«Comme d’habitude» : le tube mondial made in France !

«Comme d’habitude» : le tube mondial made in France !

Février 1967. Le producteur Norbert Saada commande au compositeur Jacques Revaux quatre chansons pour Hugues Aufray. En deux heures, assis sur le lit de sa chambre d’hôtel à Megève, Revaux pond quatre mélodies à la guitare, dont un slow. Hugues retient l’une d’entre elles mais écarte les autres, dont le morceau lent qui, sous la plume d’un choriste anglais, Roger James, deviendra "For me". Après l’avoir proposée à Petula Clark, Sacha Distel et Dalida qui n’ont pas donné suite, Jacques Revaux n’a plus qu’une idée en tête : la soumettre à Claude François dont il admire le talent et l’énergie. Cloclo qui, en général, sait capter l’air du temps et en tirer la quintessence, est peu enthousiaste. Les mois passent et les deux hommes se retrouvent un dimanche après-midi du mois d’août. Le chanteur, envieux des deux tubes que Jacques a écrits pour Richard Anthony ("Plante un arbre") et Johnny Hallyday ("Mon fils"), a invité le compositeur à venir se détendre au bord de sa piscine au moulin de Dannemois. Lorsque Revaux lui joue les premières mesures de "For me", Claude est emballé par cette mélodie qu’il avait rejetée plusieurs mois auparavant. Il demande au musicien de la rejouer et suggère de changer quelques notes ici et là. Il pense alors à une chanson de Brenda Lee, "As usual", et les premiers mots lui viennent instantanément : "Je me lève, Et je te bouscule, Tu n’te réveilles pas, Comme d’habitude…" La mélodie correspond tout à fait à son état d’esprit du moment. France Gall vient de le quitter et il voudrait raconter l’histoire d’un couple dont l’amour s’étiole. Un canevas qui servira au parolier Gilles Thibaut pour finir le texte.

L’enregistrement de "Comme d’habitude" se déroule en deux temps. Les bases instrumentales et la voix de Claude sont mises en boîte au studio Europa Sonor, le 17 septembre, rue de la Gaîté, à Paris. Dans la cabine, une ravissante blonde ne perd pas une miette de la séance. Elle s’appelle Isabelle Forêt, est danseuse et mannequin, et elle vient de faire chavirer le cœur du chanteur. Elle lui donnera bientôt deux fils, Claude junior et Marc. Quelques jours plus tard, il se rend à Londres pour peaufiner les arrangements musicaux avec le chef d’orchestre anglais Roger Whitaker. Le disque sort dans le courant du mois de novembre sous le label Flèche, fraîchement créé par Claude François, mais connaît un succès très relatif. Les fans semblent quelque peu déroutés par ce slow qui détonne dans le répertoire habituel de leur idole. Certains esprits s’offusquent même qu’une telle vedette familiale puisse chanter des paroles aussi osées que : "Comme d’habitude, on fera l’amour…" Mai 68 n’a pas encore fait souffler son vent de liberté ! (Dans son émission "Format 16/20", sur la RTB, la productrice Pauline Hubert coupa la chanson avant la phrase fatidique, ndlr).

Cloclo a écrit son grand succès en pleine crise sentimentale : sa séparation d’avec France Gall et sa rencontre avec Isabelle, qui lui donnera deux fils, Claude junior (sur la photo) et Marc.
Cloclo a écrit son grand succès en pleine crise sentimentale : sa séparation d’avec France Gall et sa rencontre avec Isabelle, qui lui donnera deux fils, Claude junior (sur la photo) et Marc.

Malgré une large diffusion sur les ondes, "Comme d’habitude" ne sera pas un tube. Cloclo tente alors sa chance en Italie, avec "Come sempre". La chanson n’a toutefois pas dit son dernier mot. Le sort – ou plutôt la chance – veut que le crooner américain Paul Anka soit de passage à Mougins, en Provence. Emballé par la structure mélodique de la chanson, qu’il ne cesse d’entendre à la radio, l’interprète de "Diana" demande à rencontrer l’éditeur Gilbert Marouani afin d’en acquérir les droits pour les États-Unis. Pour Frank Sinatra, en perte de vitesse et sur le point de se retirer du métier, Anka a l’idée d’adapter "Comme d’habitude" en prenant comme thème le désarroi d’une star en bout de course. Les paroles de "My way", qui n’ont plus rien à voir avec la version française, sont écrites en quelques heures et la maquette envoyée à Sinatra. Quelques semaines plus tard, un télégramme confirme à Jacques Revaux et à Claude François que celui que l’on surnomme "The Voice" entrera en studio le 30 décembre 1968 pour enregistrer la chanson "My way". Cette fois, le jackpot n’est plus très loin pour Jacques Revaux et Claude François ! Pour Paul Anka, cette adaptation lui permettra également de retrouver un second souffle. En avril 1969, "My way" entrait dans le hit-parade américain et "Comme d’habitude" dans l’Histoire de la chanson mondiale ! En 1977, Claude François enregistra "My way" dans les studios d’Abbey Road, à Londres. Mais les mots de Paul Anka allaient bientôt résonner comme une épitaphe !

