La galère des chômeurs âgés

La galère des chômeurs âgés

Le témoignage de Bernadette, 59 ans, qui cherche du boulot depuis plus de quatre ans, est édifiant. « C’est fini. Je ne donne plus mon âge dans les CV que j’envoie. Je l’ai aussi retiré de mon profil LinkedIn, et je ne publie pas non plus ma photo ! » Bernadette Dasseleer, 59 ans, a la rage au ventre. Un peu plus de quatre ans qu’elle remue ciel et terre pour retrouver un emploi. Mais son âge fait barrage. « Je savais que ce serait difficile, mais j’étais pleine d’énergie et d’espoir de m’en sortir. Aujourd’hui, j’ai envie de hurler. Et c’est pour cela que j’ai accepté de témoigner de mon expérience. Il y a des milliers d’autres personnes dans mon cas. Et personne n’en parle. » Après 33 ans de carrière ininterrompue, Bernadette est licenciée en 2013.

« J’avais 54 ans. Ce soir-là, tout un pan de ma vie s’est écroulé en 60 secondes. J’étais cadre dans une grande société pharmaceutique belge, je m’occupais de la communication interne. J’ai été convoquée un mardi soir, vers 17 heures, par mon manager américain. Les documents à signer étaient là, devant moi. La firme me versait deux ans d’indemnités si je signais tout de suite. J’ai signé. Je pensais retrouver du travail, avec mon expérience… » Mais la galère a commencé. « J’ai pris un mois pour souffler et puis j’ai cherché activement, très activement. J’ai eu une année d’outplacement. J’ai refait mon CV, je me suis inscrite sur LinkedIn et sur toute une série de sites d’offres d’emploi. C’était une bataille, je m’y suis lancée à fond. Je pensais sincèrement retrouver du travail assez vite. J’avais une très bonne expérience, y compris dans le marketing, les développements de sites internet, l’événementiel. Mais les mois ont passé et c’était le néant ! J’ai cherché à fond en 2014, 2015, 2016 et de façon plus light en 2017. Mais rien ! Dans 80 % des cas, on ne répond même pas à ma candidature. J’appelle, on me dit qu’on va me rappeler, mais rien… Beaucoup d’annonces en ligne ne mentionnent même plus de nom de contact ou de numéro de téléphone. Et dans les rares cas où l’on revient vers moi, je ne corresponds jamais au profil recherché… On ne me le dit pas en face, mais c’est évident que c’est mon âge qui fait barrière. C’est de la discrimination ! Une seule fois, on a accepté de me le dire franchement. C’était dans une clinique où mon profil correspondait à 100 % avec la demande. Mais le recruteur m’a carrément dit que la nouvelle directrice avait 30 ans et ne souhaitait pas avoir autour d’elle des subordonnés de plus de 40 ans… »

À l’automne dernier, cerise sur le gâteau : le Forem se manifeste. Appliquant la nouvelle réglementation (lire plus loin), l’organisme contrôle les demandeurs d’emploi, y compris les plus âgés. « Après avoir cherché pendant quatre ans sans l’aide du Forem, je l’ai eu subitement sur le dos. J’ai reçu un courrier très clair, me demandant de prouver que je cherchais activement du travail, au risque de perdre mes indemnités de chômage. J’ai amené ma pile de documents, expliqué mes démarches à la conseillère ! Elle m’a demandé de postuler pour trois postes vacants qu’elle a choisis pour moi. Je n’ai pas eu de réponse pour les deux premiers, et une réponse négative pour le troisième. J’ai souri… Depuis lors, j’envoie des rapports toutes les semaines à cette dame. Le Forem m’incite aujourd’hui à suivre des formations non pour trouver un job mais pour conserver mes droits. C’est triste. Des formations de quatre mois dans le Hainaut (j’habite dans le Brabant wallon) pour apprendre à rédiger un CV ou à se servir d’un ordinateur, alors que j’ai créé des sites web pendant des années. C’est nul. Il y a des dizaines de formations possibles, mais je ne trouve rien qui me corresponde vraiment. Et j’ai désormais cette épée de Damoclès au-dessus de la tête : si je ne suis pas de formation, on pourrait me couper mes allocations. »

