin à Paris. Il la rencontre dans un dîner. Elle travaille pour une grande agence. Elle a entretenu une liaison avec Timothy Dalton, le James Bond gallois, puis avec le rocker Billy Joël. Et elle songe à entamer une carrière de chanteuse.

L’avez-vous rencontrée?

Jamais. J’avais entendu parler de son existence à l’époque. La seule fois où je l’ai aperçue, ce fut à l’enterrement de Michel. Elle n’a pas pu entrer au cimetière pour la cérémonie. Elle est restée derrière les barrières et en a voulu à France Gall. Par la suite, quand j’ai écrit le livre, j’ai tenté de la retrouver mais je n’y suis pas parvenu, malgré de nombreux messages et de longues recherches un peu partout. Je sais que des confrères ont cherché à la localiser en Autriche, en Allemagne, mais sans succès. Aux dernières nouvelles, elle aurait épousé un Sud-Américain dont elle a pris le nom. J’avais identifié une centaine de Beatrice Grimm qui toutes m’ont répondu sur Facebook, que «Non, ce n’est pas moi». Peut-être en fait-elle partie… Beatrice Grimm a voulu couper tous ses liens avec le passé.

D’un naturel discret, Michel Berger ne s’épanche pas sur ce nouvel amour. Pourquoi tant de retenue s’il pense la rejoindre?

Michel était quelqu’un de très pudique, discret, voire secret. Il savait particulièrement bien compartimenter sa vie. Avec ses musiciens, il parlait de musique. Avec ses amis, il parlait de la vie. Avec des journalistes comme moi, il parlait métier. Il se montrait attentif aux autres et ne voulait pas gêner France Gall. Ils ont d’ailleurs toujours refusé de poser ensemble dans les magazines et refusaient la starisation. Ils ne s’exhibaient pas. Pour lui, vis-à-vis de l’extérieur, seule comptait sa musique.

Comment France Gall a-t-elle traversé cette épreuve? Elle en a forcément été très blessée?

Elle en a certainement souffert. Mais remarquons tout de même que, lors de sa mort, Michel était en famille, avec elle et leurs enfants, plus leurs amis. Le projet américain était en cours mais France et Michel venaient aussi de boucler un album en duo, chose inédite. Comme pour revendiquer publiquement une image du couple, du moins sur le plan artistique. Ils m’avaient invité dans leur studio pour écouter cet album. Ils se comportaient comme un couple uni. France Gall était en tout cas au courant de cette relation. Les témoins directs me disent sa volonté à lui de refaire sa vie à Los Angeles avec Beatrice Grimm. Selon le directeur artistique et producteur Bernard Saint-Paul, il avait déjà envoyé des affaires dans cet appartement de Los Angeles. Mais c’est ma seule source, je dois me fier à sa version. Leur couple vacillait, comme le dit le photographe Jean-Marie Perier, que je cite dans mon livre et qui partagera la vie de France Gall pendant 18 mois après la disparition de Michel: «Ils n’étaient plus ensemble depuis pas loin de quatre ans». France Gall a été furieuse de ces révélations. Je voulais un contact officiel avec elle mais elle a décliné mon invitation à l’interviewer. C’est curieux. Car j’ai connu France relativement bien pendant des années. J’allais dîner chez eux. Je les interviewais fréquemment. On se voyait dans les soirées de S.O.S. Racisme. Mais elle a rompu les liens. Elle pouvait franchement admettre des problèmes de couple et je lui aurais bien volontiers donné la parole. Elle n’a pas admis la publication du livre. Car pour elle, il ne fallait rien ébruiter, comme le dit un intime, Grégoire Colart, pour qui «Michel s’inventait une autre vie. Son couple avec France était au plus bas».

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Avec Véronique Sanson, un chagrin inguérissable

Son premier chagrin d’amour renvoie à Véronique Sanson, qui le laisse inconsolable.

