Douglas Kennedy: «Je suis lu aussi bien par des universitaires que par ma concierge!»

Douglas Kennedy: «Je suis lu aussi bien par des universitaires que par ma concierge!»

La porte tambour tourne encore sur son axe que Douglas Kennedy accourt à nos côtés, foulant le marbre du lobby du Métropole sans un regard pour les stucs, dorures et la verrière d’un autre siècle qui ornementent le jardin d’hiver du vieux palace bruxellois. Téléphone en main, l’écrivain est en retard, comme souvent paraît-il. Parti rendre visite à un ami souffrant qui habite à Ixelles, il n’a pas compté sur la circulation bruxelloise. « Vos embouteillages sont incroyables ! », nous souffle, dans un français impeccable agrémenté d’un charmant accent d’outre-Atlantique, justement celui qu’on surnomme « le plus français des auteurs américains ». Douglas Kennedy, 62 ans, est écrivain, mais surtout un roi du best-seller. Car, depuis la publication de "L’homme qui voulait vivre sa vie", en 1998, il a vendu pas moins de 14 millions d’exemplaires de ses différents ouvrages dans le monde, dont 8 millions rien qu’en français.

De passage à Bruxelles, il a emmené dans ses bagages son 18e livre et 13e roman, "La symphonie du hasard", premier tome d’une trilogie qui vient de paraître aux éditions Belfond (lire par ailleurs). Mais s’il est présent cette semaine dans la capitale belge qu’il connaît bien, c’est parce qu’il est invité par le Festival international du film de Bruxelles en qualité de président du jury international. Dans l’heure qui vient, il a encore mille choses à faire avant de remettre le Grand Prix en cette soirée de clôture. « C’est la première fois que je suis président d’un jury de cinéma. À Deauville, j’étais seulement juré », insiste le maître du thriller psychologique qui confesse être un grand cinéphile depuis toujours. « Mon rêve quand j’avais onze ans, c’était de devenir critique de cinéma. Écrire des articles sur ma passion. » Le fait est que ce natif de New York hante les salles de cinéma de la Grosse Pomme depuis tout gosse. Du 7e art, il aime tous les genres. « Je suis très éclectique. Je n’ai pas un réalisateur préféré. Mais j’adore Hitchcock, qui faisait un cinéma très accessible, psychologiquement dense, avec un talent extraordinaire pour le suspense et qui montrait admirablement comment chacun crée ses propres culs-de-sac (Kennedy évoque indirectement son premier best-seller "Cul-de-sac" paru en 1994, NDLR) et tombe dans ses propres pièges. J’ai aussi une grande admiration pour Bergman qui s’intéresse au monde intérieur et à la part d’ombre de chacun, notions que vous pouvez aussi retrouver dans mon œuvre. Je suis devenu un grand fan de Henri-Georges Clouzot ("Les Diaboliques et "Quai des Orfèvres"). Dans la Nouvelle Vague, je suis plus proche de Chabrol que de Godard, avec une grande affection pour certains films de Truffaut et une grande admiration pour Resnais. J’ai vu tout ça à New York quand j’avais 13 ans ! À l’époque, il y avait des cinémas à tous les coins de rue. »

Inscrit dans une prestigieuse université, Kennedy rêve désormais de devenir auteur de théâtre là où son père le voit plaider comme avocat. Il l’humilie en public en le traitant d’« échec ». À 22 ans, Douglas s’enfuit en Europe pour faire du théâtre. Journaliste au "Irish Times" de Dublin le jour pour alimenter son estomac, le soir il écrit des pièces pour alimenter sa passion. « J’ai aussi monté un théâtre et dirigé des acteurs. Je n’étais pas mal, mais je n’étais pas Patrice Chéreau… » Il se met alors à écrire des récits de voyage, puis un roman. « Je menais une vie de bohème, je n’avais pas d’argent, mais je progressais. Cependant, je n’ai jamais pensé que je publierais un best-seller. » Le succès viendra tardivement, mais alors, quel succès !

À 41 ans, il publie "L’homme qui voulait vivre sa vie" qui est encensé par la critique et explose les ventes (il a été adapté au cinéma avec Romain Duris). Un succès qui ne se démentira plus jamais… Mais pour pondre ses chefs-d’œuvre, Douglas Kennedy ne joue pas les ermites enfermés dans leur tour d’ivoire et de silence. « Je ne suis pas du tout casanier. Après mon divorce, j’ai vécu avec quelqu’un qui me reprochait de sortir tout le temps, d’aller au cinéma, au théâtre et de trop voyager. Elle aurait voulu qu’on reste à la maison pour lire un livre au coin du feu. Je lui ai dit : "Je suis sûr que tu peux trouver cette image d’Épinal avec un expert-comptable." Et je suis parti ! Elle a trouvé ce qu’elle cherchait. Elle a épousé… un notaire (rires !) » De fait, la bougeotte, Douglas Kennedy l’a plutôt : « Je vis surtout dans le Maine et à New York. Mais j’habite quatre mois par an à Paris, ainsi qu’un mois à Londres et six semaines à Berlin, dans mes pied-à-terre. »