3.000 versions dans le monde

Adaptée dans toutes les langues et arrangée à toutes les sauces, “My way / Comme d’habitude” serait l’une des chansons les plus jouées et chantées dans le monde. Selon Jacques Revaux, il en existerait entre deux et trois mille versions. Et si elle fait toujours le bonheur des soirées karaoké, cette chanson phénomène a, depuis 50 ans, été interprétée par les artistes les plus divers, parmi lesquels Elvis Presley, Nina Simone, Luciano Pavarotti, les Gipsy Kings, Robbie Williams, sans oublier les versions improbables des punks Nina Hagen et Sid Vicious. En France, ils sont nombreux à avoir repris “Comme d’habitude”. Michel Sardou, qui n’a pas toujours été tendre avec Cloclo, en avait fait une version en 1978. Plus tard, la chanson fut remise à l’honneur par Mireille Mathieu, Florent Pagny, Faudel et, surtout, M. Pokora sur son album “My way”, en 2016.

Bowie a chanté Cloclo…

Avant de devenir “My way”, sous la plume de Paul Anka, David Bowie avait succombé au charme de la mélodie de “Comme d’habitude“, au point d’en écrire une adaptation intitulée “Even a fool learns to love” (“Même un fou apprend à aimer”). Il enregistra même une maquette, avec le morceau original en fond sonore, sur laquelle on entend la voix de Claude François. Blessé de n’avoir pu obtenir les droits, Bowie se vengea en composant une chanson dans la même veine… qui devint l’un de ses plus grands tubes : “Life on Mars” !

 
 
À la Une du Soir.be

Vos réactions

Règles de bonne conduite / Un commentaire abusif? Alertez-nous

Le choix de la rédaction
  1. Il y a quatre ans, à Bakou, la délégation belge comptait 117 membres. A Minsk, elle n’en recensera que 49.

    Les Jeux européens, une compétition qui a du mal à trouver sa place

  2. Raoul Hedebouw ici lors d’un débat à la Chambre en septembre 2016. Il y avait 2 élus PTB dans l’hémicycle, il y en aura 12 désormais. © Belga.

    Elections 2019: le parlement fédéral, plus extrême, plus polarisé, plus séparatiste

  3. Le réseau d’accueil compte actuellement un peu plus de 23.000 lits alors que le budget annuel correspond au réseau structurel de 16.000 places.

    La Cour des comptes épingle Fedasil

Chroniques
  • Gare à regarder la Flandre en se pinçant le nez!

    La première scène prend place il y a quelques années, à la rédaction du Soir à la veille d’élections communales. Vient le cas d’Anvers et une grosse discussion surgit. Le journal va publier les visages des différentes têtes de liste, mais quid de Filip Dewinter pour le Vlaams Blok ? La rédaction est très divisée : une partie trouve ridicule de ne pas publier le visage de celui qui est au cœur des enjeux – « arrêtons de faire l’autruche ». L’autre s’insurge et rappelle que le cordon sanitaire implique un cordon médiatique : la règle est de ne jamais publier de photos de membres de partis extrémistes, sauf s’ils sont en situation « judiciaire ». La rédaction en chef tranche – on ne publiera pas de photo de Filip Dewinter –, mais elle rappelle aux intransigeants que « l’autre camp » partage les mêmes valeurs : c’est la méthode pour couvrir journalistiquement l’extrême droite qui fait débat, pas le combat à mener contre ces partis.

    La seconde scène se déroule après ces fameuses élections qui ont vu une montée en puissance très...

    Lire la suite

  • Identité de genre: un progrès qui demande de la pédagogie

    La Belgique est un pays très progressiste, notamment pour ce qui relève de la vie intime des individus. Droit à l’avortement et à l’euthanasie, mariage gay, adoption par des couples homosexuels, procréation assistée : dans tous ces domaines, des associations ont combattu pour décrocher des droits que des hommes et des femmes politiques ont bétonnés en votant des lois. Cela nous semble relever du luxe ou de l’abstraction, jusqu’au jour où la vie ou la mort nous rattrape. On loue alors ceux qui ont pris ces risques, défendu des causes...

    Lire la suite