Et Bernadette de conclure : « J’avais un bon travail, une vie sociale épanouie, bien remplie. Du jour au lendemain, tout cela disparaît. Un mardi soir à 17 heures, tout s’arrête. Avec le recul, je regrette vraiment que la direction du groupe pharmaceutique qui m’employait n’ait pas accepté de me repositionner vers d’autres fonctions vacantes en interne, comme je le proposais depuis un certain temps. On m’a répondu que c’était inenvisageable ! Je suppose que j’avais atteint ma date de péremption, comme d’autres à l’époque ! Actuellement, ce groupe fait toujours d’énormes bénéfices pour ses actionnaires. Personnellement, aujourd’hui, il me reste à peine l’équivalent de 30 % de mon salaire passé. Heureusement, je ne suis pas seule pour continuer d’avancer. Mon mari, retraité, est un soutien inébranlable. Mais tout cela est extrêmement difficile à vivre. J’ai compris désormais que dans mon domaine, beaucoup de jeunes qualifiés sont sur le marché et passent avant une dame de plus de 55 ans. C’est la loi du marché. Les patrons préfèrent les plus jeunes. Et quand je vois que la réglementation se durcit pour obliger les chômeurs les plus âgés à chercher un travail qui n’existe pas, j’ai envie de crier. Je ne vois pas la sortie du tunnel. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement repousse sans arrêt l’âge de l’obligation de chercher du travail et celui de la retraite. » Le cas de Bernadette est loin d’être isolé. Selon les données les plus récentes de l’Onem, 122.538 personnes de plus de 50 ans sont aujourd’hui chômeurs complets indemnisés dans notre pays. C’est quatre fois plus que les moins de 25 ans.

« Dans 80% des cas, on ne répond même pas à ma candidature. Aujourd’hui, c’est fini, je ne donne plus mon âge dans les CV que j’envoie », raconte Bernadette, 59 ans.
« Dans 80% des cas, on ne répond même pas à ma candidature. Aujourd’hui, c’est fini, je ne donne plus mon âge dans les CV que j’envoie », raconte Bernadette, 59 ans.

En 2020, il faudra être disponible jusqu’à 65 ans

Jusqu’en 2012, les chômeurs âgés étaient dispensés de l’obligation d’être disponibles sur le marché de l’emploi dès 58 ans. Depuis, la réglementation s’est durcie. Et fameusement. Dès 2013 déjà, l’âge minimum de la dispense complète est passé à 60 ans. Et il a continué à grimper progressivement. La dispense en 2018 est accordée à 63 ans. Et ce sera 65 ans en 2020. Avant cet âge, prière de rester disponible pour un emploi. Dans le cas contraire, le droit aux allocations de chômage peut être retiré. Jusqu’à 60 ans, il faut chercher activement un job. À partir de 60 ans, le régime est assoupli. On parle alors d’une obligation de disponibilité adaptée. Concrètement, dès 60 ans, le chômeur ne doit plus postuler activement. Mais des conditions strictes restent d’application, décrites par la réglementation actuelle : la personne reste inscrite comme demandeur d’emploi, doit résider en Belgique, doit collaborer à l’accompagnement proposé par le service régional de l’emploi et ne peut pas refuser un emploi proposé ou abandonner un emploi sans motif légitime.

Précision importante, la mesure de l’obligation d’être disponible sur le marché de l’emploi concerne aussi les prépensionnés, mais avec d’autres délais. Contrairement à une idée largement répandue, les prépensionnés (à ne pas confondre avec les personnes qui prennent leur pension anticipée) émargent aussi au chômage. On ne parle d’ailleurs plus de “prépension” mais de “régime de chômage avec complément d’entreprise (RCC)”. Il s’agit souvent de personnes qui ont été licenciées lors d’une restructuration. La dispense complète intervient aujourd’hui, dans la plupart des régimes, à 61 ans ou après 42 ou 43 ans de carrière, nous explique-t-on à l’Onem. Du côté des syndicats, on dénonce cette augmentation progressive de l’âge de disponibilité, en regard du manque d’offres d’emploi. « C’est une énorme hypocrisie, dénonce Khadija Khourcha, responsable des travailleurs sans emploi à la CSC. La pression sur les travailleurs est énorme, et beaucoup moins sur les employeurs, qui nous disent que les travailleurs doivent donc travailler plus longtemps, mais bien sûr chez un autre employeur. Et ils licencient massivement du personnel âgé parce qu’il est réputé moins rentable ! »

