Sexualité et islam sont-ils compatibles?

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Liberté sexuelle condamnée, homosexualité diabolisée, femmes mises sous tutelle masculine : le rapport au corps et au plaisir semble difficile dans le monde arabo-musulman. La religion musulmane aurait-elle une conception de la sexualité plus restrictive et problématique que les autres religions monothéistes ? Dans un ouvrage passionnant « La sexualité dévoilée », Nadia El Bouga évoque la misère sexuelle du monde arabe pour proposer une nouvelle lecture du Coran et des paroles du Prophète qui revient aux écrits premiers et à leur contexte historique sans tenir compte des siècles de lecture patriarcale des textes religieux. La sexologue française de 40 ans ne craint pas non plus d’aborder tous les sujets sensibles qui fâchent l’Occident : le statut des femmes musulmanes, la misogynie des hommes arabes, le port du voile, le tabou de l’homosexualité, les agressions qui ont eu lieu à Cologne et sur la place Tahrir en Égypte. Et puis bien sûr, elle se raconte et évoque son parcours de vie atypique, celui d’une fille d’immigrés marocains devenue sage-femme puis sexologue clinicienne et bientôt sociologue, d’une musulmane pratiquante portant un voile et qui défend en même temps la laïcité, le féminisme, l’humanisme et une sexualité sans tabou qui conduit au divin.

EL BOUGA©JF PAGA

À vous lire, on découvre que le Coran ne fait pas de la sexualité un tabou ou un acte dont l’ambition est la seule reproduction mais que le texte sacré parle de désir et de plaisir…

Absolument ! Le désir et le plaisir sont reconnus par l’islam qui les situent dans le cadre d’un contrat conjugal. Vous savez, il y a eu une littérature au sujet de la sexualité dès le 14-15e siècle notamment le traité de psychologie amoureuse d’Ibn Hazm l’Andalou, Le Collier de la colombe, le Jardin parfumé de Nafzaoui, et les fameux douze traités d’érotologie écrits par Sheikh Suyûti, théologien de renom et éminent savant de cette époque.

La sexualité serait même obligatoire pour un musulman car elle constitue une sorte d’aumône que l’on fait à l’autre et qui doit être récompensée ?

Elle n’est pas obligatoire mais recommandée. Un hadith rapporte que le Prophète, interrogé par ses compagnons sur la sexualité, répondit : « L’acte sexuel qui est accompli par l’un de vous constitue une aumône ». La sexualité a une double dimension : donner à l’autre et recevoir de l’autre. Elle est une énergie dynamique qui circule dans le couple. Mais avant de donner et de recevoir, elle implique la recherche de la connaissance de soi. À ce titre une sagesse prophétique dit : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras ton Seigneur ». La sexualité est un moyen de se connaître, un cheminement intérieur et extérieur. Ce message prophétique n’est pas celui que tiennent les savants musulmans dogmatiques. Pourtant cette vision positive de la sexualité fait partie de l’essence du message coranique.

Vous parlez même d’un Coran qui conçoit la sexualité comme un chemin vers la spiritualité.

C’est exact. Le corps n’est pas un obstacle pour le Prophète mais un outil de développement holistique qui permet d’accéder à la transcendance. Tout comme on prie avec son corps pour aller vers Dieu, on aime avec son corps pour vivre une relation d’échange avec l’autre et on aime avec son corps. La sexualité peut être un épanouissement transcendant. Sachez qu’accéder par le corps à la sexualité implique la capacité d’aller vers l’inconnu - l’inconnu de soi et de l’autre-, d’accepter d’être ému, troublé, touché ! Accéder à une dimension de soi plus grande ne peut se faire que si l’on consent à prendre le risque de la relation charnelle intime. La rencontre sexuelle peut alors être de l’ordre d’un éblouissement convoquant les sens et l’esprit. On passe alors de l’acte sexuel à la relation sexuelle au sens de « religare », « lier ensemble » ! La sexualité rime alors avec spiritualité et serait donc essentiellement une qualité de présence aimante à soi et à l’autre. Une quête de l’inconnu sexuel est identique à la quête de l’absolu qui finalement passe aussi par la corporalité. Et là, nous sommes dans « être en relation sexuelle avec »… et non dans « avoir une relation avec ». Cela fait toute la différence.

Le plaisir de la femme est dites-vous également inscrit dans le Coran !

Oui ! L’homme et la femme sont égaux dans l’intimité. Le Prophète a dit à l’homme : « Ton corps a un droit sur toi et ton épouse a un droit sur toi. » Il souligne ainsi la force du désir masculin et féminin et n’oublie pas le droit des femmes à satisfaire leurs propres pulsions. Malheureusement ces messages ont souvent été mal compris et interprétés dans le sens d’une domination des hommes sur les femmes : les hommes imposent et les femmes disposent. Du coup, beaucoup de femmes musulmanes vivent la sexualité comme un devoir.

