Ces infirmiers qui changent de travail

Edition numérique des abonnés

D’après les professionnels du milieu, une grande partie des infirmières et infirmiers ne pratiquent réellement ce métier que durant une période de 5 à 10 ans. Après cela, plusieurs options : certains se reconvertissent dans l’enseignement, d’autres arrêtent de pratiquer le métier pendant plusieurs années pour ensuite y revenir, d’autres encore décident de changer radicalement de milieu professionnel. En cause : un ras-le-bol généralisé dû aux conditions parfois pénibles du métier (horaires décalés difficilement conciliables avec une vie de famille, manque de reconnaissance, surmenage dû au manque d’effectifs, salaires considérés comme trop faibles…). Nous avons rencontré deux de ces personnes, un homme et une femme, qui racontent ce qui les a poussés à se réorienter après plusieurs années d’exercice.

Steve Cools, d’infirmier à policier

Steve Cools.
Steve Cools.

Après deux ans en tant qu’infirmier, Steve Cools a intégré le service mobile de collecte de sang de la Croix-Rouge, avant de rejoindre l’école de police.

Pour Steve Cools, la désillusion du métier d’infirmier a commencé dès sa dernière année d’études. C’est à ce moment-là qu’ont lieu les stages, qui peuvent se révéler pour beaucoup être une véritable douche froide. « Nous étions considérés comme des boulets, et les infirmières étaient tellement en sous-effectifs que nous devions effectuer une partie de leur travail à leur place, se souvient-il. Avec certaines infirmières, on n’avait tout simplement rien à dire, j’ai vécu des expériences très désagréables. Une nuit, j’étais avec une infirmière qui devait s’occuper seule de 30 patients ! » Steve Cools explique qu’il n’était pas le seul de sa promotion à avoir connu cette désillusion, et que la moitié des étudiants était dépitée, ce qui a conduit nombre d’entre eux à compléter leur formation par un master pour ne pas exercer le métier d’infirmier en tant que tel. Lui persévérera, entamant une carrière d’infirmier en salle d’opération. Mais, une fois de plus, les choses ne se passent pas comme il l’espérait : « Les études sont difficiles en comparaison avec le peu de responsabilités que l’on nous confie sur le terrain, regrette-t-il. On nous drille en nous disant qu’on a un rôle à part entière, mais j’avais surtout l’impression d’être un pion. »

Steve Cools changera plusieurs fois d’employeur, répondant aux offres d’emploi toujours plus nombreuses dans ce milieu en pénurie. Mais il ne se sentira jamais épanoui, quitte à démissionner parfois après un jour dans un hôpital. « Le manque d’effectifs était un vrai problème. On devait courir tout le temps, ce qui ne nous permettait pas d’apporter une vraie attention au patient. Il m’est arrivé de voir des personnes tristes sans pouvoir leur demander ce qui n’allait pas, car je devais m’occuper de la personne suivante. On peut ainsi passer à côté de choses qui pourraient sauver des patients. Nous manquions aussi vraiment de considération. » Après deux ans en tant qu’infirmier, Steve Cools se reconvertit, comme beaucoup de ses confrères, dans un autre métier ayant trait aux soins de santé. C’est ainsi qu’il est engagé à la Croix-Rouge, au service de collecte de sang. Un vrai soulagement après cette période difficile. « L’équipe est sympa et le travail est moins lourd, explique-t-il. On a vraiment le temps de rencontrer les gens, c’est totalement différent d’un patient malade qu’il faut traiter le plus rapidement possible. » Mais après 5 mois dans ce service, Steve Cools intégrera… l’école de police, pour une formation d’un an et demi. « Je me sens soulagé, j’espère que l’herbe est plus verte ailleurs. Ça a été difficile pour moi de me dire que je ne voulais finalement pas être infirmier, mais je dis adieu à la profession sans aucune nostalgie. »

Marianne Delmée, d’infirmière à comptable indépendante

Marianne Delmée.
Marianne Delmée.

« L’une des choses les plus difficiles est le manque de reconnaissance des patients », confie Marianne Delmée, qui fut infirmière pendant sept ans.

Marianne Delmée a exercé durant sept ans en tant qu’infirmière à l’Hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola, à Jette, « ce qui statistiquement est le nombre d’années avant de raccrocher », explique-t-elle. D’après son expérience, une des raisons principales de cet abandon de masse réside dans les contraintes d’horaires propres au métier. « Après un certain nombre d’années, les infirmières ont des enfants et il devient difficile pour elles de travailler la nuit ou même tard le soir. Mais il faut savoir aussi que c’est un métier où il n’y a pas de reconnaissance. Cela dépend des établissements, mais généralement, c’est un problème. » Le manque de reconnaissance du travail des infirmières peut venir de la hiérarchie, mais aussi, et ce fut le cas pour Marianne Delmée, des patients eux-mêmes. « Les gens ne nous considèrent pas comme des soignants à part entière et nous appellent pour un rien. Un patient m’a un jour demandé de venir pour ramasser son mouchoir qu’il avait laissé tomber par terre… Le fait que les gens osent faire ce genre de choses alors que tout le monde sait que le personnel soignant est en déficit, cela ne nous donne pas l’impression d’être respectés. »

Après ses études d’infirmière, Marianne Delmée a obtenu une licence en gestion hospitalière qui lui a permis de gravir les échelons au sein de l’hôpital, jusqu’à exercer le poste d’adjointe à la direction. Parmi ses fonctions : la gestion des horaires des infirmières, un casse-tête qui lui a permis de réellement se rendre compte du manque de personnel qui frappe la profession, empêchant de facto chacun de passer le temps nécessaire avec les patients et d’approfondir ainsi ce contact humain tant recherché au moment d’entamer une carrière d’infirmier/infirmière. « L’ambiance entre collègues peut en plus devenir délétère, se rappelle-t-elle. En plus du déficit bien connu, il y a beaucoup d’absentéisme, car le métier est difficile, et cela crée un cercle vicieux. Ceux qui restent doivent pallier les absences des autres en travaillant plus, ils s’épuisent, et donc la situation s’aggrave au fil du temps. » Après quatre ans en tant qu’adjointe à la direction de l’hôpital, Marianne Delmée se dit qu’il est temps pour elle de changer d’orientation, et une occasion va justement se présenter lors d’un covoiturage avec le chef comptable de l’hôpital. « Il m’a demandé quel métier je voudrais exercer si je devais en changer. Je lui ai répondu « comptable », et il m’a proposé de rejoindre son équipe ! » Bien que surprise par cette proposition, Marianne Delmée accepte et se forme en cours du soir au métier de comptable qu’elle exercera pendant 3 ans au sein de l’Hôpital des enfants, avant de devenir indépendante. « Beaucoup d’infirmières ont du mal avec leur métier et il est vrai qu’il n’est pas facile de repartir de zéro. Mes années de formation furent très denses car j’avais déjà une vie de famille, mais j’avais réellement envie de changer, et il fallait que je passe par là. Si je devais donner un conseil aux infirmières qui galèrent, c’est celui-ci : si vraiment vous voulez vous réorienter, n’ayez pas peur de franchir le pas, accrochez-vous car cela en vaut la peine. »