Tu es né poussière, tu deviendras terreau

Aujourd’hui, près de six Belges sur dix qui décèdent sont incinérés, l’inhumation classique perdant peu à peu ses adeptes au fil des dernières décennies. Mais combien choisiraient l’"humusation" ? Près de 2.000 sont déjà candidats ! On parle ici d’une technique funéraire a priori surprenante mais finalement très naturelle : le corps est… composté, transformé en humus, en terreau ! Un processus 100 % écologique qui n’a rien de révolutionnaire en soi. « En forêt, quand un animal meurt, il retourne à la terre. C’est exactement cela que nous prônons », nous explique Francis Busigny, président et cofondateur de la fondation d’utilité publique "Métamorphose pour mourir, puis donner la vie", principal promoteur de l’humusation, rite encore interdit pour le moment.

Linceul et copeaux

Comment cela se passera-t-il dans le détail ? Après des funérailles tout à fait classiques, le corbillard s’arrête non pas au cimetière ou au crématorium mais dans ce qu’on appellera un "jardin-forêt de la métamorphose". Sur ce site sécurisé, clôturé et géré par des employés "humusateurs" professionnels, le corps, placé dans un linceul, est déposé sur un lit de 20 centimètres de broyat de bois d’élagage, puis recouvert des fleurs de l’enterrement puis de 2 m3 supplémentaires de copeaux puis de paille. Le tout est gorgé d’eau de pluie pour obtenir une montée en température, comme un simple compost de jardin. « Avec cette technique, on évite les odeurs, on détruit les germes et on empêche les charognards éventuels de s’approcher du corps », explique Francis Busigny.

Au bout de trois mois, les chairs sont décomposées et les humusateurs vont alors retirer les éléments non compostables (prothèses, pacemakers, etc.) et broyer les os (comme après une incinération). La poudre obtenue est ensuite mélangée au broyat de départ et le tout composte à nouveau durant neuf mois. Au total, après une année donc, l’humus est prêt, complètement exempt de restes humains. La suite ? Le terreau (il en reste alors environ 1,5 m3) revient à la famille. L’association imagine aujourd’hui que ce terreau sera étalé dans son jardin, ou dans un bois dédié à cet effet, servant notamment à faire pousser des arbres du souvenir (sur le modèle des Arbres du Souvenir de Soleilmont, par exemple). Même si l’objectif final est plus interpellant : « Seul 1 % de ce terreau suffirait à faire pousser un arbre du souvenir. Les 99 % restants devraient revenir à la terre, que l’on maltraite dans nos contrées », explique Francis Busigny. Étaler cet humus dans les champs ? « Je comprends que cela puisse choquer, mais c’est pourtant une très bonne solution écologique », nous dit-il.

Le corps, revêtu d’un simple linceul, est déposé sur un lit de broyat puis recouvert de 2 m
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 de copeaux. Après 12 mois, le terreau est prêt, exempt de tout reste humain. L’humus peut alors servir à faire pousser des arbres.
Le corps, revêtu d’un simple linceul, est déposé sur un lit de broyat puis recouvert de 2 m 3 de copeaux. Après 12 mois, le terreau est prêt, exempt de tout reste humain. L’humus peut alors servir à faire pousser des arbres.

Ottignies-Louvain-la-Neuve prête

L’idée se heurte aujourd’hui à un écueil de taille : l’humusation est illégale. Mais plusieurs communes sont pourtant tentées par cette évolution possible de nos rites funéraires, poussées par des citoyens conscientisés et la fondation "Métamorphose pour mourir, puis donner la vie". Celle-ci a déjà recueilli 16.000 signatures en Belgique et en France sous sa pétition en faveur de l’humusation. Elle diffuse également sur son site (*) un acte de dernières volontés à transmettre à sa commune et dans lequel les personnes demandent à être humusées. Près de 2.000 actes ont déjà été envoyés ! Plusieurs communes, dans le Brabant wallon notamment, sont intéressées. « Pour la Belgique, les autorités régionales vont devoir autoriser l’humusation, qui n’est pas encore prévue dans la loi. Une commune, Ottignies-Louvain-la-Neuve, pourrait déjà accepter une première humusation, partant du principe que la loi actuelle ne l’interdit pas spécifiquement, mais nous aimerions un cadre légal précis et clair, qui permettra de créer des "jardins-forêts de la métamorphose" dans les différentes Régions », termine M. Busigny.

Moins de pollution

La fondation vient en outre de publier un livre développant les avantages pratiques, financiers et environnementaux de l’humusation par rapport à l’inhumation et à l’incinération. On peut les détailler comme suit : l’humusation, contrairement à l’enterrement, ne nécessite pas de cercueil, pas de frais de concession dans un cimetière pendant 5, 10 ou 25 ans, pas de frais de pierre tombale, ni de caveau, pas de frais d’embaumement, ni l’ajout de produits chimiques nocifs, pas de charge d’entretien régulier de la tombe pour les proches et ne provoque pas de pollution des nappes phréatiques par la cadavérine, la putrescine, les résidus de médicaments, les pesticides, les perturbateurs endocriniens… L’humusation, contrairement à l’incinération, ne génère pas de rejets toxiques dans l’atmosphère, ni dans les égouts, pas de consommation déraisonnée d’énergie fossile (+/- 200 litres d’équivalent mazout/personne), pas de location de colombarium, pas de détérioration des couches superficielles du sol lors la dispersion des cendres. « Bref, ce sont des funérailles 100 % écologiques, les plus naturelles que l’on puisse mettre en œuvre », résume encore M. Busigny. Le livre de la fondation est disponible via son site internet. Une vidéo (à voir ici) montre également sur ce site internet à quoi ressemblera un rite funéraire d’humusation. Étonnant, déroutant de prime abord, et pourtant finalement très naturel…

Les dessins ont été réalisés par Luc Schuitten, pour la fondation.
Les dessins ont été réalisés par Luc Schuitten, pour la fondation.

(*) www.humusation.org/

 
 
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