Le sexe est égoïste, avide, irrespectueux
Jeudi 9 Février 2012, 09
La psychologie se penche sur la sexualité. Qu’est-ce que la philosophie peut apporter sur la problématique ? Quelle est la spécificité de son regard ? De votre regard ?
La psychologie est une science humaine : elle essaie de connaître le fonctionnement de l’esprit humain, de le comprendre, de l’expliquer. Mais elle ne dit pas comment vivre, ni ce qu’il faut penser ! C’est à quoi sert la philosophie. En l’occurrence, dans ce livre, je m’appuie beaucoup sur Freud, mais j’essaie d’en tirer des leçons de vie et de sagesse. Comment mener notre vie amoureuse et sexuelle ? Freud ne répond pas. J’essaie de le faire ! Je m’appuie aussi beaucoup sur quelques grands philosophes, depuis Platon jusqu’à Sartre ou Simone Weil. Cela fait 25 siècles que les philosophes s’intéressent à l’amour et à l’érotisme. Il serait dommage de passer à côté ! Quels sont les liens entre le sexe et le sentiment amoureux ? Disons d’abord que ce sont deux choses différentes. On peut désirer très fortement quelqu’un dont on n’est pas amoureux et on peut être amoureux (même si c’est plus rare) de quelqu’un qu’on ne désire pas spécialement… D’un côté une pulsion, d’abord animale. De l’autre un sentiment, toujours culturel. De là une tension entre les deux, qui rend leur rencontre, lorsqu’elle se produit, particulièrement forte, troublante, voluptueuse ! L’amour-passion entre deux êtres peut-il durer (plus de trois ans) ? Il dure presque toujours beaucoup moins ! D’ailleurs, Beigbeder, dans le livre
auquel vous faites allusion L’amour dure trois ans, précise « un an de passion, un an de tendresse, un an d’ennui… C’est dire que la passion amoureuse ne dure le plus souvent que quelques mois ! Mais ce n’est qu’un aspect de la question. L’autre aspect, c’est qu’il existe parfois des couples heureux, qui s’aiment pendant des années, voire pendant toute leur vie. Parce qu’ils auraient trouvé le secret pour faire durer indéfiniment la passion ? Bien sûr que non ! Mais parce qu’ils ont inventé une autre façon de s’aimer, qui n’est plus le manque dévorant de l’autre mais la joie de sa présence, mais la sensualité, mais l’érotisme au quotidien : plus l’amour-passion mais l’amour-action, celui qu’on fait, au sens qu’a l’expression faire l’amour, mais aussi au sens où c’est l’amour que l’on bâtit, que l’on construit, que l’on entretient. J’aime les couples lorsqu’ils sont heureux et j’ai voulu comprendre comment ils pouvaient durer. Le sexe et la joie sont plus importants que la passion. Mieux vaut faire l’amour que le rêver ! Notre société est obsédée par l’amour-passion. Comment le philosophe analyse-t-il ce fait ? Par la mort de Dieu ? En partie, oui : quand on ne croit plus en un Dieu d’amour, il est tentant de faire de la passion amoureuse une idole… Mais ce n’est qu’une superstition pour midinettes.
Freud a raison : l’amour-passion emprunte l’essentiel de sa force au complexe d’Œdipe. Chacun voudrait revivre l’amour absolu qu’il a vécu, tout petit, avec son père ou sa mère… Mais ce n’est qu’un rêve, dont il importe de s’éveiller pour entreprendre d’aimer vraiment. Voilà : il s’agit de sauver le couple contre les illusions et les désillusions de la passion amoureuse ! La sexualité est omniprésente dans notre société, toujours plus audacieuse et libérée. Le sexe devrait-il avoir une morale ? Le sexe, non : il est volontiers égoïste, avide, irrespectueux. Cela fait une partie de sa force et de son charme ! Mais c’est justement parce que le sexe n’a pas de morale que nous nous devons, entre amants, d’en avoir une, y compris dans notre vie sexuelle. De là une tension, à nouveau, entre notre partie la plus animale (le sexe) et notre partie la plus civilisée (la morale). Cette tension fait partie du trouble délicieux que la sexualité nous procure. Tout érotisme joue avec la transgression : il n’y a pas de sexualité innocente et c’est tant mieux !
Le sexe ni la mort est paru aux éditions Albin Michel, 350 p., 21,50 euros







