Natacha Amal: «Avec le recul, ce fut salvateur de m’arrêter»

Natacha Amal: «Avec le recul, ce fut salvateur de m’arrêter»

Elle avait un peu disparu des écrans. L’ex-"Femme de loi", qui triomphait sur TF1 avec Ingrid Chauvin, semble rayonnante lors des répétitions de "M’man", la pièce de Fabrice Melquiot. La dernière fois que le public belge a pu l’applaudir remonte à l’été 2010 à Villers-la-Ville dans "Milady", d’après "Les Trois Mousquetaires" d’Alexandre Dumas. Sept ans pour changer de vie, délaisser Paris, retourner à Bruxelles où vit sa famille, où elle est née (à la maternité de l’hôpital Saint-Pierre), a grandi et en partie étudié. Elle se faisait moins présente, mais sans cesser de jouer. Au fond de la petite salle de 100 places, son metteur en scène Pierre Pigeolet l’observe, ravi de son choix. Elle ne joue plus les héroïnes de choc, affiliée au prime time, suivie par des millions de téléspectateurs, mais une maman qui éponge ses chagrins et espère en son fils sur 10 m2 d’espace vital. Natacha Amal savoure ce retour intime. Son rire est sexy. Sa franchise aussi quand elle explique son désir de se réinventer.

Retour en Belgique, dans une petite structure pleine de charme, avec une pièce à deux personnages : pourquoi ce choix et pourquoi une aussi longue absence ? Vous aviez changé d’horizon ?

En fait, j’avais besoin de me réinventer. Quand on a eu la chance comme moi de faire une grande série télé aussi connue que "Femmes de loi", avec tout ce que cela comporte comme exigences, il fallait être fameusement disponible au petit écran et en dehors, en plus des tournages. Ma vie quotidienne ne m’appartenait plus vraiment. J’avais fini par un peu ne plus savoir qui j’étais dans la vie normale. J’avais envie de produire, de réaliser. J’avais des projets. Je connais la télé de l’intérieur, ses usages et son fonctionnement. Quand, en 2009, "Femmes de loi" s’est arrêté après neuf saisons, j’ai voulu me lancer d’autres défis. Je n’ai pas joué en Belgique depuis sept ans, c’est vrai. Mais j’ai joué en France dans trois pièces. J’ai joué au Festival d’Avignon dans "L’amour impérial" basé sur la correspondance de Joséphine de Beauharnais avec Napoléon. Quel couple, c’était chaud ! J’ai embrayé avec "Le journal d’une femme de chambre" d’après Octave Mirbeau. Et puis, en 2013, je suis partie en tournée avec "L’amiral" avec Patrick Préjean. J’ai voyagé aux États-Unis où j’ai appris que j’étais un petit moucheron à Los Angeles. Le système hollywoodien n’a pas besoin de quelqu’un comme moi qui voulait démarrer dans la production. Ce fut une leçon. Et aujourd’hui, je suis de retour à Bruxelles. Je vois que la Belgique a développé son cinéma. J’y vois du potentiel. Et j’ai un projet de film historique qui se déroule en partie ici, entre la Première et la Seconde Guerre mondiale. Je me suis découvert cette passion. J’ai d’ailleurs été membre du jury du Festival du film historique de Waterloo. Vous voyez, cela m’entraîne loin de "Femmes de loi".

«On avait plus envie de nous regarder, nous, que Roger Hanin»

Vous êtes une passagère régulière du Thalys : votre vie est redevenue bruxelloise. C’est mieux qu’à Paris ?

Ma vie est ici. Ma mère et mes sœurs vivent à Uccle. J’habite à Bruxelles. Elles n’ont jamais bougé. Mon enfance, mon adolescence, mes études, tout me lie à Bruxelles. J’ai gardé une nature très belge. J’ai eu la chance inouïe de percer à Paris. Mais 90 % du temps, j’étais la première surprise d’avoir un tel éclairage. Je sais d’où je viens. Je garde de mes années parisiennes de bons souvenirs. C’était un bonheur mais je n’étais pas dupe de l’enjeu médiatique. TF1 nous parlait surtout d’audience. On nous a mises dans un moule sans nous demander notre avis. On est tombées à la bonne place à la bonne époque avec un duo de femmes. La série, c’était un peu ma maison, j’avais mes aises, c’était un cocon mais à force, je devais remplir mon contrat partout et tout le temps. C’était un job à plein-temps. Je devais être la "Femme de loi" irréprochable, sans la moindre faute. C’était une pression folle. Ingrid Chauvin était tout aussi exposée que moi et c’en était pénible. Soyons franches : on avait l’âge et le physique qui faisaient qu’on avait sans doute plus envie de nous regarder, nous, que Roger Hanin. Pardon pour lui, mais c’est vrai. J’ai passé l’âge, ce bel âge où l’on est très regardable, comme dans une prison dorée. À la fin de la série, je voulais reprendre mes marques, loin de la représentation. Je voulais avoir l’esprit libre pour continuer, dans une nouvelle étape. La remise en question n’a pas été si facile. Je ne voulais pas vivre la suite de ma carrière en termes de manque à gagner. Je devais évoluer. À chaque étape de la vie, il faut se poser des questions. Mon plaisir était épuisé et, côté TF1, la politique avait changé.

