Le crime insoluble de la clinique psychiatrique Fond’Roy

Cette affaire-là est un calvaire. Pour tout le monde. Loin des flonflons de l’actualité et du regard insistant des médias. Le 23 octobre dernier, au sein de l’aile réservée aux cas lourds d’une clinique psychiatrique d’Uccle, commune riche souvent évoquée dans les journaux télévisés, un homme a été étranglé (sans doute) par un autre patient. Il en est mort sur le coup. Et neuf mois plus tard, le parquet de Bruxelles vient de confirmer des informations avancées par « La DH » et « Le Parisien »: sur un plan judiciaire, le huis clos fatal est au stade du statu quo. Trois jours après les faits, un suspect avait été arrêté. Plusieurs éléments en faisaient le coupable parfait. Notamment une altercation récente avec la victime, voisine de chambre, des gestes violents constatés le jour même auprès d’une autre patiente et un profil de névrotique prêt au passage à l’acte. Mais pas de chance, si l’on peut dire, les tests ADN ont permis à ce jeune Angolais d’être libéré sous conditions et placé dans une autre institution psychiatrique. Depuis, les enquêteurs tournent en rond. Ils ont fini par s’épuiser auprès des délires éveillés et de vraies fausses infos recueillies au sein de la section HAS (pour Hôpital d’accueil spécialisé) de la réputée clinique Fond’Roy, où le personnel soignant et la direction se seraient bien passés de cette contre-publicité. Le sort de l’énigme est désormais entre les mains de la police scientifique, mieux habilitée que les psys à isoler l’auteur du crime parmi la demi-douzaine de suspects toujours dans le viseur. «C’est un véritable Cluedo, commente un magistrat dans l’embarras. Exact: il n’y a pas 10.000 suspects. Mais on ne peut pas s’appuyer sur les déclarations. Il faut réunir des charges suffisantes. L’ADN, les fibres, les empreintes restent notre principal espoir. Cela prend du temps, j’en conviens. On peut dire qu’ou bien on trouve maintenant, ou bien…» La suite est redoutée par les parents de Didier, âgé de 38 ans au moment de son énième hospitalisation après des vacances de famille qu’on imagine difficiles en Croatie et une déstabilisante crise de schizophrénie. Auprès de La Dernière Heure, le père de la victime a déjà laissé poindre sa lassitude: «Ce que nous voulons savoir, c’est qui a commis les faits et que cette personne soit enfermée et surveillée en hôpital psychiatrique pour ne pas récidiver». L’ennui, c’est que le coupable en question est sans doute déjà interné – à Fond’Roy, qui sait? – et que l’affaire est décidément moins simple qu’il n’y paraît: insuffisance des ressources humaines pour contenir les pulsions de tels patients en grande souffrance dans les rares hôpitaux où on accepte encore de les accueillir, insuffisance des effectifs d’enquête judiciaire, insuffisance du personnel affecté aux analyses de la police scientifique.

Huis-clos mortel, un dimanche sans personnel

Il était 12h30, peut-être 13 heures, un dimanche de sous-effectif, quand un individu s’est introduit sans difficultés dans la chambre de Didier (les portes sont ouvertes dans ce type de service spécialisé où plusieurs patients restent libres de leurs mouvements). Didier y séjournait à peine depuis une semaine. Selon des informations non-confirmées de manière officielle, il y avait une petite dizaine de patients présents à l’HAS de Fond’Roy ce jour-là. La suite n’a pas été filmée. La victime a été retrouvée vers 15 heures – ce qui est tard – laissant apparaître d’évidents signes de strangulation. Il y aurait forcément des témoins. «Mais entre délires, fantasmes et réalité, la crédibilité des patients interrogés est forcément limitée et cela complique le travail des enquêteurs. Écrivez au passage qu’ils ont montré beaucoup de respect lors de leurs auditions», insiste le psychiatre Éric Debersaques, directeur général de l’asbl en charge de Fond’Roy (lire son interview, ci-contre). Ce type d’agressions entre patients, débouchant sur une issue aussi tragique, semble assez rare dans nos hôpitaux psychiatriques. C’est moins le cas en ce qui concerne les violences subies par le personnel soignant. Raison pour laquelle on ne s’y presse pas au portillon? Le dernier fait grave en date a marqué durablement les esprits au sein d’une autre institution où on traite les cas lourds. En janvier 2016, un patient de 19 ans muni d’un couteau a grièvement blessé sept personnes chez Titeca, à Schaerbeek. Des formations, des solutions existent pour prévenir cette violence. Mais l’État endetté n’y met pas la priorité.

