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Stop au trafic des chiens de l’Est !

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Avec près de 20.000 chiens abandonnés chaque année dans les refuges, la Belgique est toujours confrontée aujourd’hui à une problématique que l’on espérait avoir résolue voici des années déjà. De nouvelles lois avaient été édictées, notamment pour empêcher la vente de chiots sur les marchés ou en vitrine de n’importe quelle animalerie. Cela n’a pas suffi. Le verdict des observateurs de la cause animale est aujourd’hui sans appel : il faut de nouveau donner un tour de vis dans la réglementation. Et cela devrait passer par une limitation des importations de chiens vers la Belgique (ou plutôt ses Régions, puisque cette matière est aujourd’hui régionalisée). Bonne nouvelle : c’est en cours en Wallonie. Le cabinet du ministre wallon du Bien-être animal, Carlo Di Antonio (CDH), rédige en ce moment une nouvelle loi, qui devrait inspirer les Régions voisines. Le ministre n’a pas répondu à nos demandes d’interview mais on sait qu’il devrait s’inspirer de l’avis du Conseil du Bien-être animal, où font cause commune, sur cette question en tout cas, les représentants de l’association de défense animale Gaia et ceux des éleveurs de la Société Royale Saint-Hubert (SRSH). Nous les avons rencontrés.

Au moins 25% des chiots vendus chez nous viennent des pays de l’Est. Et derrière la bonne bouille de ces chiots, un implaccable trafic d’animaux se déroule entre la Belgique et des pays comme la Tchéquie, la Slovaquie ou la Pologne.
Au moins 25% des chiots vendus chez nous viennent des pays de l’Est. Et derrière la bonne bouille de ces chiots, un implaccable trafic d’animaux se déroule entre la Belgique et des pays comme la Tchéquie, la Slovaquie ou la Pologne.

Problème : les éleveurs commerçants

« Il faut fermer le robinet qui alimente les refuges en animaux qu’on doit euthanasier. Cela fait des années que ce chiffre ne diminue pas. L’objectif numéro 1 est celui-là : stopper les abandons. Cela passe par une limitation la plus sévère possible des achats impulsifs et en particulier par une diminution des importations massives de chiens de l’Est », clame Philippe Henry, vice-président de la SRSH. En 2007, une loi fédérale avait pourtant été édictée, pour favoriser les éleveurs belges et mettre un terme aux supermarchés d’animaux. Mais cette loi comporte une exception, devenue aujourd’hui le point faible de tout le système : les éleveurs commerçants. Tout professionnel qui élève au moins 10 nichées par année a également le droit d’importer et de vendre des chiots du monde entier… « À Liège, on a ainsi le cas d’un éleveur qui a ses 10 nichées de chihuahuas à lui mais qui, la même année, a importé et vendu 3.200 chiots de l’Est… », dénonce Philippe Henry. « Ce commerce est complètement autorisé par la loi actuelle.

Le législateur n’avait pas pensé à ce détournement ! Et on compte sur le ministre Di Antonio pour trouver la solution légale pour stopper progressivement ces importations. Leur nombre est actuellement considérable : 70 % des chiens aujourd’hui identifiés en Wallonie ne sont pas nés en Belgique ! » À la Société Royale Saint-Hubert, qui défend les intérêts des éleveurs belges de chiens de race, on plaide pour des achats de chiens réfléchis. « Si vous venez chez moi, vous ne repartirez pas avec un chien », poursuit Philippe Henry, lui-même éleveur de bouviers des Flandres depuis 35 ans. « Je vous poserai beaucoup de questions, pour être certain que ce chien vous convient et que vous convenez au chien ! Et si c’est le cas, vous serez alors mis sur une liste d’attente. Chez un mauvais éleveur commerçant, par contre, le seul but est de vous vendre un chien, n’importe lequel, le plus vite possible… » Les éleveurs sérieux donnent aussi davantage de garanties de sécurité sur l’animal lui-même, qui a été génétiquement sélectionné, correctement vacciné et socialisé. La balle est aussi dans le camp des acheteurs, des particuliers, dit la SRSH. « Les éleveurs commerçants surfent sur la vague des acheteurs qui veulent tel chien à la mode et qui ne veulent pas attendre. Il y a tout un travail de sensibilisation à faire également vers les particuliers », termine Philippe Henry.

Philippe Henry, vice-président de la Société Royale Saint-Hubert.
Philippe Henry, vice-président de la Société Royale Saint-Hubert.

