Bernard Lavilliers: “Je ne suis pas l’abbé Pierre !”

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Éternel voyageur, jamais touriste, Bernard Lavilliers nous entraîne vers une destination qu’il n’a que très peu fréquentée jusqu’ici. "5 minutes au paradis", avant de revenir à l’infinie cruauté d’un monde au sein duquel toute forme d’humanité semble devenue obsolète. Cinq minutes pour renouveler en nous la flamme, même ténue, de l’espoir et envoyer valser la douleur. Mais sur des rythmes qui, pour une fois, se révèlent plus électriques que chaloupés.

Ces "Croisières méditerranéennes", que vous évoquez sur l’un des titres de l’album, n’ont strictement rien à voir avec quelque forme de plaisance que ce soit.

Il fallait en parler. Là, au fond de la Méditerranée, l’ONU estime qu’il n’y aurait pas moins de 30.000 morts. C’est pour ça que j’ai traité ça dans la perspective des croisières Costa. Les gens qui sont sur ces bateaux, du haut de leur mastodonte des mers, ils ne risquent pas de voir passer les Zodiac. J’ai beaucoup travaillé sur l’exil, mais toujours d’un point de vue intime, des gens qui partaient pour des raisons politiques, pour une histoire d’amour. J’avais une conception de l’exil toujours teintée de solitude. Alors que là, ils sont seuls à plusieurs. Ils s’embarquent par centaines sur ces bateaux de merde, mais chacun est muré dans son propre désespoir. À mes yeux, ce sont des réfugiés mais les gens les appellent les migrants. C’est un mot que je n’aime pas du tout, ça fait moitié de quelque chose. Mi-figue mi-raisin. Alors que c’est un drame à part entière. Mais attention, je ne voulais pas de pathos. Je voulais que ce soit une aquarelle, pas un tableau de Picasso.

Sur ce disque, plus encore que des faits de société, c’est une époque que vous dénoncez globalement.

Ce qui est insupportable dans cette époque, c’est le côté provisoire de toute chose. Moi, en tant qu’artiste, j’ai l’habitude, mais j’imagine les gens qui étaient dans d’autres habitudes. Tous ceux qui se sont dit que s’ils décrochaient un bon job, s’ils s’accrochaient autant qu’ils le pouvaient, ils iraient jusqu’à l’âge de la retraite. Ils avaient une vie peut-être ordinaire mais confortable. Avec cet espoir qu’une fois la pension venue, ils pourraient peut-être faire autre chose, prendre du bon temps, jouer de la musique. Tout cela est fini et les gens l’ont bien compris mais, souvent, ils n’ont pas le courage, ou pas l’imagination, d’exiger autre chose de la vie.

Pourquoi avoir dédié une chanson à Charleroi ?

Ce n’est pas qu’une chanson sur Charleroi, c’est une chanson sur toutes les villes qui tombent. C’est ça notre rôle, à nous les artistes, de trouver les mots pour ces gens-là. Je ne suis pas là pour les plaindre, je ne suis pas l’abbé Pierre. Je suis là pour leur donner l’envie de rester dignes. Je parle de Charleroi mais je parle aussi de toutes ces autres villes qui rétrécissent. J’essaye d’adoucir le passage du temps. Je ne suis pas nostalgique. Les villes changent, c’est normal, mais quand elles bougent dans le sens inverse, c’est bizarre. On nous dit que la lutte des classes, ça n’existe plus, mais je ne connais pas de fils de chômeurs qui puisse se payer une super-école. Attention !, il ne s’agit pas de noircir encore plus le tableau. Je reste dans mon rôle de poète.