Moi, Sarah, 55 ans, accompagnante sexuelle

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Une tasse de thé au jasmin en main, Sarah se confie. Le plus naturellement du monde, cette belle et élégante femme de 55 ans en tailleur-pantalon raconte le métier d’accompagnante sexuelle qu’elle a choisi de vivre depuis 2011 et les moments passés à offrir un peu de bien être à des hommes en situation de handicap ainsi qu’à des personnes âgées fragiles.

Expliquez-nous d’abord ce qu’est une accompagnante sexuelle?

C’est une personne – femme ou homme – qui offre un moment d’intimité à une personne en situation de handicap. En Belgique, nous sommes environ 80 femmes et 20 hommes à offrir ce service. Tous nous avons été formés par l’ASBL Aditi qui est notre intermédiaire vis-à-vis des bénéficiaires. Lors de la formation donnée par des profs d’université, médecins et psychiatres, nous apprenons les spécificités de la sexualité des personnes en situation de handicap, les effets des médicaments. Nous avons également des cours pratiques de massage, de tantra ou sur la façon de déplacer une personne paralysée. C’est Aditi qui nous forme et qui a également les premiers contacts avec les bénéficiaires de nos services, évalue leur profil et leurs demandes avant de nous mettre en relation avec elles. Grâce à cela, je peux aller à un rendez-vous en toute sérénité et me consacrer pleinement à la personne que je rencontre.

Même dans ce cadre, offrir son corps peut sembler tabou pour certaines personnes. Que répondriez-vous à ceux qui considèrent ce métier comme une forme de prostitution?

Je ne suis pas opposée à la prostitution car je crois qu’elle est nécessaire mais ce que je fais n’a rien à voir. Ce n’est pas un travail qui me fait gagner ma vie. Je propose mon aide à des personnes qui sont en souffrance. À chaque fois que j’accompagne une personne en situation de handicap, il y a une rencontre avec un homme, du temps passé à l’écouter, l’aider, l’apaiser. Je ne travaille pas pour l’argent mais pour aider un homme. Je peux vous parler de chacun de ceux que je rencontre, de leur vie, de leurs problèmes, de leurs souffrances. J’essaie de les aider, j’espère les reconstruire un peu en les rendant pleinement humains; la sexualité fait partie de la vie, de leur vie. Je suis payée 100 euros pour une heure passée avec un bénéficiaire, mais cela n’est pas grand-chose car chaque rendez-vous me prend bien plus de temps. Je dois me déplacer jusqu’à l’institution de soins où vit la personne ou chez elle, discuter avec les responsables… Aditi exige d’ailleurs que ses accompagnants sexuels aient un métier. De plus, cette activité n’est pas régulière. Il peut se passer parfois plusieurs semaines sans que je sois appelée. De toute façon, je ne pourrais pas faire davantage car émotionnellement, c’est très lourd.

Comment êtes-vous devenue accompagnante sexuelle?

Il y a six ans, j’ai vu un reportage à la télévision qui parlait de l’association Aditi. J’étais alors à un tournant de ma carrière professionnelle – j’ai longtemps travaillé dans l’organisation d’événements internationaux – et je voulais donner une nouvelle impulsion à ma vie. Le reportage m’a tellement intriguée et intéressée que j’ai contacté Aditi. L’humain m’intéresse. J’aime aller vers les autres et les aider.

Vous vivez en couple. Comment a réagi votre compagnon?

Très bien! Il a compris la philosophie de ma démarche. C’est un homme intelligent. Nous avons fixé ensemble les limites que je ne franchirais pas comme embrasser. C’est un geste trop intime.

Vous vous souvenez de votre premier rendez-vous? Étiez-vous inquiète?

Non, j’avais confiance en Aditi qui avait choisi la personne pour moi. Je me suis rendue dans la famille où j’ai été accueillie par l’assistante sociale et la maman du bénéficiaire et celui-ci. C’était un homme d’une bonne quarantaine d’années atteint d’autisme profond. Nous nous sommes isolés dans la chambre et il était très inquiet. Il ne pouvait pas parler tellement il était nerveux. Je l’ai caressé sur le torse après lui avoir demandé s’il était d’accord. Il s’est laissé aller petit à petit. Quand nous sommes redescendus, sa maman m’a raccompagnée jusqu’à la porte, prise dans les bras et remercié mille fois d’avoir offert ce moment à son fils. Elle a pleuré et aujourd’hui encore quand j’en parle, j’ai moi-même les larmes aux yeux. Pour moi, c’est un bonheur de voir combien je peux aider des hommes qui souffrent de solitude. Ils sont les oubliés de la société. Qui prend le temps de les écouter et d’entendre leurs émotions et leurs désirs? Qui leur offre un peu de tendresse et de plaisir?

Vous parlez de caresses. Pouvez-vous aller plus loin?

Bien sûr. Tout dépend de ce que la personne veut et de ce qu’elle peut faire. Certains ont des handicaps, des médicaments ou un âge qui les empêchent d’avoir des rapports normaux. Mais la sexualité, c’est avant tout un moment d’échange et de tendresse.