Le médecin-chef: «Ces patients délirent le plus souvent»

Le Dr Eric Debersaques est psychiatre et il occupe la direction générale de l’asbl Epsylon, en charge des hôpitaux psychiatriques La Ramée et Fond’Roy, situés tous deux à Uccle. Il assume les questions face à ce meurtre à huis clos qui expose son institution aux critiques. Et ouvre un autre front: le manque de moyens pour accueillir des patients potentiellement dangereux.

L’étranglement d’un patient schizophrénique chez vous, en octobre dernier, n’a pas été élucidé. Vous espérez encore qu’il le soit?

Oui. Je l’ai dit au moment des faits. C’est une situation extrêmement difficile à vivre pour les patients, le personnel et la famille de la victime. Je conserve l’espoir que le coupable soit trouvé au plus vite. Les recherches se poursuivent, me dit-on, au sein de la politique scientifique. Mais la presse me semble mieux informée que moi…

L’intrusion des policiers dans des lieux où l’angoisse est traitée, cela génère beaucoup de difficultés internes?

Les policiers ne sont plus présents dans l’institution, mais aux débuts de l’enquête, quand c’était le cas, leur présence régulière avait été diligentée avec beaucoup de respect.

Ils ont auditionné de nombreux patients…

La nature du service où les faits ont été constatés (l’Hôpital d’accueil spécialisé) crée forcément une difficulté complémentaire pour les enquêteurs: la crédibilité des patients interrogés est très faible. Ces patients sont internés le plus souvent dans le cadre de la loi de 1990 sur la «mise en observation». Certains sont contraints dans leurs déplacements. Ils se trouvent dans un état généralement délirant, où la part entre le fantasme, le délire et la réalité est difficile à délimiter.

Vous aviez déjà vécu un fait aussi grave?

Non.

Sous entend-on à tort que votre institution aurait manqué de vigilance?

Non, je ne le ressens pas. Ce n’est pas ce qui est en cause. Vous savez, un étranglement suivi de meurtre, cela prend quelques secondes.

La famille de la victime a reproché une certaine froideur à la direction de l’institution…

Oui, j’ai lu ça. Je veux continuer à éviter la polémique. Nous connaissons la famille. Je pense pouvoir affirmer qu’elle a toujours été bien prise en charge. La victime avait fait plusieurs séjours chez nous.

On dit que ce crime a créé une certaine psychose et notamment des départs anticipés de patients. Vrai?

Je ne ressens pas d’inquiétude particulière, désormais – il y en a eu, c’est sûr – au sein des patients qui sont en observation dans ce service. Je n’ai pas connaissance d’une famille qui ait retiré un patient suite à ces faits dramatiques.

Quelles sont les conditions pour être accueilli dans ce service?

Les patients sont internés sur décision du Parquet, en général. La loi de 1990 prévoit trois critères d’admission et de maintien sous contraintes: une maladie mentale certifiée, l’absence d’alternative, l’existence d’un vrai danger pour la personne ou pour autrui. Dans un premier temps, la durée de séjour est de huit jours. Ce délai peut être renouvelé. Je dois souligner ceci: pour l’accueil de ces patients représentant un danger et constituant forcément une population difficile, nous bénéficions des mêmes moyens en encadrement que pour de «simples» patients dépressifs. Pas une personne soignante de plus! Nous le regrettons car il s’agit d’une population difficile et potentiellement violente, donc. Les lieux sont souvent dégradés et ça représente des coûts additionnels. À Bruxelles, nous sommes les seuls à encore accueillir ce type de cas, avec Titeca, Erasme et Brugmann (Saint-Luc et Saint-Jean, par exemple, y renoncent, ndlr).

Soudain, un couteau!

En mai 2016, un ancien médecin de l’hôpital psychiatrique de Dave (Namur) a dénoncé des violences infligées à des patients handicapés mentaux ou autistes. On en a parlé pendant deux jours puis… plus rien. En général, la direction de ces instituts préfère taire ce type d’incidents vis-à-vis de patients en situation de faiblesse. C’est un peu compréhensible: l’effet d’image est désastreux. En janvier 2016, une autre affaire avait créé l’émoi. Des ambulances au centre psychiatrique Titeca, où un service accueille les mêmes patients à risque qu’à Fond’Roy. Des secours urgents pour soigner… le personnel soignant, exposé à un jeune dément armé d’un couteau. Cette affaire-là avait débouché sur un double constat: le manque de moyens humains pour encadrer cette patientèle potentiellement dangereuse et, à géométrie variable, un certain manque de consignes ou de formation pour faire face à ce genre de situations rares mais… anxiogènes. Comment repérer l’amorce d’une crise, par exemple. Premier conseil enseigné aux infirmiers: améliorer la capacité d’écoute. Tout un programme. En France, l’an dernier, une étude de la Haute autorité de santé a indiqué que, chaque semaine, on recensait trois incidents violents dans les services de psychiatrie, à l’échelle nationale. Tout de même.

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