Euthanasie: quand les mamans tuent leur enfant

Euthanasie: quand les mamans tuent leur enfant

Mercredi 26 juillet, à 13 heures, le corps sans vie d’Éline (14 ans) est retrouvé dans l’appartement familial de la Vaartstraat, à Leuven. C’est le beau-père de l’adolescente qui fait la macabre découverte. Les secours ne pourront que constater le décès de l’enfant. Sa mère, Mehrnaz D. (49 ans), membre de l’équipe de recherche expérimentale en neurochirurgie et neuroanatomie de l’hôpital universitaire UZ Leuven, est rapidement interpellée alors qu’elle circule sur la E314, à hauteur de Herent. Auditionnée par le juge d’instruction, le médecin est privé de liberté le jeudi 27 juillet. Mardi 1er août dernier, la chambre du conseil de Louvain a prolongé son mandat d’arrêt, dans l’attente de l’autopsie ordonnée pour déterminer les causes exactes de la mort d’Éline. Mehrnaz D. est suspecté d’avoir mis fin aux jours de sa fille qui venait de subir une rechute, après une opération d’une tumeur au cerveau. La mère a-t-elle voulu abréger les souffrances de son enfant malade ? L’enquête suit son cours. Mais, au vu des faits, son avocat Jef Vermassen a d’ores et déjà introduit une requête pour que la neurochirurgienne incarcérée à la prison de Hasselt soit à tout le moins transférée dans une section avec suivi psychiatrique.

Les funérailles de la petite Eline, 14 ans, ont divisé la Flandre. Mehrnaz D., neurochirurgienne de renom, avait-elle le droit d’abréger les souffrances de sa fille, atteinte d’un cancer
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Les funérailles de la petite Eline, 14 ans, ont divisé la Flandre. Mehrnaz D., neurochirurgienne de renom, avait-elle le droit d’abréger les souffrances de sa fille, atteinte d’un cancer ?

Un acte d’amour

Le 2 mars 2013, l’infirmière Rita Henkinet administre des médicaments et étouffe dans leur sommeil ses enfants handicapés, Audrey (26 ans) et Arnaud (24 ans). En mars 2016, lors de son procès devant la cours d’assises de Liège, elle évoquera un geste posé « par amour » et un « devoir d’assistance » pour les soulager d’un état de souffrance psychologique et physique. Chantal Chabot aurait pu en arriver, elle aussi, à une telle extrémité. Lourdement handicapé, son fils Kevin (23 ans) est décédé après d’atroces souffrances. Elle a réclamé son euthanasie des mois durant, en vain. « On m’a dit que j’étais une mère qui voulait tuer son enfant. C’était surréaliste, si j’avais voulu le tuer à cause de son handicap, je n’aurais pas attendu 23 ans ! Je voulais l’aider à partir parce que je le voyais en souffrance. » Chantal Chabot va alors contacter plus de six médecins qui pratiquent l’euthanasie pour leur demander de l’aide. Fin de non-recevoir. « J’étais prête à le faire moi-même. J’ai d’ailleurs failli le faire plusieurs fois. Finalement, il est parti seul, mais on aurait pu lui éviter deux ans de calvaire. »

« J’aurais dit oui à mon fils »

Bruno est parti à l’âge de 15 ans des suites d’une polyarthrite articulaire juvénile. « Je me souviens d’une veille de Saint-Nicolas », se rappelle son père. « Je me suis rendu tard à l’hôpital Saint-Luc pour embrasser mon fils. Il partageait sa chambre avec quatre autres petits malades. Il faisait noir, mais cela ne dormait pas. Je me suis assis par terre dans le couloir, adossé à la porte, et j’ai écouté leurs échanges. Les enfants parlaient très sereinement de la mort. Ils se rassuraient les uns les autres et s’inquiétaient plus pour nous et l’après que pour eux-mêmes. En tant que parent, même si la maladie gagne du terrain, on n’est jamais préparé au pire. On espère, on imagine tous les plans B, on s’accroche à la science et on croit aux miracles. Mais mon fils était lucide et prêt. Et pour avoir partagé avec lui la lourdeur de son parcours, s’il avait évoqué la question de son euthanasie, en mon âme et conscience, j’aurai entendu sa demande comme je l’ai lue plusieurs fois dans son regard. »

« J’aurais pu le faire »

Début 2017, le frère de Danielle D. est décédé d’un cancer. « Il a d’abord vécu sa maladie sereinement. Cela le mettait complètement à terre, mais il a courageusement suivi plusieurs chimiothérapies jusqu’au jour où j’ai réalisé que physiquement, cela lui devenait insupportable. D’abord de façon détournée, et ensuite très clairement, il m’a exprimé son souhait de partir et j’ai fait en sorte de mettre les choses en place. » Mais Danielle va se retrouver confrontée à une opacité médicale totale autour de la démarche. « Le médecin comme l’équipe soignante nous ont tout de suite fait sentir qu’ils étaient réticents. Tout a alors été très lentement. Comme sciemment, cela a pris des semaines. Ils ont aussi essayé de dissuader Philippe à plusieurs reprises. » L’euthanasie sera finalement pratiquée, mais Danielle reste amère. « L’état de souffrance du malade doit être un levier. Le corps médical n’a pas voulu l’entendre. Or, mon frère souffrait. S’il me l’avait demandé, je pense que j’aurais pu le faire moi-même pour abréger cette attente inutilement longue, comme je pourrais le faire si une maladie incurable devait s’abattre sur l’un de mes enfants. J’estime que l’art de soigner implique aussi l’art de laisser bien mourir, sans acharnement thérapeutique inutile et surtout inefficace en termes de guérison. »

Mourir sur ordonnance, un interdit moral majeur ?

Il y a 15 ans, la Belgique dépénalisait l’euthanasie. En 2014, elle étendait le champ d’application de la loi aux enfants, sous certaines conditions. Depuis, un peu moins de 15.000 personnes ont été officiellement euthanasiées dans notre pays. Et pourtant, entre les revendications claires des patients et de leurs familles et les réserves des médecins, mourir sur ordonnance semble demeurer un interdit moral majeur. Si, pour ses partisans, le droit à l’euthanasie est un véritable acte d’humanité, pour ses adversaires, l’aide médicale à mourir est une mort provoquée et n’est éthiquement pas acceptable. Le docteur Corinne Van Oost, médecin spécialisée en soins palliatifs depuis plus de 30 ans, fait partie de ces praticiens convaincus du bien-fondé de l’euthanasie. Dans un livre témoignage (*), elle explique que la demande d’euthanasie est un dernier recours qu’il faut savoir écouter quand la médecine palliative a atteint ses limites. « J’avais tout fait pour alléger sa souffrance et cela ne suffisait manifestement pas. Qui étais-je pour lui refuser la mort ? » Le médecin ne passe pas pour autant sous silence toute la difficulté de poser un acte létal. « Le geste me blesse toujours », écrit-elle. L’injection volontaire d’une substance mortelle reste un échec pour un médecin. Mais il est essentiel, en dehors de toutes convictions personnelles, que la société ne laisse pas quelqu’un souffrir si fortement qu’il en souhaite sa propre mort. C’est alors l’accompagnement de cette mort qui compte, parce que chacun a le droit de faire respecter ses volontés, y compris celle de renoncer à la vie dans la dignité. »

(*) “Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie ?”, par Corinne Van Oost, éd. Presses de la Renaissance, 2014.

 
 
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