Gare à la rage !

Le discours est très similaire chez Gaia. « Un chien, ce n’est pas un produit de consommation. Les gens continuent pourtant à acheter leurs chiens au mauvais endroit, empruntant le chemin de la facilité et pas celui du bon sens. Ils entrent dans un magasin ou chez un éleveur qui vend toutes les races imaginables et ils ressortent avec un chiot, sans se poser la question de savoir si ce chien est fait pour eux. La société de surconsommation frappe là aussi ! », dénonce Michel Vandenbosch, président de Gaia. L’association attaque très directement les importations de chiens de l’Est, qui continuent dans des conditions lamentables. « Nous avons chaque semaine 4 ou 5 plaintes de particuliers qui ont acheté un chien né en Slovaquie, en Pologne ou en Tchéquie, et qui est en mauvaise santé », relève Michel Vandenbosch. « Cela reste un énorme problème. Les chiots sont transportés trop jeunes, malades, pas ou mal vaccinés… » Des faits, des détails précis ? Nous avons aussi rencontré Me Anthony Godfroid, avocat à Bruxelles, spécialisé dans le droit animal. Il a mené, pour Gaia mais aussi des particuliers mécontents, des actions judiciaires contre des importateurs de chiens de l’Est. Et ce qu’il a découvert dans ces dossiers est aussi honteux qu’inquiétant. « Depuis janvier 2015, la règle européenne prévoit qu’un chiot doit être vacciné contre la rage et qu’il ne peut pas être exporté avant l’âge de 15 semaines. On constate dans les dossiers que les passeports européens sont en règle : les chiots ont officiellement au moins 15 semaines. Mais c’est faux… Il apparaît que les passeports sont falsifiés, remplis par des vétérinaires locaux payés par les éleveurs sur place…

Tout professionnel qui élève au moins 10 nichées par année a également le droit d’importer et de vendre des chiots du monde entier.

En clair, le trafic continue, mais il est blanchi par ces vétérinaires véreux. » Une affaire récente en particulier est éclairante. Le 22 septembre 2017, les exploitants du magasin de chiots Puppy House, à Boechout, près d’Anvers, ont été condamnés à une amende de 3.000 euros et à une confiscation de 192.000 euros pour avoir vendu illégalement des centaines de chiots de l’Est. « On a retrouvé chez eux 402 chiots qui avaient 6 ou 7 semaines à peine ! C’était incroyable. On a pu prouver les âges et la falsification des documents pour obtenir la condamnation des commerçants. Une première ! », explique Me Anthony Godfroid. « Je suis sûr à 100 % que cette pratique est répandue. Les passeports européens sont falsifiés à large échelle. Depuis janvier 2015, l’âge d’importation est passé à 15 semaines (au lieu de 8 précédemment), mais la taille des chiots n’a pas varié ! Ce n’est pas normal. » Pour cet expert, ces jeunes chiots présentent un risque sanitaire très important pour la Belgique. « Le passage à 8 à 15 semaines est lié à la vaccination obligatoire contre la rage. Si les chiens qui arrivent ici ont moins de 15 semaines, cela veut dire qu’ils sont mal vaccinés contre la rage ou qu’ils ne le sont pas du tout ! Je rappelle que la rage sévit toujours dans les pays de l’Est et qu’elle est mortelle pour l’homme dans 90 % des cas ! » Pour l’avocat, la période de quarantaine des animaux chez les commerçants belges devrait être augmentée immédiatement, pour concentrer le risque sanitaire chez eux et non pas chez les particuliers.

Michel Vandenbosch, président de Gaia, et l’avocat Anthony Godfroid, lors du procès Puppy House.
Michel Vandenbosch, président de Gaia, et l’avocat Anthony Godfroid, lors du procès Puppy House.

Réseaux criminels polymorphes

Selon les données de Me Godfroid, environ 25 % des chiens vendus en Belgique sont originaires d’un pays de l’Est. « C’est le chiffre officiel. Mais à mon avis, c’est plus. Je suis persuadé, au vu de la situation du marché, que des chiens nés à l’Est sont vendus en Belgique avec des passeports belges falsifiés. » L’appât du gain est énorme, poursuit l’avocat. « Un petit chien à la mode vendu là-bas 350 euros est revendu ici 1.000 euros plus cher ! Et le juteux trafic de chiots est aujourd’hui bien présent dans les activités de réseaux criminels polymorphes. C’est moins risqué et tout aussi rentable de transporter des chiots que de la drogue ! », dit-il. Autre phénomène : hors du réseau commerçant cette fois, des particuliers belges font la navette avec les pays de l’Est pour ramener et revendre sous le manteau des chiots, avec ou sans papiers. Une autre face de ce marché noir.

