Peggy Sastre: «Le puritanisme met les femmes sous cloche»

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Natacha Nikouline

Comment est née cette tribune publiée dans Le Monde ?

« D’une coïncidence. J’étais en train de me rendre malade, physiquement, à cause du « retour » – je mets des guillemets car il n’est jamais parti très loin – de l’ordre moral consécutif à l’hystérie collective provoquée par #metoo, quand j’ai entendu Catherine Millet, à la radio, s’exprimer sur les excès de « balance ton porc » en lien avec son livre sur D.H. Lawrence. J’ai ressenti comme une énorme bouffée d’oxygène. Le sentiment de n’être pas ou plus seule, alors qu’en général, ce n’est vraiment pas quelque chose qui me dérange, au contraire. Je l’ai contactée pour que nous la rencontrions avec Abnousse Shalmani que je savais souffrir du même « syndrome d’étouffement » avec dans l’idée d’écrire ce genre de texte. Au même moment, elle était aussi approchée par Sarah Chiche, mon ancienne éditrice et depuis devenue une amie. Nous avons immédiatement décidé de nous réunir et de solliciter une cinquième camarade, Catherine Robbe-Grillet, à qui je dois formellement la naissance de mon premier livre individuel. »

L’excès des dénonciations actuelles qu’a pu engendrer le hashtag « balance ton porc » n’est-il pas le fait des débuts de toutes les révolutions ?

« Peut-être, mais je n’aime pas du tout cet argument. Déjà, je ne considère absolument pas la déferlante #metoo comme une « révolution », il traduit plutôt un phénomène assez banal, une réalité très ancienne où les femmes de « petite vertu » sont conspuées, ostracisées, stigmatisées par celles de « grande ». On a sans doute raison de parler de guerre des sexes, sauf que c’est avant tout une guerre au sein du sexe féminin, entre deux pôles stratégiques : faut-il plutôt jouer la prudence, la retenue voire le dégoût face au sexe ou l’avidité, la témérité et l’indifférence ? Dès le déclenchement de l’affaire Weinstein j’ai pensé à toutes les femmes qui avaient su elles aussi établir un rapport de pouvoir entre elles et le producteur avec le sexe comme monnaie d’échange. J’aurais par exemple beaucoup aimé qu’on mette aussi en avant les femmes qui avaient couché pour réussir en toute connaissance de cause et sans le regretter une seconde. Mais malheureusement, le débat s’est ankylosé en un jeu à somme nulle entre celles qui avaient « résisté » et celles qui avaient « cédé ». Ironiquement, je crois qu’on ne pourrait peut-être pas faire plus réactionnaire que ce genre de dichotomie, sans même mentionner l’emballement victimaire que cela produit – être traumatisée d’un viol, d’une agression sexuelle, ne « suffit plus », maintenant il convient de montrer combien notre vertu est atteinte par une remarque, un geste, un regard. Là, on tombe dans la folie pure et dure. Et c’est justement cela qui m’effraie dans ce « propre » des révolutions, comme s’il fallait admettre, accepter que « OK, bon, on va peut-être envoyer des millions de gens au Goulag, mais c’est pour la bonne cause ». « OK, acceptons ces fourches et ces brandons, ça va purger le mauvais sang ». Aucune cause ne mérite de tels excès, si ce n’est une cause cannibale qui finira pas en crever. Je ne crois absolument pas à la vertu purificatrice des mouvements de foule et je crois que l’histoire est là pour me donner plutôt raison. Et je crois aussi que nous en sommes, en tant qu’espèce, arrivés à un point de notre développement cognitivo-social où c’est la raison, et non plus l’émotion, qui est désormais la force la plus « séditieuse » qui soit. Donc non, gardons-nous le plus possible des excès. Favorisons la mesure, la nuance, le débat. C’est sans doute un peu plus « chiant », mais aussi redoutablement plus efficace. »

Pensez-vous réellement qu’il y ait danger de puritanisme ?

« Oui, sinon je ne l’aurais pas écrit ; je suis assez simple, comme fille. C’est le danger, comme le dit si bien Abnousse Shalmani, de faire des femmes des êtres à part. Et je suis de celles qui veulent que le féminisme nous donne des droits et des choix, pas des garanties. Le puritanisme met les femmes sous cloche et, comme je vous l’ai déjà dit, j’ai besoin de beaucoup d’oxygène. »

À ses débuts, le féminisme a été anti-sexe pour évoluer ensuite vers des formes différentes dont le féminisme pro-sexe dont vous faites partie. Pensez-vous que ce qui se passe est le fait d’un féminisme anti-sexe qui veut s’imposer ?

« Depuis mes premiers écrits, je reste persuadée de cela : apprendre aux femmes à dire non, c’est merveilleux, mais cela ne sert à rien si on ne leur fait non plus comprendre qu’il n’y a aucun mal à dire oui et que cela peut même leur être parfaitement bénéfique. Il est là, le retour du puritanisme que je trouve vraiment très préoccupant : on refait du sexe de la femme un champ de bataille identitaire. À mon sens, je crois que le féminisme pro-sexe aurait dû s’appeler anti-sexe, comme ce que Valérie Solanas pouvait écrire : il faut avoir énormément baisé pour devenir anti-baise. Au fond du fond, le féminisme pro-sexe est bien davantage une libération du sexe qu’une libération sexuelle : il ne fait plus du sexe un élément crucial pour l’existence, « l’essence », la dignité d’une femme ou je ne sais quelle catégorie métaphysique à laquelle je ne comprends rien. Il fait du sexe un élément vital comme un autre : baiser comme on boirait un verre d’eau, disait Alexandra Kollontaï. Pour encore paraphraser Abnousse Shalmani – enfin, surtout dans la première partie de la phrase : totem et tabou sont les deux faces d’un même tas de merde. Sacraliser le sexe, en bien comme en mal, c’est étouffer les individus en général et les femmes en particulier. »

Penser que la liberté sexuelle a un prix – comme vous l’avez écrit -n’est-il pas une façon d’accepter comme normal le comportement harceleur de certains hommes ?

« Je ne pense pas, non. En éthique médicale, le rapport Belmont statue qu’on ne peut pas bénéficier des apports de la science sans en accepter certains risques, du moment que les coûts sont inférieurs aux bénéfices. Pour moi, la liberté sexuelle peut être envisagée dans cette même perspective. Pour citer Camille Paglia, si pour ne pas être violées il faut instaurer un couvre-feu pour les femmes ou les faire vivre dans des tupperwares comportementaux isolées des hommes, alors « laissez-nous être violées ». »

Ne craignez-vous pas de blesser par cette tribune les femmes harcelées et violentées ?

« Ce serait évidemment quelque chose que je regretterai, mais le craindre, non. Parce que si on craint, on ne parle plus. Il y aura toujours des gens pour se dire offensés, blessés, écœurés. À ceux-là, je citerai Christopher Hitchens et je répondrai : c’est bien dommage mais à part ça, quel est votre argument ? »

Propos recueillis par Joëlle Smets