Naît-on pédophile?

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La semaine dernière, les médias français révélaient que le tueur présumé de la petite Maëlys et d’Arthur Noyer surfait sur des sites pédo-pornographiques. Le 2 mars dernier, un ancien maître-nageur de la piscine de Fléron comparaissait devant le tribunal correctionnel de Liège pour répondre de différents faits de pédophilie. Un mois plus tôt, le 8 février, une centaine de parents se rassemblaient à l’hôtel de ville de Forest, inquiets de la possibilité d’un abus pédophile qui serait survenu lors d’une classe verte organisée dans une école de la commune bruxelloise. Le 13 décembre de l’année dernière, la cour d’appel de Bruxelles condamnait à cinq ans de prison avec sursis le prêtre Frédéric A. reconnu coupable d’avoir abusé sexuellement d’un jeune garçon dans un internat de la Fraternité Saint-Pie X à Bruxelles, entre 2010 et 2011. Quelques mois plus tôt, en septembre, la justice belge annonçait avoir ouvert une enquête sur deux nouveaux cas d’abus sexuels au sein de l’église dans le diocèse de Tournai. Régulièrement depuis l’affaire Dutroux, des faits de pédophilie font la une des journaux, alimentant la peur de tels prédateurs sexuels.

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Les faits de pédophilie sont-ils plus nombreux aujourd’hui qu’au début du siècle ?

Au sein de l’UPPL, l’Unité de Psychopathologie légale, qui est le centre de référence wallon en matière d’évaluation, de traitement et de guidance des auteurs d’infractions à caractère sexuel, la majorité des dossiers concernent des abus sexuels à l’égard de mineurs. Parmi l’ensemble des dossiers de 2017 (140 évaluations spécialisées réalisées et 124 patients en traitement), pas loin de 90 % de ceux-ci impliquent des mineurs d’âge. Relevons en outre que dans la majorité des cas, auteurs et victimes se connaissent puisque moins de 20 % des victimes ont été abusées par une personne qui leur était inconnue. Enfin, les victimes sont uniques dans près 70 % des cas et de sexe féminin dans environ 70 % des cas, de sexe masculin dans environ 20 % des cas, ou des deux sexes dans moins de 10 % des cas. Tous ces chiffres sont stables au cours des dernières années. Mais attention toutes ces infractions sexuelles ne sont pas pour autant l’œuvre de pédophiles. Il ne faut pas confondre la nature de l’acte du diagnostic ! En effet, c’est à tort que les médias qualifient de pédophile toute personne ayant sexuellement abusé d’un mineur. Or, l’auteur d’une infraction à caractère sexuel sur un mineur n’est pas forcément un pédophile. Ainsi, moins de 20 % de nos dossiers liés à une agression sexuelle sur mineur sont les faits de pédophiles au sens où l’entend le DSM, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.

Quelle est la différence entre le pédophile et l’auteur d’infraction sexuelle sur mineur ?

L’auteur d’infraction à caractère sexuel qui a abusé d’un mineur, peut régulièrement avoir par ailleurs une sexualité en lien avec des personnes majeures. Nous parlerons alors de faits de nature pédophile, ou d’actes pedosexuels. Dans de nombreux cas, les faits sont opportunistes et/ou circonstanciels. Plus rarement, pour l’auteur dont la sexualité est exclusivement orientée vers les enfants, le terme pédophile sera alors à propos. La pédophilie est somme toute assimilable à une orientation sexuelle, tout comme l’hétérosexualité en est une, ou l’homosexualité. Le pédophile qui éprouve une attirance exclusive pour les enfants prépubères n’a pas choisi celle-ci. C’est sa nature, qui le plus souvent est une réelle souffrance ! Cette sexualité est inscrite fondamentalement en lui au point qu’il est le plus souvent impossible de la changer. Mais attention, cela ne signifie pas que la pédophilie n’est pas un problème ou que l’auteur d’infraction qui serait par ailleurs pédophile n’est pas responsable de son passage à l’acte.

« LE PÉDOPHILE QUI ÉPROUVE UNE ATTIRANCE EXCLUSIVE POUR LES ENFANTS PRÉPUBÈRES N’ A PAS CHOISI CELLE-CI ».

D’où vient cette orientation sexuelle ? Naît-on pédophile ?

Personne ne peut répondre aujourd’hui à cette question. Comme pour l’ensemble des orientations sexuelles, il y a sans doute une juxtaposition de facteurs génétiques, physiologiques, culturels et personnels.

Aborder la pédophilie comme une orientation sexuelle change-t-il la façon dont on traite la personne ?

De nombreux traitements, anciens et même actuels, tentent de changer cette attirance mais leur efficacité chez un patient « fixé » est très relative. La prise en charge d’un patient pédophile aura dès lors d’autres objectifs ; le principal étant d’éviter un nouveau passage à l’acte en lui apportant les ressources nécessaires afin de ne pas franchir les limites. L’intervention judiciaire et la prise en charge clinique vont également souvent permettre de davantage prendre conscience du rapport coût-bénéfice d’un passage à l’acte, notamment en réalisant l’impact possible de tels gestes, à la fois pour lui et pour la victime. Un énorme tabou entoure aujourd’hui la pédophilie et plus largement les abus sexuels à l’égard de mineurs. Cette réaction unanime est pourtant récente.

