Catherine Millet: «Les hommes d’aujourd’hui se dévirilisent».

Catherine Millet: «Les hommes d’aujourd’hui se dévirilisent».
Claude Gassian-Flammarion

Elle aime un homme depuis longtemps et s’en offrit de nombreux autres. Catherine Millet est cette femme libre et libertine qui surprit le monde littéraire quand en 2001, elle publiait « La vie sexuelle de Catherine M. » La directrice de la revue « Art Press » et spécialiste réputée de l’art contemporain y racontait par le menu ses aventures intimes multiples et variées. Le succès fut immense et le livre traduit dans 47 langues et lu par 2,5 millions de personnes à travers le monde. Depuis lors, l’élégante Catherine jouit d’une réputation sulfureuse. Cette année l’auteure française signe « Aimer Lawrence », un ouvrage dans lequel elle analyse l’œuvre de l’écrivain britannique D.H. Lawrence, met en évidence ses héroïnes, évoque les femmes de tête qui au quotidien l’entourèrent et nous incite à relire « L’amant de Lady Chatterley » et ses autres romans. Au-delà de l’exégèse de textes, Catherine Millet se livre une nouvelle fois.

Vous dites être « tombée amoureuse de D.H. Lawrence ». C’est ce qui a motivé l’écriture de ce livre ?

Je voudrais qu’il incite les lecteurs à redécouvrir Lawrence. J’ai été séduite par la façon dont Lawrence décrit les rapports entre les hommes et les femmes. J’aime aussi ses portraits de femmes libres et indépendantes sur le plan sexuel et qui en même temps se retrouvent confrontées à leurs propres contradictions. Elles trouvent que les hommes se dévirilisent et ont des difficultés à en trouver à la hauteur de leurs désirs. En cela, Lawrence est d’une terrible actualité.

Vous pensez que les hommes d’aujourd’hui se dévirilisent ?

Absolument ! Et les débats autour du harcèlement qui ont lieu en ce moment, ne vont pas aider les hommes à se montrer virils. Ces discussions ne font pas de différences entre les agressions sexuelles condamnables et les gestes de séduction. Les débats autour du harcèlement vont renforcer la culpabilité des hommes. Il ne faut pas oublier qu’il y a une part d’agressivité dans les rapports sexuels !

Vous avez tout récemment choqué certains auditeurs français quand vous avez déclaré sur les ondes de France inter que « les femmes très moches et très vieilles seraient contentes de se faire harceler. »

Mais c’est la vérité ! Une femme qui vieillit comme moi – j’aurai bientôt 70 ans – regrette le temps où les hommes croisés pouvaient lui faire des propositions furtives. Il y a aujourd’hui beaucoup de témoignages de femmes qui ne relèvent pas du harcèlement mais de propositions faites par des hommes. D’autres sont exagérés comme celui de cette femme qui dénonce Elie Wiesel parce qu’il lui a caressé le bas du dos. Il faut faire la part des choses et ne pas tout confondre.

Pensez-vous que les femmes vont trop loin ?

Dans leur volonté de s’émanciper et de vivre autrement leur féminité, les femmes ne doivent pas empêcher les hommes de vivre leur virilité. Mes activités professionnelles m’ont offert une reconnaissance qui permet de ne pas me sentir dévalorisée quand un homme se montre galant avec moi. Si les femmes trouvent les gestes des hommes humiliants, je leur conseillerais de se réaliser au niveau professionnel.

L’évolution des relations entre les hommes et les femmes ne va pas dans le bon sens ?

Je constate aujourd’hui que certaines femmes mènent la guerre aux hommes, comme si ceux-ci étaient des « porcs ». Je ne vois pas de réconciliation entre les sexes mais des difficultés croissantes. Il y a entre les hommes et les femmes un fossé infranchissable. Il faut accepter qu’il y aura toujours entre eux des malentendus, frustrations et incompréhensions. Qu’est-ce qu’une femme sait du plaisir qu’éprouve un homme ? Et qu’est-ce qu’un homme connaît du plaisir féminin ? L’autre reste un grand mystère. Il n’y a qu’au niveau individuel qu’une entente est possible.

La liberté sexuelle est-elle en recul aujourd’hui ?

Elle régresse terriblement ; c’est désolant. Je pense que si je publiais aujourd’hui « La vie sexuelle de Catherine M », je n’aurais pas le même succès.

Avec votre mari, vous avez choisi de vivre cette liberté. L’amour et le sexe sont-ils distincts pour vous ?

J’ai toujours séparé les choses car on peut éprouver du désir sans aimer. J’aime profondément l’homme avec qui je vis, ce qui ne m’a pas empêchée d’avoir été souvent amoureuse – aimer et être amoureux sont deux choses différentes pour moi – de certains hommes avec lesquels je ne voulais pas passer ma vie.

Ses relations extraconjugales sont-elles faciles à vivre ?

Elles ne sont jamais faciles à vivre. Comme je l’ai raconté dans « Jour de souffrance », j’ai éprouvé de façon violente la jalousie pour les relations que mon mari avait en dehors de notre couple. Vivre sans douleur la liberté sexuelle en étant en couple, cela n’existe pas.

Qu’est-ce que le sexe pour vous ?

C’est le moteur de la vie. C’est une pulsion superbe qui s’exprime dans l’art, la poésie, dans notre comportement quotidien, dans notre façon de nous habiller, de nous lier aux autres.

A-t-il toujours autant d’importance à 69 ans ?

Il en a toujours même si je n’ai plus la même énergie. Ni le même appétit sexuel. Mais j’ai la chance de vivre en couple avec un homme avec qui j’ai des liens amoureux profonds et une vie sexuelle satisfaisante. Par ailleurs je sens encore cette pulsion sexuelle dans mes rapports quotidiens au travail. Mais elle est devenue plus douce, plus tendre. Elle est pressentie et non réalisée.

Lawrence a été taxé d’auteur immoral. Vous-même avez une réputation sulfureuse. Est-ce ce qui vous rassemble ?

Lawrence dit dans son roman « Amants et fils » que la morale, il faut la construire soi-même. J’adhère complètement à ce propos. Je ne suis pas amorale, je tente de construire ma propre morale et d’être une femme libre, autant qu’on puisse l’être dans notre société. Je m’en donne les moyens et professionnellement depuis 45 ans, je conduis un journal d’art indépendant qui ne vit que par ses lecteurs et annonceurs. Cela me renforce dans ma liberté.

Aimer Lawrence est publié aux éditions Flammarion.

 
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