Le mésentère, une question de gras

Le mésentère, une question de gras

Voilà qui est fait ! Le « mésentère », c’est-à-dire le tissu adipeux qui relie notre intestin à la paroi abdominale, vient d’être élevé au rang d’« organe » par la très honorable « Gray’s Anatomy », l’encyclopédie de l’anatomie humaine, « la » référence pour tous les médecins de la planète. Il faut dire que l’annonce très médiatisée, au début de l’année, de la « découverte » d’un nouvel organe aurait bien fait rire Léonard de Vinci qui, au XVIe siècle, l’avait déjà représenté en tant que tel sur ses planches anatomiques ! Seulement voilà, dans les manuels de biologie contemporains, le mésentère avait toujours été représenté comme un simple tissu fragmenté. Jusqu’à ce que, récemment, un groupe de chercheurs irlandais décide de publier, dans « The Lancet Gastroenterology and Hepatology », un plaidoyer en sa faveur, afin de le reclassifier. De « tissu », le mésentère s’apprêtait à devenir « organe ». Le 79e du nom ! Pour porter ce titre, il devait répondre à deux critères : se présenter comme une partie du corps humain continue, clairement délimitée, et exercer une ou plusieurs fonctions bien précises. Certains scientifiques ont bien protesté un peu, ne contestant ni son existence ni son utilité, réfutant juste son statut d’organe. Mais pour l’équipe du Pr Calvin Coffey (hôpital universitaire de Limerick), il ne faisait aucun doute que le mésentère présentait bien une structure en continu et des fonctions propres, les deux critères qui font donc de lui un organe à part entière. La « Gray’s Anatomy » venant de leur emboîter le pas, la polémique est ainsi close.

Un organe révélateur

Relativement peu étudié, le mésentère est un organe essentiellement constitué de graisse, que les chirurgiens et les gastro-entérologues connaissent pourtant bien pour le rencontrer lors d’opérations de résection sur le côlon par exemple. Dans ce cas, ils doivent impérativement tenir compte de sa vascularité car ce tissu adipeux est nourri par six artères et un réseau de veines et de vaisseaux lymphatiques. Les gastro-entérologues, quant à eux, soulignent son rôle d’avertisseur quand, rétracté, il peut par exemple annoncer une maladie de Crohn. « Le mésentère, situé dans le repli du péritoine, rattache tout l’intestin (du début de l’intestin grêle jusqu’au rectum) à la paroi postérieure de l’abdomen, nous explique le Dr Alexis Buggenhout, spécialiste de chirurgie digestive à l’Hôpital Érasme. Sans lui, les intestins « flotteraient » en quelque sorte dans le ventre. Mais il a aussi d’autres fonctions, comme le fait de permettre la mobilité de l’intestin tout en le préservant des torsions, ou encore de maintenir en vie les vaisseaux qui vont le nourrir. On le voit, le mésentère participe activement au fonctionnement de l’intestin qu’il nettoie, draine et débarrasse des toxines. En cela, il représente bien plus qu’un simple bout de gras ! » Le Pr Coffey voit même en lui le « chef d’orchestre » du système immunitaire intestinal, qui alerte et riposte aux infections. Mais comme n’importe quel organe, le mésentère peut être affecté par certaines pathologies. Il n’est pas exempt d’inflammations (mésentérite) et peut présenter une tumeur. Par ailleurs, les chercheurs étudient en ce moment les facteurs qui favorisent la maladie de Crohn et les rectocolites, deux pathologies dans lesquelles ils pensent que le mésentère pourrait jouer un rôle lorsque sa fonction immunitaire est déréglée. Étudier les hormones présentes dans ce tissu adipeux permettrait aussi d’avancer dans le domaine de l’obésité, du diabète, des maladies cardio-vasculaires et du syndrome métabolique. « L’excès de graisse au niveau du mésentère (graisse abdominale) favorise en effet le diabète, nous dit le Dr Buggenhout. Cela affecte le métabolisme de la glycémie. C’est actuellement un sujet de recherche. »

Faire fondre la mauvaise graisse

Dans leur livre « Dépolluez votre graisse interne, perturbatrice de l’intestin et du cerveau », le Dr Michel Brack, spécialiste du stress oxydatif, et le Dr Arnaud Cocaul, médecin nutritionniste spécialisé dans les troubles de l’obésité, nous parlent du mésentère, sans le nommer explicitement, lui préférant l’appellation de « tissu adipeux pré-viscéral ». Leur proposition : un programme de rééquilibrage de l’intestin, en quatre semaines. Parce que, selon eux, si cette graisse interne a pour rôle d’absorber et de stocker les polluants et les toxines, afin d’éviter qu’ils émigrent vers les organes les plus nobles comme le cœur et le cerveau, dans certains cas elle « contamine » le microbiote, jusqu’à perturber les messages qu’il envoie au cerveau. Et cela peut concerner tout le monde, gros et minces. Résultat : nos goûts alimentaires peuvent s’en trouver modifiés, nos envies de manger décuplées et certaines pathologies risquent de se déclarer, comme la maladie de Parkinson, le cancer, l’arthrose… En gros, il conviendrait selon ces deux médecins de traiter notre microbiote (flore intestinale) et… de faire fondre la mauvaise graisse qui perturbe notre intestin et notre cerveau.

« Dépolluez votre graisse interne », des Drs Michel Brack et Arnaud Cocaul, éd. Albin Michel, 170 p, 15 euros.

Le gras entraîne le gras…

« Quand on mange trop et mal, on développe du tissu graisseux », rappellent les Drs Brack et Cocaul qui notent que, dans le tissu adipeux des personnes obèses, on observe d’importants dépôts de fibrose, résultat de la mort des cellules. Or, cette fibrose entoure les cellules adipeuses. Du coup, lorsque ces personnes décident de se faire opérer (chirurgie de l’estomac), la perte de masse grasse après l’opération sera limitée. La fibrose est également accentuée lorsqu’on s’adonne à des régimes successifs, rapides et restrictifs. Elle finit par endommager le tissu adipeux, faisant ainsi entrer la personne en surpoids dans une chronicisation de son obésité et une résistance accrue à l’amaigrissement.

Profils en pomme ou en poire

La graisse ne présente pas le même risque selon l’endroit du corps où elle est située. Ainsi, présente en capitons sous la peau des cuisses et des fesses, elle est disgracieuse – les adipocytes sont moins sensibles au déstockage dans cette zone – mais pas dangereuse. C’est le profil « poire ». En revanche, lorsqu’elle se retrouve « en bouée » autour de la taille mais qu’on ne la voit pas, il s’agit de graisse abdominale et celle-ci augmente le risque de maladies métaboliques et cardio-vasculaires. C’est le profil « pomme ». En général, les hommes sont plutôt des pommes et les femmes des poires. Jusqu’à ce que, à la ménopause, les femmes se transforment en pommes, à cause de la chute de leurs hormones féminines. S’ensuit un élargissement de leur périmètre abdominal et, au fil du temps, une augmentation du risque cardio-vasculaire. Mais ce n’est pas tout : une étude de l’IARC (International Agency for Research of Cancer), présentée dans l’ouvrage des Drs Brack et Cocaul, a démontré un lien causal entre graisse intra- et péri-viscérale et cancer. Pour être positifs, disons que le risque d’avoir un cancer diminue si l’on perd du poids. L’expérience de l’IARC sur des personnes opérées pour leur obésité (elles ont perdu environ 20 kg en dix ans) a montré que celles-ci avaient diminué de 33 % leur risque d’avoir un cancer, par rapport au groupe contrôle non opéré.

 
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