Dans une de ses lettres datant de 1850, Flaubert explique qu’il s’offre des petits garçons aux bains du Caire. Il y précise qu’il raconte de tels plaisirs à table sans que cela choque personne. Pourquoi la pédophilie est-elle devenue un tel tabou ?

Il ne faut pas retourner si loin. En 1990, invité par Bernard Pivot à la célèbre émission Apostrophes, l’écrivain français Gabriel Matzneff vantait ouvertement ses nombreuses aventures et son goût pour les mineures d’âge et faisait même du prosélytisme en faveur de la pédophilie. Mais le tabou de la pédophilie s’inscrit dans l’histoire des droits de l’enfant, en s’intéressant progressivement davantage aux victimes, aux conséquences de tous les actes de maltraitance, et en libérant la parole. En 1979, en Belgique, l’ONE, l’Office national de l’enfance créait SOS enfants, une structure qui mettait en place des équipes chargées de prévenir les maltraitances infantiles et aider les petites victimes. Celle-ci a élargi ses préoccupations pour intégrer les maltraitances sexuelles. Des changements législatifs ont vu le jour et puis en 1995, il y eut l’affaire Dutroux qui a mis le feu aux poudres et ébranlé tout le pays. C’est d’ailleurs dans la foulée de ce drame en 1998 que l’Uppl, l’Unité de Psycho-pathologie légale, est née ; les ministres de la justice au niveau fédéral et de la santé aux niveaux régionaux ont alors signé des accords de coopération pour mettre en place une prise en charge complète et efficace des auteurs d’infractions à caractère sexuel, particulièrement lors d’infractions commises à l’égard de mineurs. L’Uppl s’est vue attribuer deux types de missions. D’une part le soutien à l’égard des professionnels, psys, assistants sociaux, criminologues, sexologues, infirmiers, éducateurs ou psychiatres qui travaillent avec des auteurs d’infractions sexuelles (formation, supervision, recherches, diffusion d’informations, etc.). D’autre part, l’UPPL prend en charge des auteurs d’infractions à caractère sexuel dans le cadre d’évaluations spécialisées à la demande des autorités judiciaires ou dans le cadre de thérapies et guidances, le plus souvent contraintes.

Pensez-vous que la pédophilie pourrait à l’avenir être acceptée comme une orientation sexuelle ? Au même titre que les autres ?

Si je compare la pédophilie à une orientation sexuelle, il demeure un aspect fondamental : le consentement de l’enfant. Fort heureusement, notre société n’est pas prête à penser qu’un enfant de dix ans puisse donner un réel consentement en matière de sexualité. La majorité sexuelle est fixée en Belgique à 16 ans. Il y a eu des discussions pour la faire descendre à 14 ans mais elles n’ont pas abouti, ce qui me semble une bonne chose. Néanmoins, il faut reconnaître que notre législation peut dans certains cas poser problème si elle est strictement appliquée. Un exemple : des parents peuvent porter plainte si leur fille de 15 ans a des relations même consenties avec son petit copain de 18 ans.

La pédophilie est-elle plus masculine que féminine ?

Dans 99 % des cas, elle est le fait d’hommes, les quelques femmes concernées étant souvent co-auteures dans ce type d’infractions. De manière générale, la délinquance visible est majoritairement masculine. La testostérone, l’agressivité, l’esprit de compétition sont davantage propres à l’homme et expliquent sans doute en partie cela. Mais sans doute y a-t-il aussi un chiffre noir des infractions sexuelles féminines, généralement beaucoup moins visibles, et peut-être aussi parfois moins choquantes. Notre société réagit très différemment si le même fait est dû à un homme ou à une femme. Un homme de 30 ans qui initie une jeune fille de 14 ans sera considéré comme un abuseur alors qu’une femme de 30 ans qui a une telle relation avec son jeune voisin de 14 ans ne le sera pas, et ce pourra parfois même être valorisé comme une expérience exclusivement positive.

Une personne qui ne fait que consulter des sites pédopornographiques sans passer à l’acte est-elle un pédophile ?

Tout d’abord, consulter de la pédopornographie est une infraction et donc un passage à l’acte. Quoi qu’il en soit, le diagnostic de pédophilie ne dépend pas d’un passage à l’acte « dans le réel » mais de l’attachement exclusif au mode excitatoire qui met en scène des enfants. Quant à la consultation de pédopornographie, la motivation peut être de natures variées : curiosité, intérêt non exclusif ou fixation. Certaines personnes se défendent d’avoir commis des abus en disant qu’elles n’ont pas fait de victime en restant sur le net. Mais elles doivent se rendre compte qu’en consultant de tels sites, elles contribuent à ce commerce et encouragent les producteurs à tourner des films de ce type.

Une personne qui a des fantasmes pédophiles, doit-elle s’en inquiéter ?

Il n’y a pas de réponse univoque à cette question, chaque situation est singulière. Je pourrais sans doute plus facilement « rassurer » un homme qui vit en couple et se dit troublé suite à un rêve sexuel impliquant un mineur d’âge alors que je serais probablement plus inquiet si un homme de 28 ans qui n’a jamais eu de relation sexuelle me dit qu’il fantasme sur tous les enfants qu’il croise… Pour ce dernier, un passage à l’acte serait davantage à craindre.

Propos recueillis par Joëlle Smets.