Que voulez-vous dire : que TF1, à l’aube des années 2000, respecte les comédiens ou qu’au contraire elle les formate pour gagner ?

Les deux. C’est ambivalent. On ne nous insultait pas bien sûr ; on leur rapportait de l’argent. TF1 était très gentil avec nous. Je devais juste être contente d’être là. Et sincèrement, je l’étais presque jusqu’à la fin. J’ai laissé faire. Et en bonne Belge, je travaillais de façon simple et enthousiaste, sans la ramener. J’étais une bonne pâte. Je payais de ma personne. Je n’avais plus un neurone de libre dans ma tête. J’étais entraînée dans le cycle interviews-couvertures-sorties-déplacements, on ne s’appartient plus. Avec le recul, ce fut salvateur de m’arrêter, même si j’ai dû "recalculer" ma vie. 

«On m’a tout proposé, jusqu’à participer à "Danse avec les stars"!»

On est moins appelée et on gagne moins d’argent !

Oui, mais pas tout de suite. Après quelques années seulement. Au début, vous représentez un potentiel. On m’a tout proposé, jusqu’à participer à "Danse avec les stars". Je savais que j’étais à un tournant de ma vie mais je devais suivre ma propre philosophie face à cette nouvelle voie.

Question d’actualité sur l’affaire Weinstein et ses nombreuses répercussions : avez-vous été "inquiétée" vous aussi dans l’exercice de votre métier ?

Je peux vous répondre franchement sur cette question. Ma carrière au cinéma a été largement hypothéquée par le fait que j’ai refusé de coucher avec certains producteurs. Je me suis entendu dire : « Tu as le premier rôle si… » Puis « Le producteur t’attend là-haut ». Je crois qu’un important boulot doit encore se faire en France dans ce domaine. Et je salue le courage des comédiennes de New York et de Los Angeles qui ont brisé le silence. Le harcèlement sexuel et le chantage à l’embauche sont bien réels. C’est affreux et triste pour les jeunes, y compris les jeunes comédiens qui subissent aussi des pressions. En télé, en revanche, je n’ai pas eu personnellement à en souffrir. Tant que les lois ne changeront pas, les gens de pouvoir et d’argent continueront, mais c’est désormais moins facile depuis l’affaire Weinstein. À la réflexion, c’est un peu paradoxal pour moi, qui jouais un procureur dans "Femmes de loi". Les femmes ne doivent pas s’arrêter et dénoncer le harcèlement partout, pas seulement au cinéma.

En septembre, vous passez le cap des 50 ans : comment allez-vous l’aborder ? Avec confiance ?

La question de l’âge turlupine tout le monde, non ? Les autres en parlent plus que moi. Quand je me maquille, je tique un peu, je souris en me disant que je n’arrive plus à gommer la petite ride, là, qui est tenace. Je m’en fous en fait. Tant qu’on ne m’en parle pas… J’entends les plaisanteries, les conversations qui peuvent vous atteindre. Les mots sont blessants. Mais je ne veux pas entrer dans cette angoisse. Je ne veux pas de cette hantise contemporaine de l’âge qui avance et vous brûle. C’est une dictature que les gens s’imposent à eux-mêmes. Allons, décrispons-nous : un peu de rose aux joues, bien habillée, faire gaffe à sa silhouette et on franchit tous les obstacles. Avoir l’air plus jeune ou plus vieille, quelle importance... Je ne veux pas y penser. J’ai d’autres préoccupations.

En tout cas, vous êtes cohérente avec vos déclarations : cette pièce avec laquelle vous nous revenez a du contenu et de la chair. Une façon d’affirmer votre changement !

Mon metteur en scène m’a dit : « Je ne t’ai jamais vue dans un rôle comme ça. » Elle me rappelle un peu ma mère. Cette femme passe de 47 à 57 ans dans la pièce. Elle charrie toutes les souffrances d’un passé difficile. Elle est bouillonnante et heureuse de voir son fils, là, avec elle. Cette pièce ressemble aux grands films néoréalistes italiens. On est dans la tragicomédie. Certains moments sont poignants. Elle est profondément généreuse. Mère et fils s’aiment mais se déchirent. On est dans l’extrême sincérité.

 
 
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