C’est vrai. Michel a eu une vie assez dramatique. Dans sa partie amoureuse, la grande rupture est d’abord causée par Véronique Sanson avec son départ soudain. Alors qu’ils venaient de choisir un appartement pour y habiter à deux – il était question de mariage – elle part selon l’expression qu’elle emploi à l’époque, «Je suis partie chercher des cigarettes». Elle est repassée chez elle prendre son passeport et a demandé de l’argent à prêter à Nicoletta pour rejoindre Stephen Stills (du groupe mythique Crosby, Stills, Nash & Young, ndlr) à New York. Elle est partie sur un coup de tête mais surtout à la grande surprise et au grand désespoir de Michel Berger. Tous ses amis le confirment: il était effondré, ne voulait plus vivre, tout seul dans son appartement non meublé où il passait ses journées dans un état d’hébétude qui ne correspondait pas du tout à sa nature. Michel travaillait en permanence, sur plein de projets en même temps. Il ne rigolait pas avec la musique. Il était méticuleux et très exigeant. Ses idoles étaient George Gershwin et les Beatles et il disait toujours «Si les Anglo-Saxons y arrivent, il n’y a aucune raison qu’on n’y arrive pas, nous aussi.».

Sanson et Berger regorgent tous deux de talent: la déception a-t-elle pu être double, sentimentale et artistique?

Sûrement. Michel avait réalisé le premier album de Véronique, Amoureuse. Il était en train de boucler le second au moment de sa fuite. Ce fut un choc, à la fois sentimental et artistique. Pour lui, il y avait rupture autour du contrat moral qu’ils avaient conclu autour de la musique. Ils voulaient révolutionner la musique ensemble…

Selon vous, s’est-il jamais remis de cette rupture?

Difficile à dire. Je n’aime pas parler à la place des intéressés. Mais ce qu’on peut constater dans les faits, c’est qu’ils ont continué par après, pendant des années, à se parler et sans doute à s’aimer par chansons interposées. C’est avéré. Mais cela n’évite pas les déceptions. Elle lui avait demandé bien plus tard une nouvelle version de Allah, une chanson qui fit polémique, il n’avait pas donné suite car, en musique, il restait très lucide, indépendamment du cœur.

Hommage à Michel Berger, samedi 29 juillet, 20h55, TF 1.

C’était un dimanche

Ce jour-là, le 2 août 1992, la presqu’île de Saint-Tropez est écrasée de chaleur mais cela n’a pas empêché Michel Berger de livrer une partie de tennis dans sa propriété de Ramatuelle où il prend ses vacances. Pris d’un malaise, il doit l’interrompre brutalement suite à des douleurs dans la poitrine. Le chanteur mène une vie saine et n’a que 44 ans. Il termine l’après-midi au repos et à l’ombre. Mais, vers 20h30, l’alerte reprend, plus sérieuse. France Gall, qui partage sa vie depuis 18 ans, appelle un docteur. Celui-ci juge la situation très critique et requiert les services de SOS Médecins et du Samu, mieux équipés pour des examens cardiaques qu’il souhaite mener. À la troisième attaque, Michel Berger devient blême. Il décède à 21h35 à l’hôpital de Saint-Tropez. On ne l’apprendra que le lendemain matin. Le 6 août ont lieu les obsèques au cimetière de Montmartre à Paris. Michel Berger repose non loin de ses parents, où le rejoindra bientôt sa fille Pauline, atteinte de mucoviscidose, disparue en 1997 à l’âge de 19 ans.

Un talent fou

Compositeur, parolier, pianiste, producteur artistique, scénographe, Michel Berger était bardé de dons. Il a marqué la chanson française de qualité et sut se rendre populaire par sa personnalité hautement créative. Message personnel pour Françoise Hardy, Quelque chose de Tennessee pour Johnny, Cézanne peint, Il jouait du piano debout, Résiste, Débranche, Elle, elle l’a, Musique pour France Gall qu’il remit sur les rails d’une carrière prolifique, il mit son talent au service des autres. Il le déploya aussi dans Starmania, son opéra-rock avec des tubes toujours diffusés comme Le monde est stone ou Le blues du businessman. Il a aussi chanté lui-même. Songeons à l’un de ses plus beaux titres, Le paradis blanc, nimbé d’une grâce aérienne. Michel Berger a signé une cinquantaine de tubes qui ne se démodent pas. France Gall lui a rendu hommage dans la comédie musicale Résiste en 2015 qu’elle a voulu mener à bien, comme la marque de leur amour, même si celui-ci fut tourmenté. Personnage sensible et doué, qui eut sa part de malheurs et de déceptions amoureuses (avec l’abandon brutal de Véronique Sanson partie du jour au lendemain), Michel Berger laisse l’empreinte d’un artiste exceptionnel.