L’incroyable cavale de Fehriye Erdal en Belgique

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Fehriye Erdal (qui a aujourd’hui 40 ans) est une militante turque, membre de l’organisation d’extrême gauche, DHKP-C. Elle a 18 ans à peine lorsque, étudiante à Istanbul, elle est accusée d’avoir participé, le 9 janvier 1996, à l’assassinat d’un homme d’affaires, Ozdemir Sabanci, et de deux de ses employés. Travaillant comme hôtesse dans les locaux de la holding qui portait son nom, elle aurait ouvert les portes du bâtiment à deux hommes armés. Onze mois après l’attentat, le premier de ces deux hommes, nommé Mustafa Duyar, se livre à l’ambassade de Turquie en Syrie. Il sera assassiné dans une prison turque en 1999. Le second, Ismail Akkol, a quant à lui été arrêté en 2016, à Aydin, en Turquie, après s’être caché pendant 20 ans en Grèce. Fehriye Erdal est quant à elle interpellée le 26 septembre 1999 dans un appartement à Knokke, recelant notamment des armes. Elle est inculpée en Belgique d’association de malfaiteurs, de détention d’armes illégales ainsi que de recel et de faux en écriture. La Turquie réclame son extradition pour juger l’affaire du triple assassinat. D’abord maintenue un an en prison, Fehriye Erdal, qui invoque l’asile politique, est ensuite placée en résidence surveillée dont l’adresse est tenue secrète. Entretemps, la famille du milliardaire Sabanci dépose plainte et se porte partie civile dans notre pays. La cour de cassation décide que la justice belge est bien compétente pour juger du dossier. Verdict du tribunal correctionnel de Bruges : quinze ans de prison pour triple assassinat. Mais, la prévenue est absente à son procès. En 2006, alors qu’elle se trouve sous haute surveillance, Fehriye Erdal réussit à échapper à la vigilance des agents de la sûreté de l’État. L’affaire Sabanci, mais surtout la fuite de Fehriye Erdal, ont pour conséquence de tendre les relations entre Bruxelles et Ankara, les Turcs reprochant aux Belges d’avoir refusé de leur livrer une terroriste, puis de l’avoir laissée filer. Durant son assignation à résidence, Fehriye Erdal partagera son quotidien secret avec une garde rapprochée. Bahar Kimyongur en faisait partie. Il répond à nos questions.

Comment avez-vous rencontré Fehriye Erdal ?

J’ai d’abord suivi l’affaire à la télévision. Lors de l’attentat en 1996, les médias turcs passaient des “breaking news” en continu. Elle est rapidement devenue l’ennemi public nº1 dans son pays. Encore aujourd’hui, il ne se passe pas une semaine en Turquie sans que l’on ne parle d’elle. Je suis archéologue, mais aussi historien et je me suis rapidement passionné pour cette affaire qui va bien au-delà d’un attentat. C’est aussi toute l’histoire de l’opposition turque qui s’y raconte en filigrane. Ensuite, lorsqu’elle a été incarcérée à Bruges, je lui ai rendu visite plusieurs fois et des liens se sont alors tissés.

Vous avez aussi partagé son assignation à résidence ?

L’asile politique lui a été refusé pour des motifs de sécurité nationale. Mais, Fehriye Erdal n’était ni expulsable ni extradable. La Turquie pratiquait la peine de mort et elle était passible de peine capitale. J’ai donc fait partie de la délégation qui a négocié avec le ministère de l’Intérieur les modalités de sa mise au secret dans notre bureau d’information, un lobby au sein duquel j’étais actif, d’abord rue Belliard, à Bruxelles, de septembre 2000 à mai 2001, et ensuite au 190 de la rue Stevin.

Elle y est restée 2.000 jours sans jamais en sortir ?

Elle a dû sortir une quinzaine de fois tout au plus en un peu plus de cinq ans. On se relayait, on ne la quittait pas. En fait, on a partagé sa prison et on a systématiquement déjoué les curieux.

Vous avez des anecdotes ?

La plus surréaliste sans doute est la suivante. Des journalistes français étaient venus dans notre bureau pour la rencontrer. Ils étaient prêts à se laisser conduire les yeux bandés vers la cache de Fehriye pour respecter le secret de son adresse. Or, elle était là, à portée de main. Nous avons négocié avec l’équipe de tournage la possibilité d’emprunter leur matériel audiovisuel et nous avons fait semblant de partir loin. Mais en réalité, Fehriye a répondu aux questions, face caméra, de la pièce d’à côté ! Une autre anecdote cocasse concerne les visiteurs qui partageaient parfois nos repas. Ils pensaient que ma femme Deniz était la brillante cuisinière auteur du repas et la félicitaient. En vérité, c’était Erdal qui avait préparé le dîner avant de s’éclipser à l’étage.

Bahar Kimyongur. DR
Bahar Kimyongur. DR

Saviez-vous qu’elle allait disparaître et où connaissez-vous l’endroit où est-elle aujourd’hui ?

C’est un non à vos deux questions. Lors d’une de ses rares sorties, sans doute pour aller chez le médecin, elle a fait l’objet d’une course-poursuite et elle s’est volatilisée. Règle nº1 de la clandestinité : « Moins on en sait, mieux c’est ». Sa tête est mise à prix. C’est donc mieux ainsi pour sa sécurité.

Son entourage a-t-il été inquiété après sa disparition ?

Moi surtout ! Les autorités belges m’ont greffé sur cette affaire et ont tenté de me livrer au régime Erdogan, mécontent de sa fuite, en guise de monnaie d’échange. À l’époque, je dénonçais les exactions commises par les autorités turques à l’égard des opposants politiques. Je faisais des traductions de textes militants et j’étais un activiste actif dans les couloirs du Parlement européen. En principe, résister n’est pas un crime ! Pourtant, j’ai connu les perquisitions, les arrestations et la prison en Belgique. J’ai aussi été poursuivi à travers l’Europe sur base d’un mandat d’arrêt international émis par le régime d’Ankara. La notice rouge d’Interpol introduite par la Turquie m’a conduit à la prison aux Pays-Bas, en Espagne et en Italie. J’ai depuis été acquitté de toutes les préventions, mais je reçois encore souvent des menaces de mort par mail et sur Twitter.

À votre avis, Fehriye Erdal a-t-elle oui ou non participé à cet attentat en 1996, à Istanbul ?

Je n’en sais rien. Elle a toujours démenti. Ce qui est sûr c’est qu’elle ne faisait pas partie du commando. Mais, mon livre s’intéresse surtout à son parcours et à ses idéaux, pas au volet judiciaire de l’affaire Sabanci.

Pourquoi prendre le risque de cet ouvrage ?

C’est un acte de résistance. Il faut mettre un terme à la théorie du complot. Recep Erdogan a opéré un tournant autoritaire dans sa politique. Des milliers de personnes ont été arrêtées, limogées ou suspendues par vagues successives. Des dizaines de journalistes et de professeurs sont menacés. Le pouvoir veut effacer toute forme de contestation et imposer sa propre lecture des événements. On ferme tous les canaux publics. Tout est purge et épuration. Cela rappelle les périodes de junte militaire en 1971 et 1980. Mais c’est pire, parce que la dictature dans le pays se double aujourd’hui d’un terrorisme islamiste !