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«L’affaire Grégory?Tous les ingrédients du fait divers no1»

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Est-on proche du dénouement dans l’affaire du petit Grégory? La mise en examen récente de la grand-tante et du grand-oncle du petit garçon semble aller dans ce sens. Les époux Jacob (72 ans) – Marcel et Jacqueline – le sont pour enlèvement et séquestration d’enfant. Ils ont été laissés en liberté. Durant leur garde à vue, ils ont tous deux observé un mutisme profond, la première revendiquant son droit au silence, le second se montrant particulièrement peu loquace. Des éléments techniques jouent en leur défaveur. La piste du drame intrafamilial semble corroborée mais elle demande confirmation car beaucoup de questions restent sans réponse. L’enquête, relancée depuis deux ans, a fait du chemin. On a repositionné chaque acteur, corrélé le contenu des appels anonymes et des lettres de menaces. On a épluché chaque détail. On a réinterrogé les suspicions mais on doit finalement après tous ces efforts encore préciser ce qui s’est passé durant cette fameuse demi-heure où l’enfant a disparu mystérieusement du domicile de ses parents. A-t-il été enlevé par Bernard Laroche, puis séquestré un certain temps jusqu’à sa mort? Mais qui l’a tué? Trente ans après, on approche peut-être (et c’est ce peut-être que les enquêteurs s’échinent à lever) de la vérité. Jacques Pradel, lui, a consacré plusieurs émissions à l’affaire. Pas plus tard que lundi dernier, il y revenait sur les antennes de RTL dans L’heure du crime. Le journaliste nous livre ici son analyse.

On s’est toujours douté depuis 30 ans que l’affaire Grégory cachait un drame intrafamilial: c’était aussi votre intime conviction?

Je vais d’abord faire une mise au point très simple. En 1984, j’ai 37 ans. Je suis journaliste mais pas spécialiste des faits divers. Et la première partie de l’affaire, je la suis comme tous les Français, lecteurs ou auditeurs. Mais quand je me mets à parler d’affaires criminelles, l’affaire Grégory sort très vite comme le cold case no1, l’affaire qui résiste, qu’on n’arrive pas à résoudre. Référez-vous à ce livre extraordinaire de ma consœur Laurence Lacour, Le bûcher des innocents, qui a tout suivi à l’époque pour Europe 1 et qui a fini par démissionner, par changer de métier tellement elle était écœurée par ce qui se passait au niveau médiatique. C’est un des éléments: la foire médiatique due aux errances de l’enquête, aux différentes accusations, que la presse n’a pas inventées et qui sont sorties de l’instruction. Elles sont le fruit du travail d’un juge trop jeune (le juge Lambert, ndlr) et d’enquêteurs qui ont pris leurs désirs pour des réalités. C’est cet aspect-là de l’affaire qui m’a le plus frappé. Puis, à partir de 2008, on assiste à la relance de l’enquête ADN, des cordelettes, avec l’espoir que la police scientifique résolve ce que l’enquête classique n’avait pas résolu. A-t-on tout sorti? La réponse est toujours non aujourd’hui, 33 ans après. J’ai beaucoup travaillé sur les progrès de la police scientifique et je ne peux pas m’empêcher d’y croire tout en gardant mes distances avec ce qui se passe maintenant. Mon sentiment est donc le suivant: dès 1993, le juge Simon, qui a repris la direction de l’affaire, va dans une série d’interviews où il se lâche préciser que, oui, il penche pour un complot familial avec non pas un mais des auteurs. Il a lui-même reçu des lettres de menace d’un corbeau vers lui, sa famille et ses sept petits-enfants. Je me pose la question: a-t-on vraiment avancé ou est-ce un coup de bluff de la justice? Espérons que ça va craquer, que quelqu’un va enfin avouer, se dit la justice qui a tout repris à zéro. D’autres membres du clan seront-ils confondus? Quel est le rôle de Bernard Laroche? Muriel Bolle a-t-elle menti? Tout renvoie à une atmosphère terrible.

Dans vos émissions, vous avez souvent mentionné l’inexistence de la police scientifique en 1984: un élément déterminant! L’affaire a-t-elle de ce fait été biaisée dès le départ?