« J’écris dans le métro »

S’il s’astreint à la discipline d’écrire entre 500 à 1.000 mots par jour, Douglas Kennedy n’a pas besoin de le faire dans le calme de son bureau. « Je n’ai pas de rite particulier pour écrire, comme votre auteure, Amélie Nothomb, que j’adore d’ailleurs. Elle est brillante et originale et possède une vraie œuvre personnelle. Elle écrit plusieurs livres par an et se lève pour ça tous les matins à 4 heures ! Chacun sa méthode. Pour ma part, je peux écrire n’importe quand et partout, dans le métro ou dans un café aussi bien que sur mon canapé. Et j’ai toujours sur moi mon carnet de notes et un stylo. Mais j’ai surtout la chance de posséder une immense et excellente mémoire. Mon ex-femme trouvait horrible que pendant nos disputes je sois capable de citer mot pour mot une phrase qu’elle avait prononcée cinq ans auparavant ! » Il est pourtant une habitude que Kennedy conserve pour ses romans. « L’écriture, pour moi, c’est très privé. Ça se passe entre mon manuscrit et moi. C’est rare que mes agents lisent des chapitres à l’avance. Et jamais mes éditrices qui ne découvrent le roman qu’une fois terminé. Je demande juste l’avis de quelques copains en cours d’écriture, simplement pour me rassurer. Je leur pose deux questions : "Est-ce que ça fonctionne ?" et "As-tu envie de continuer à lire ?" C’est tout ce qui m’importe. En trois ou quatre jets, le texte est fini. Et après il ne m’appartient plus. Il est dans les mains de mes lecteurs. Enfin surtout des lectrices. Je suis beaucoup plus lu par les femmes désormais. Et ça me fait plaisir quand je vois un homme avec mon bouquin en main. » Ce succès chez les femmes s’explique-t-il par le côté résolument féministe de l’auteur ? Ses héros sont le plus souvent des héroïnes désormais… « Je ne sais pas. Je suis féministe, c’est vrai, je lutte surtout contre toutes les inégalités. Je fais des romans accessibles mais sérieux. Je suis lu aussi bien par des universitaires que par ma concierge. Et ça, c’est passionnant ! »

« Mon père travaillait pour la CIA »

Dans son dernier livre, "La symphonie du hasard", premier opus d’une trilogie, Douglas Kennedy nous livre une grande fresque, l’histoire et les intrigues d’une famille et, à travers elle, des États-Unis courant sur les années 60-70-80. « Comme toujours, j’ai des idées précises et mon roman est hyperstructuré, mais je ne suis pas comme ces écrivains architectes dont chaque pierre est en place avant l’écriture. Si je sais où je veux aller, je n’ai aucune idée du trajet. On suit au travers du trajet de ma narratrice, de l’adolescence à l’âge adulte, celui en miroir de sa famille et de son pays. » Une famille et un pays truffés de secrets… « Montrez-moi une famille ou un pays qui n’a pas de secrets, de jalousies, de trahisons ou de culpabilité ! Ce qui est passionnant, c’est qu’au travers de ce livre, on comprend pourquoi les États-Unis sont à ce point dans la merde maintenant (rires !). Avec, depuis Nixon et Reagan, deux Amérique, l’une progressiste, ouverte et éduquée, l’autre très ignorante. Et chacune déteste l’autre. Et maintenant Trump qui est au pouvoir. Avec lui, je finis par avoir de la nostalgie pour George W. Bush. Comparé à Trump, c’était un homme des Lumières Et Chesney et Rumsfeld pourraient être Clemenceau et Montesquieu ! »

Une histoire fortement inspirée de la vie de Douglas Kennedy. « Comme le père de la narratrice, mon père a travaillé comme agent secret ! Comme lui, il était cadre dans une entreprise minière, active dans le nord du Chili, qui a été nationalisée à l’époque d’Allende. Puis est arrivé le coup d’État de Pinochet. Donc, en 1974, avant mon départ pour Dublin, je dîne un soir avec lui, et après deux gin Martini – d’après mon expérience, après avoir bu ça, on peut draguer un chien ! (rires) –, bref après deux gin Martini, mon père me lâche, avec fierté, que depuis 1962, lorsqu’il dirigeait une mine en Algérie, il était un agent de la CIA ! Il a également travaillé à Port-au-Prince, à Haïti, sous la présidence de "Papa Doc" Duvalier, un homme charmant – et pour cause, le dictateur a semé la mort avec sa milice privée, les fameux Tontons Macoutes, NDLR ! Et alors mon père me dit : "Je suis derrière le coup d’État au Chili et Augusto Pinochet, c’est mon pote !" Tout ça n’était qu’une grande aventure pour lui. Là-bas, il avait une maîtresse : la fille du ministre des Affaires étrangères de Pinochet ! Je suis sûr que tout ça lui permettait d’échapper à l’emprise d’un mariage raté avec ma mère. Mais moi, quand il m’a révélé tout ça, j’ai su que j’allais devenir romancier ! »

"La symphonie du hasard", éd. Belfond, 364 p., 25,95 euros.

 
 
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