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Mnozirnas

Gaia dénonce les conditions d’élevage à l’Est. « On y trouve des usines à chiens, avec des mères traitées aux hormones pour avoir plus de petits. Les chiots sont en mauvaise santé, mal ou pas socialisés, avec des troubles du comportement, des dégénérescences. On a ainsi eu le cas récemment d’un tout jeune chihuahua avec des tumeurs dans l’utérus », raconte M. Vandenbosch. En Tchéquie, le phénomène des fermes de chiens a carrément fait naître un nouveau mot. On ne dit plus "élevage" pour désigner ces fermes mais "mnozirna", qui peut se traduire par "centre de multiplication"… Rien qu’en Tchéquie, le nombre de "mnozirnas" se situerait entre 100 et 150, selon les défenseurs locaux des animaux, qui mènent eux aussi des actions. Ces centres sont capables de produire en grand nombre les chiens à la mode chez nous, comme le bouledogue français, le chihuahua, le yorkshire terrier, le jack russell, le bichon ou le cavalier King Charles. « Il faut dire stop, limiter au maximum ces importations massives et en finir ici avec ces animaleries qui ne respectent pas les lois », dit encore Michel Vandenbosch.

Une mère teckel piquée aux hormones pour augmenter le nombre de portées dans l’année...
Une mère teckel piquée aux hormones pour augmenter le nombre de portées dans l’année...

Élevages en Flandre

De manière plus surprenante, il apparaît que de tels élevages à grande échelle existent aussi en Belgique, plus spécialement en Flandre, où il s’en trouve une quarantaine. Et ils ne fonctionnent pas toujours de manière plus reluisante qu’à l’Est. « Gaia mène en ce moment une action judiciaire contre un éleveur, W., qui est un ancien éleveur de porcs qui s’est reconverti, dans les mêmes installations, en éleveur de chiens, dans des conditions lamentables », explique Me Godfroid. En Flandre, l’élevage de chiens est aussi devenu un business. « Les Flamands feraient bien de s’inspirer aussi des nouvelles règles que la Wallonie s’apprête à mettre en route », conclut Michel Vandenbosch.

Où acheter son chien ?

À la Société Royale Saint-Hubert, on conseille de fuir les commerçants ou les annonces sur internet pour s’orienter vers les éleveurs reconnus, agréés par les autorités. Si vous cherchez un chien de race avec un pedigree officiel, le site SRSH.be vous donnera les bonnes adresses. « Allez voir l’éleveur, visitez ses installations », conseille encore la SRSH. Vous pouvez aussi vous renseigner auprès de votre vétérinaire, qui vous donnera des informations sur la race qui vous convient ou un bon éleveur à contacter. Un autre site grand public est également à conseiller : Tipaw.be. Il reprend ici aussi une liste de bons éleveurs, certifiés, et présente des petites annonces fiables. Pour rappel, la vente de chiens sur internet est interdite en Wallonie via des sites non spécialisés (comme Facebook ou 2èmemain, où se trouvent pourtant un paquet d’annonces !). Tipaw est une initiative belge. « Beaucoup de particuliers qui cherchent à acheter un chien passent désormais par internet et tombent alors sur des annonces à risques, sur des commerçants peu scrupuleux. Nous avons voulu offrir ce service en ligne pour envoyer les particuliers vers des éleveurs sérieux, qui répondent à une charte éthique. Nous donnons aussi de la visibilité à des petits éleveurs jusqu’ici mal référencés », nous explique Pierre Moens, cofondateur de la start-up Tipaw. Ce site est gratuit, mais Tipaw peut aussi vous fournir des conseils payants sur mesure (29 euros), voire un accompagnement sur le terrain lors de votre choix (79 euros). « Et quand vous serez sur place, demandez à voir la mère, avec son chiot, pour être sûr que ce dernier est bien né là. En Grande-Bretagne, c’est devenu obligatoire. Pourquoi pas ici ? », ajoute-t-on encore chez Gaia. Autre solution évidente: pensez d’abord à l’adoptiondans un refuge !

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