Quand vous êtes face à des handicapés mentaux, les rapports sont-ils plus difficiles? Comment formulent-ils leurs demandes d’intimité?

Les choses sont différentes car ce sont en général les institutions qui les hébergent qui contactent Aditi suite à des comportements transgressifs, des gestes déplacés vis-à-vis du personnel soignant ou d’autres patients. Je suis alors reçue par le directeur et l’infirmière en chef avant le rendez-vous – comme après d’ailleurs – et ensemble nous voyons le comportement et son évolution. Généralement les comportements déplacés s’interrompent pendant plusieurs semaines après mon passage. Plus pratiquement, quand je suis avec un handicapé mental, je lui explique que ce qu’il fait avec moi, il ne peut le faire avec les autres personnes.

Cette activité vous a-t-elle changée?

Elle m’a fait grandir! Nous sommes tellement nombrilistes et envahis par nos problèmes. Quand je vois les moins valides, ils ont tous un tel courage, une telle humilité, un tel réalisme, une telle intelligence humaine qu’ils me donnent des leçons de vie incroyables. Même quand ils ne parlent pas ou si peu, ils perçoivent mes moindres réactions ou émotions. Chaque fois que je sors d’un rendez-vous, je suis ébranlée tant ces hommes me confrontent à moi-même et me donnent du courage.

Propos recueillis par Joëlle Smets.

Le film The Session en 2012 racontait l’histoire vraie de la rencontre entre un homme paralysé et une thérapeute qui va lui permettre d’aimer, «
comme tout le monde
».
Le film The Session en 2012 racontait l’histoire vraie de la rencontre entre un homme paralysé et une thérapeute qui va lui permettre d’aimer, « comme tout le monde ». - Belga image

Une dizaine d’assistants sexuels en Belgique francophone

Approuvé par le Comité consultatif de bioéthique de Belgique, dénoncé par des associations féministes, l’assistance sexuelle soulève la polémique. Elle est pourtant une réalité en Belgique.

L’assistance sexuelle aux personnes porteuses d’un handicap «doit constituer une offre de service reconnue par les pouvoirs publics à travers un cadre réglementaire» vient de conclure le Comité consultatif de bioéthique de Belgique, au terme d’un long rapport. Immédiatement, des associations féministes se sont indignées de cet avis positif et ont rappelé que le Conseil des femmes francophones de Belgique estime que l’assistance sexuelle est «une atteinte au principe légal de non-marchandisation du corps humain» et, surtout, du corps des femmes. Une nouvelle polémique agite les milieux féministes. Pourtant, l’assistance sexuelle est une réalité organisée dans notre pays. En Belgique, c’est l’asbl Aditi qui offre ce service. Née en 2009 du côté flamand et en 2012 du côté francophone, cette association se charge notamment de recevoir les demandes des personnes handicapées et de les transmettre aux assistantes et assistants sexuels après un premier entretien durant lequel l’association clarifie la demande de la personne. Elle constitue ensuite un dossier qui aborde les problématiques aussi bien médicales que familiales et personnelles du demandeur. Aditi, qui compte au total trois employés du côté flamand et deux bénévoles du côté francophone, s’enquiert aussi du bon déroulement des assistances afin de s’assurer que la demande initiale a bien été rencontrée. L’association s’occupe également de former les assistants sexuels qui collaborent avec elle ainsi que les professionnels du secteur de la santé travaillant avec des personnes en situation de handicap qui le désirent. Elle accompagne également des institutions et les conseille dans ce domaine. Du côté francophone, quelque 50 nouvelles demandes d’aide sont introduites chaque année. Celles-ci peuvent aboutir à une entrevue unique entre l’assistante sexuelle et le bénéficiaire comme à des rendez-vous réguliers. «Il faut qu’une association comme Aditi existe et continue d’exister», insiste Pascale Van Ransbeeck, conseillère conjugale et responsable bénévole d’Aditi francophone. «Ce qui me fait tenir aujourd’hui, ce sont les sourires que nous recevons des personnes en situation de handicap. Nous voyons que grâce à notre travail et à celui de nos assistantes et assistants sexuels – il y en a environ 80 du côté néerlandophone et une dizaine du côté francophone–, ces personnes vont mieux. Elles diminuent la prise de médicaments et se disent moins découragées par rapport à leur vécu. Nous voyons aussi que la collaboration avec les institutions se passe mieux aujourd’hui qu’hier. Certaines de nos assistantes, comme Sarah (lire notre interview) nous racontaient que, parfois, elles étaient mal reçues, devaient entrer par des portes discrètes et rencontrer les bénéficiaires dans des lieux non aménagés. Aujourd’hui, elles nous rapportent qu’elles sont attendues et accueillies dans des chambres bien aménagées, et que les bénéficiaires ont été préparés à leur arrivée. Les choses changent heureusement… Les personnes en situation de handicap en ont tant besoin!» Le changement s’atteste aussi par la toute récente décision de la mutualité de Flandre-Orientale, Bond Moyson, de rembourser en partie – à concurrence de 40 euros – les premières consultations que les personnes porteuses d’un handicap ou âgées ont avec une association spécialisée dans le conseil, l’information et le soutien en ce qui concerne leur sexualité.

J.S.