Les bienfaits de l’infidélité

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Karen Harms

Elle est associée à une tromperie majeure, une trahison terrible, une traîtrise abominable, une transgression atroce, une perte d’amour, une perte de soi, une transgression impardonnable, un vol d’identité… L’infidélité est considérée dans notre société monogame comme une épreuve si terrible pour un couple qu’elle peut en justifier la fin. Elle est le coup de grâce d’un amour sacré. Pourtant cet acte est des plus courants ; il est même comme le note Esther Perel dans son ouvrage « Je t’aime, je te trompe », le « double discret » du mariage. Tromper est en effet des plus fréquents, aujourd’hui grandement facilité par internet. D’après des sondages effectués en France en 2016, quelque 49 % des hommes et 33 % des femmes seraient infidèles ; un écart de pourcentage entre les sexes qui tend à diminuer au fil des décennies. Et ce chiffre pourrait être plus grand encore si on modifiait la notion d’infidélité car au final, qu’est-ce que tromper ? Est-ce s’envoyer physiquement en l’air avec une autre personne que son partenaire ? Est-ce embrasser ? Regarder une vidéo porno ? Consulter des sites de rencontre ? Se masturber ? Envoyer des messages érotiques ? Penser à une autre personne quand on fait l’amour avec son ou sa partenaire ? Fantasmer sur un copain ou une amie proche ? Chacun décidera en fonction de ses normes et valeurs. Mais sans doute penser que tout ce qui est d’ordre sexuel doit être partagé ne facilite pas la vie de couple et manifeste un manque de respect pour la vie privée de l’autre et son autonomie. Comme l’écrit la thérapeute de couple d’origine belge installée à New York dans son excellent « Je t’aime, je te trompe », « Durant toutes les années que j’ai passées à travailler avec les couples, j’ai constaté que les plus aptes à préserver l’étincelle érotique de leur relation étaient ceux qui s’accommodaient sans problème d’une part de mystère entre eux. Bien que monogames, ils ne considèrent pas la sexualité de l’autre comme leur propriété exclusive. ». La spécialiste dont les conférences, TED Talks sur le sujet, ont recueilli plus de 20 millions de vues, donne sa définition à elle de l’infidélité estimant qu’elle inclut « un ou plusieurs des trois éléments suivants ; un secret, une alchimie sexuelle et une part d’affectif. » Le secret, principe fondateur de l’infidélité, c’est le fait de vivre une relation dans l’ombre d’une première union, de la cacher et la taire, « ce qui en intensifie la charge érotique ». L’alchimie sexuelle, ensuite, remplace la liste précise d’actes physiques synonymes d’adultère pour désigner le lien de nature érotique que constitue l’infidélité. Enfin, la troisième composante de l’adultère est la part d’affectif qui se retrouve à des degrés divers dans la plupart des liaisons. Parfois le peu d’affectivité permet à d’aucuns et d’aucunes de dire qu’il n’a pas trompé puisqu’il n’a pas aimé. Parfois aussi, l’intensité affective est tellement grande que certains et certaines disent que la liaison extraconjugale ne peut être considérée comme une infidélité.

Même les personnes heureuses peuvent tromper leur partenaire

Mais Esther Perel ne se contente pas de revoir la définition de l’infidélité. Elle dépasse les préjugés sociaux et condamnations morales pour s’enquérir du sens qu’elle a dans les relations que noue un couple, évaluer les motivations et les démons intérieurs. L’infidélité ne peut être réduite à un problème de couple qui va mal ou à un problème du partenaire fautif. Cela peut être le cas, – des troubles de l’attachement, la dépression, la compulsion comme le narcissisme peuvent en être la cause – mais, comme le souligne la thérapeute, bien des personnes heureuses trompent leur partenaire ! « Beaucoup de gens entament une liaison pour compenser un manque, combler un vide, ou fuir quelque chose », écrit-elle. Tromper est le signe d’un élan vital. C’est une « force accélératrice vitale ». Tant d’hommes et de femmes lui ont confié que leur liaison leur avait permis de se sentir à nouveau vivant, de renouer avec la vie, se découvrir de nouvelles facettes, retrouver la jeunesse, être plus dynamique, avoir un moment rien qu’à soi, se sentir libre en désobéissant aux conventions, ressentir les frissons d’être au-dessus des lois, se retrouver soi-même, affirmer son autonomie perdue dans le couple, revivre avec énergie, découvrir un aspect inconnu de soi, s’offrir une autre vie, booster sa confiance en soi… Et bien sûr l’infidélité peut être un remède à l’érosion du désir. Souvent le quotidien tue à petit feu le désir. L’engagement dans un couple répond au besoin de sécurité que chacun éprouve mais prive en même temps de l’aventure et de la liberté dont nous avons besoin. La familiarité du couple développe la proximité, la confiance et l’intimité mais tue l’individualité et le mystère, tout aussi essentiels. Les besoins émotionnels sont comblés mais pas les besoins érotiques. Ainsi vu sous cet angle, l’infidélité devient non pas un acte posé contre le couple établi ou contre le partenaire. Avoir une relation extraconjugale est davantage un comportement motivé par le désir d’avoir la stabilité et l’aventure. « Réconcilier l’érotisme et la vie domestique n’est pas un problème à résoudre mais un paradoxe à gérer », écrit Esther Perel.

Rien de tel pour ranimer une relation qui s’étiole

Comprendre la complexité de l’infidélité n’atténue sans doute pas la douleur que provoque la trahison. Mais la thérapeute souligne que face à ce que notre société considère comme la « mère de toutes les trahisons », il y a moyen de rebondir et de devenir un couple plus fort et plus riche. « Bien souvent, il n’y a rien de tel qu’une liaison adultère pour provoquer des changements, éveiller l’attention des partenaires et ranimer une relation qui s’étiole », écrit-elle. Esther Perel classe en effet les couples confrontés à l’adultère en 3 catégories. La première est constituée par les « martyrs » qui voient l’infidélité comme le centre douloureux de leur relation, la source intarissable de leurs souffrances. Il y a ensuite les couples « constructeurs » qui continuent leur vie en se concentrant sur les points forts de leurs liens et enfin les couples « explorateurs ». Ces derniers utilisent l’infidélité pour transformer positivement leur relation car ils ont compris qu’il n’y a pas d’explication nette et claire à la trahison. Ils acceptent leurs défauts d’êtres humains et discutent de ce qui s’est passé pour introduire « de la nouveauté, du mystère et du risque dans ce qui était alors une situation durable, familière et prévisible. » Ils apprennent à vivre avec les incertitudes, des attirances et des rêveries…

Esther Perel va plus loin encore dans son ouvrage « Je t’aime, je te trompe ». Face à cette infidélité si importante, elle nous propose de repenser les modalités de notre union. Chaque couple devrait, ou pourrait, fixer lui-même les limites de son engagement, voir ce qu’il s’accorde comme liberté tout en respectant l’autre… « L’interdit conservera toujours son pouvoir de séduction sur la plupart des gens », écrit-elle. Pourquoi dès lors ignorer cet attrait et ne pas l’inviter au sein de chaque couple ?

Joëlle Smets.

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Je t’aime, je te trompe est publié aux éditions Robert Laffont, 410 p., 21 euros