Des aides à l’embauche

« Vous comprenez bien que si des jeunes de 20 ans ont du mal à trouver du travail, des personnes de plus de 50 ans ont encore davantage de difficultés ! Des entreprises demandent des experts, mais ce n’est pas la tendance lourde du marché… », nous explique Serge Fraikin, chef de projets au Forem. Qui confirme néanmoins que le Forem, comme les autres organismes régionaux de l’emploi, est chargé de vérifier sur le terrain que tous les chômeurs cherchent bien activement du travail jusqu’à leurs 60 ans. « Il faut savoir que dans le monde de l’entreprise, vous êtes considérés comme “vieux” dès 45 ans… », précise encore le porte-parole, pas très optimiste. Avec 53.411 personnes, la tranche des chômeurs de plus de 50 ans est la plus nombreuse en Wallonie, suivie par celles des jeunes de moins de 25 ans, elle aussi bien fournie au sud du pays.

Si le manque de formation des jeunes Wallons est largement mis en cause dans ce phénomène, comment expliquer la surreprésentation des plus âgés ? « Les patrons considèrent que la rentabilité des plus âgés est plus faible, qu’ils sont moins malléables aussi », dit M. Fraikin. « Les plus âgés restent prisés dans les sociétés où l’expérience est déterminante. Nous avons des cas, par exemple, où seuls des anciens sont capables d’utiliser des machines à commandes non numériques. Des entreprises intelligentes gardent aussi des aînés pour former les plus jeunes, sous une forme de tutorat. Je peux citer l’exemple de Safran, la société d’aéronautique, qui demande à ses employés les plus expérimentés de former les jeunes qui arrivent. » Pour inciter les patrons à embaucher des travailleurs âgés et/ou à les maintenir à leur poste, les autorités fédérales, puis régionales depuis l’an dernier, ont mis en place des aides financières destinées aux employeurs. Des aides importantes, mais pas toujours déterminantes sur le terrain. Voici à titre d’exemple le tarif exact appliqué depuis juillet dernier en Région wallonne, via le plan “Impulsion 55 ans +”. Les aides concernent donc les travailleurs d’au moins 55 ans et passent par une réduction de cotisations patronales. La réduction, fixée par trimestre, s’élève à 400 euros pour les travailleurs de 55 à 57 ans, 1.000 euros entre 58 et 61 ans et 1.500 euros à partir de 62 ans.

L’âge, première discrimination

Refuser l’engagement d’une personne à cause de son sexe, son origine ethnique, sa religion ou un éventuel handicap est une discrimination flagrante. C’est interdit, et poursuivit pénalement. Il en va exactement de même pour la question de l’âge. Dans la pratique, difficile de prouver cette discrimination, pourtant bien présente. De rares cas finissent au tribunal. Ainsi, en juin dernier, la cour du travail de Gand a condamné, en appel, le fabricant de meubles de cuisine Dovy pour discrimination liée à l’âge envers un chômeur de 59 ans qui avait reçu la réponse suivante à sa candidature de délégué commercial : « Vous avez le profil parfait pour cet emploi, à l’exception de votre âge. »

La Cour a confirmé une amende de 1.000 euros pour toute nouvelle infraction et le versement de 25.000 euros de dommages et intérêts au candidat. En 2016, Unia, le Centre pour l’égalité des chances, avait ouvert 104 dossiers de discrimination présumée dans l’emploi, sur la base de l’âge. Ce chiffre correspond à une augmentation de 126 % par rapport à l’année précédente. Au vu du nombre de plaintes, Unia considère l’âge comme le premier facteur discriminant dans la recherche d’emploi. En France, une étude de terrain menée par l’Observatoire des discriminations montre également que l’âge est le tout premier facteur de discrimination dans l’emploi, devant l’origine ethnique, le sexe ou le handicap. L’Observatoire a comparé les convocations à un entretien d’embauche obtenues par un candidat de référence (un homme âgé de 28 à 30 ans dont le nom et le prénom sont à consonance française) et par des candidats factices susceptibles d’être discriminés en fonction de l’âge, du sexe, de l’origine ou du handicap. Les résultats mettent en évidence qu’un candidat âgé de 48 à 50 ans a trois fois moins de chances que le candidat de référence d’obtenir un entretien d’embauche ! L’Observatoire a noté que cette discrimination commence dès 45 ans. Et que l’âge pèse plus lourdement sur les chances d’embauche que tous les autres facteurs, y compris l’origine non française, le handicap ou le sexe. Dans les tests, ce sont les 48-50 ans qui sont le plus souvent écartés, quels que soient leur catégorie professionnelle, le secteur d’activité, la taille de l’entreprise ou le bassin d’emploi, note l’Observatoire.

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