Certainement! Il n’y avait pas de police scientifique. Il manquait même la notion de gel de la scène du crime. Les bords de la Vologne, tout le monde y va. Si, par hasard, il y avait des empreintes de pneus, personne ne pourra jamais les identifier. C’est un cas d’école à l’envers! Un énorme raté! On a même abouti – erreur de procédure – à ce que la trace de foulage, qui consiste à relever un mot sur son support pour prendre une empreinte ou une signature sur le papier, n’a pas été bien traitée. Ce fut fait mais la lettre du corbeau fut détruite et maculée. Cet élément capital a manqué. À l’époque, deux ou trois expertises ont ainsi été rayées du dossier parce que les avocats ont relevé des défauts de procédure. Aujourd’hui, quand j’entends parler de graphologie, c’est faux! On parle de techniques d’analyse de l’écriture. Au final, très honnêtement, je ne vois pas encore maintenant comment on pourra élucider cette affaire sans les aveux de quelqu’un. Et il faudra alors voir s’il ne s’agit pas de purs fantasmes. Il manque à la justice des aveux.

Le reste ne suffira pas? Les corbeaux? Les preuves scientifiques?

Je reste prudent car nous ne connaissons qu’une partie du dossier réel. La justice ne révèle pas ce qu’elle sait sur la place publique. Il faudra que les mises en examen récentes s’appuient sur autre chose que les preuves à l’envers. J’attends des éléments plus concrets sinon les avocats tailleront tout cela en pièces, et c’est leur métier. Il faut donc se montrer patient. Ils auront peut-être gain de cause, et peut-être raison de reprocher à la justice de redésigner des gens dans ce tourbillon médiatico-judiciaire qui a fait beaucoup de tort.

La thèse d’une chaîne familiale serait, selon vous, un scénario plausible?

C’est le scénario du juge Simon en 1993. Si on le reprend, j’espère qu’on a de bonnes raisons.

Christine et Jean-Marie Villemin restent très discrets ces jours-ci sur tout ce remue-ménage: avec raison?

Ils ont refait leur vie en région parisienne. Leur silence est compréhensible. J’ai réécouté les sons de l’époque où Jean-Marie Villemin s’exprime. Il sait qu’un corbeau sévit dans sa famille depuis des années. Un ou plutôt des corbeaux, un homme et une femme qui appellent à toutes les heures du jour et de la nuit. Il règne un différend tribal dans cette famille. Il va penser que c’est Laroche, puis il passe à l’acte et va l’abattre. En 2017, les parents doivent eux aussi attendre et je comprends leur réserve. Ils ne pourront s’exprimer que si un procès a lieu devant la cour d’assises avec une ou plusieurs personnes, une fois l’instruction close.

Les protagonistes sont âgés? Trop tard pour les juger?

Je ne crois pas. Il ne faut pas attendre que tous les protagonistes soient morts pour résoudre l’énigme.

L’affaire Grégory reste-elle à vos yeux le fait divers criminel no1 en France?

C’est difficile d’établir un hit-parade. Mais cette affaire réunit tous les ingrédients du fait divers no1: la mort d’un jeune enfant, les multiples rebondissements, la mère accusée de l’avoir tué, le mystère fascinant. Mais c’est aussi à cause de cet échec que la gendarmerie nationale a créé l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie (IRCGN) qui est l’un des cinq laboratoires au monde parmi les plus performants. Elle a désormais ses experts en criminalistique. Mais il y a d’autres grandes affaires, Estelle Mouzin, Marion Wagon, très sensibles car elles visent des enfants.

Êtes-vous allé sur place humer l’ambiance?

Jamais car je ne mène pas d’enquête ou de contre-enquête sur cette affaire. D’autres ont longuement parlé de ce climat glauque, un peu à la manière des romans durs de Simenon. Je n’ai pas vu non plus le téléfilm consacré à l’affaire. Mais je recommande la lecture du livre du colonel de gendarmerie d’Épinal Étienne Sesmat, Les deux affaires Grégory. Il raconte comment cette enquête contenait déjà beaucoup d’éléments très tôt. Pour ma part, j’ai consacré cinq ou six émissions à ce dossier, dans Témoin no1 sur TF1 puis en radio. Ce dont cette affaire a désormais besoin, c’est de clarté.

 
 
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