Vous dites que le Coran défend une sexualité égalitaire d’échanges réciproques. Cependant il y a cette phrase des plus machistes « Vos femmes sont pour vous comme un champ de labours. Allez à vos champs comme vous l’entendez. »

Cette phrase est une traduction littérale qui fausse le sens spirituel auquel elle se réfère dans le texte coranique. Le mot « harth » a été traduit par « champ de labours », ce qui est une traduction restrictive lorsque l’on connaît la richesse sémantique de la langue arabe. La docteur et exégète Asma Lamrabet qui travaille, au sein de la Rabita Mohammadia des Oulémas, à la relecture des textes sacrés donne une traduction bien plus juste de cette phrase : « Vos femmes sont pour vous la source de la vie et de la richesse. Allez donc à cette source comme vous l’entendez (librement) ». De plus ce verset doit être replacé dans son contexte historique. Quand le Prophète l’a prononcée, il était interrogé par des femmes de Médine qui avaient épousé des hommes de la Mecque et n’approuvaient pas la pratique de la levrette. Cette position où la pénétration vaginale se fait avec l’homme derrière la femme était en effet réprouvée voire même interdite par les Arabes (et les Juifs) de Médine mais particulièrement appréciée par les hommes de la Mecque. En disant « Allez à vos sources de vie comme vous l’entendez », le Prophète a voulu dire que chacun faisait ce qu’il voulait dans l’intimité sans restriction de positions sexuelles – pour peu qu’il y ait consentement mutuel – et qu’il fallait se libérer des croyances et des superstitions.

Il y a néanmoins des interdits sexuels dans l’islam : pas de rapport anal ni de sexualité pendant les règles ou après l’accouchement.

Il y a en effet deux interdits dans l’islam : pas de pénétration anale et pas de pénétration vaginale lors des saignements qu’ils soient liés aux menstruations ou aux suites de l’accouchement. Il faut à nouveau se référer au contexte de l’époque. Ces interdits préexistaient à l’Islam et ont été intégrés par Islam comme par les deux autres religions monothéistes. Cet interdit n’est pas explicité dans le Coran si ce n’est dans l’épisode de Sodome et Gomorrhe qui relate que Dieu a puni les habitants de cette ville car ils étaient sodomites. C’est un hadith du Prophète rapporté par deux rapporteurs théologiens Abou Dawoud et Ibn Maja qui est souvent cité : « Est maudit celui qui accomplit l’acte sexuel avec sa femme par la voie anale ». Il faut savoir que par ailleurs la pénétration anale n’est pas interdite dans l’islam chiite mais l’est dans le sunnisme. Pour ma part, ce qui me semble important est le message divin qui invite les couples à vivre leur sexualité comme ils l’entendent.

En retournant aux sources, vous donnez une lecture du Coran et des hadiths, les paroles, du Prophète qui rend l’Islam compatible avec le désir et le plaisir. Pourtant vous nous expliquez également combien la misère sexuelle est grande dans les couples musulmans de France que vous voyez à votre cabinet de sexologue et plus généralement dans les pays arabo-musulmans.

Il y a en effet une grande misère sexuelle qui s’explique par 14 siècles d’interprétations coraniques faites par des hommes qui ont bridé et contrôlé la sexualité des hommes et des femmes et des femmes plus sévèrement. Durant des siècles, le Coran a été mal interprété et utilisé pour garder le contrôle sur les gens. On s’est éloigné de la vision d’une sexualité saine et épanouissante qui est pourtant bien inscrite dans les textes. Une sexualité qui élève et qui créée un lien sacré. L’Islam qui nous est parvenu est rétrograde et dénaturé ; il est façonné par le wahhabisme importé du Moyen-Orient.

Comment est reçue votre analyse ?

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, elle est bien reçue. Quand je l’explique dans mon cabinet de sexologue, les hommes et les femmes sont même soulagés. Et quand j’interviens dans des mosquées et des associations pour échanger sur la thématique de la sexualité, elle est également appréciée et source d’espoirs car elle réconcilie foi et désir. Je pense aussi que les musulmans n’en peuvent plus de ces non-dits et discrédits jetés sur la sexualité. De plus, je leur parle d’une sexualité en lien avec la spiritualité et non d’une sexualité de performance qui est souvent présente dans les médias.

Pour expliquer le tabou de la sexualité et les pressions exercées sur les femmes musulmanes, vous évoquez la notion de « hchouma », de honte, que l’on utilise constamment au Maroc et dans d’autres pays.

Parler de sexualité, c’est « hchouma », poser des questions sur le sexe ou sur la façon dont les bébés sont conçus, c’est « hchouma », tout comme les postures pour une femme. Cette condamnation de tout comportement non conforme pèse encore plus que la religion sur le bien être sexuel des musulmans. La « hchouma » est une injonction pétrifiante constamment utilisée pour brimer la sexualité des musulmans et en particulier celle des femmes. Mais elle n’a aucun fondement religieux ; elle appartient à la culture orale arabe. Cependant en ancrant une vision négative du corps qui est sale et à cacher, elle a des conséquences catastrophiques, pouvant entraîner détestation de son corps, absence de désir, vaginisme, aversion sexuelle. La misère relationnelle et sexuelle est tristement grande dans les sociétés arabes, amplifiées par des lois qui condamnent les libertés individuelles, mais je reste profondément positive car les mentalités commencent à changer.

EL BOUGA-C
La sexualité dévoilée est paru aux éditions Grasset, 234 p., 18 euros