Caserne Dossin, dernière étape avant l’horreur

BELGAIMAGE
BELGAIMAGE

Elle fut un lieu putride chargé de larmes et de sang. C’est de ce bâtiment de l’armée belge qu’à partir de l’été 1942, des trains partirent vers Auschwitz-Birkenau. Pas moins de 25.274 Juifs et 354 Tsiganes de Belgique et du Nord de la France, âgés de 39 jours à 93 ans, quittèrent ainsi la ville flamande pour être déportés et assassinés immédiatement à leur arrivée ; seuls 5 % d’entre eux revinrent vivants des camps de la mort. Malgré cette importance historique capitale, la caserne Dossin resta longtemps méconnue. Mais aujourd’hui, Laurence Schram raconte ce terrible SS Sammellager für Juden. Historienne elle a aussi participé à la réalisation du Musée Juif de la Déportation et de la Résistance et publie « Dossin, l’antichambre d’Auschwitz » (*), un ouvrage aussi bien documenté que poignant.

La caserne Dossin est restée longtemps méconnue des historiens. Comment expliquer cela ?

Cette méconnaissance peut s’expliquer par le fait qu’il y a eu peu de survivants de la caserne Dossin. En 1945, seuls 1.251 déportés reviennent d’Auschwitz. Et ces rescapés, une fois rentrés furent confrontés à bien d’autres soucis – santé, travail, famille – que celui de faire connaître ce qui s’est passé dans cette caserne.

Les années noires de la caserne sont oubliées, au point que le bâtiment est transformé en ensemble de logements.

Après la guerre, la caserne est récupérée par l’Armée belge qui l’occupe jusqu’en 1978. Ensuite, ce bâtiment du XVIIIe siècle est abandonné et la ville de Malines décide de le racheter pour le transformer en habitations. La mémoire se réveille alors grâce à Nathan Ramet, un ancien déporté de la caserne et rescapé des camps de la mort. Dans les années 90, il met toute son énergie pour monter un musée de la Shoah dans ce bâtiment dont il fut le fondateur puis le président d’honneur.

Les nazis annexent la caserne en 1942 pour en faire un camp de rassemblement. Pourquoi choisissent-ils Malines ?

Comment rassemblent-ils les Juifs ?

Au début, de juillet à septembre 1942, les nazis convoquent les Juifs sous de faux prétexte de mise au travail. Mais ils se rendent compte que, de cette façon, ils ne parviendront pas à atteindre le quota des 10.000 déportés juifs imposés par Himmler, chiffre doublé le 28 août 1942. Ils vont alors procéder à de grandes rafles, une à Bruxelles et quatre à Anvers où le bourgmestre met sa police à disposition des nazis. Des scènes terribles vont se produire. Les familles sont tirées hors de leur lit, certaines personnes sont blessées, d’autres se suicident. Des rafles sont aussi faites dans d’autres villes belges et du nord de la France.

Dossin n’est qu’un lieu de passage. Quelle est la durée du séjour dans la caserne ?

Au début, les prisonniers restent une semaine à peine à Dossin. Ensuite les nazis n’arrivent plus à rassembler suffisamment de Juifs pour remplir les convois et les prisonniers y restent jusqu'à trois mois.

Quelles y sont les conditions de vie ?

Elles varient selon les époques. Quand les prisonniers sont nombreux, les conditions sont déplorables. S’il n’y a plus de place dans les chambres, ils doivent dormir sur les paliers sur des paillasses et des couvertures. Les douches et les toilettes sont trop peu nombreuses. Il n’y a ni eau chaude, ni savon, ni dentifrice, ni de protection hygiénique pour les femmes.

Dans ces conditions de vie, les problèmes de santé doivent exploser...

Bien évidemment. Il y eut beaucoup de maladies de peau dues aux paillasses non renouvelées et très sales. On note beaucoup de cas de gale et d’impétigo. Les maladies infantiles – rougeoles et coqueluches – sont nombreuses ainsi que tous les maux liés à la malnutrition. Les détenus reçoivent très peu à manger. En mai 1943, quand le nouveau commandant de la caserne accepte l’intervention du Secours d’hiver, le Winterhulp, la nourriture s’améliore un peu.

Les prisonniers subissent-ils des sévices ?

Dès l’entrée dans la caserne, les SS cassent moralement et physiquement les détenus. Ils choisissent les personnes qui ont l’air respectable ou qui sont de fortes têtes et, en public, ils les insultent, les bousculent, les giflent, les battent pour impressionner les autres et maintenir le calme. Les arrivées des internés sont des moments très durs. Les femmes jeunes et jolies sont d’autres cibles, soumises à des fouilles corporelles particulièrement poussées, victimes d'attouchements.

Une résistance s’organise-t-elle au sein de la caserne ?

Il y a différentes formes de résistance. D’abord celle de ces hommes et ces femmes qui décident de rester dignes et humains malgré les humiliations et les conditions d’hygiène déplorables. D’autres vont saboter le travail. Mais toutes les tentatives d’évasion de la caserne vont se solder par des échecs. Celles qui réussiront se feront à partir des convois, de l’hôpital de Malines, lors des déblaiements des rues de Malines après les bombardements ou du camp de formation des SS de Schoten, où quelques hommes juifs sont employés à des travaux d'entretien ou de jardinage.

Les détenus doivent-ils effectuer des travaux pendant leur séjour ?

En théorie, ils sont enfermés dans leur chambre, mais le commandant Schmitt qui dirige la caserne va impliquer les Juifs dans leur propre destruction. Le camp de ne doit rien coûter au pouvoir nazi. Schmitt les obligera à tenir l’administration, faire l’inventaire des biens volés, accomplir les fouilles, la maintenance, le nettoyage. Il mettra sur pied des ateliers de confection, de maroquinerie, de peinture. Au départ, ceux-ci servent à faire fonctionner la caserne, mais Schmitt est un homme corrompu et il en profitera pour faire fabriquer des vêtements et des chaussures qu’il revend à l’extérieur. Quand cela se saura, il sera renvoyé et remplacé en 1943 par le commandant Frank. Avant de partir, l’équipe de Schmitt répand l’information selon laquelle les Juifs ne reviendront pas vivants de leur déportation. La caserne est alors en plein climat insurrectionnel et Frank calmera les prisonniers en améliorant un tant soit peu leur quotidien et en leur disant qu’ils ne partent pas en Pologne mais aux Pays-Bas, pour travailler dans des fermes et châteaux.

C’est dans l’atelier de peinture que fut réalisée la toile qui fait la couverture de votre ouvrage ?

Dans cet atelier, les prisonniers doivent peindre des plaquettes d’identification. Ils réalisent parfois des commandes pour les SS. Durant leur temps libres, ils illustrent des scènes de la vie quotidienne. C’est ainsi que nous avons des dessins et peintures évoquant la vie dans la caserne.

(*) Dossin, l’antichambre de la mort, éd. Racine, 450 p., 24,95 euros.

 
Signé duBus
Signé Stéphane Bern