Le surendettement des Belges

Le surendettement des Belges

Anita (prénom d’emprunt), 30 ans, domiciliée près de Liège, ne s’attendait pas à plonger aussi vite, et aussi profondément… Avec son mari Bernard, elle décide d’acheter une maison. Pas une folie : 150.000 euros. Les époux travaillent tous les deux comme salariés, gagnent chacun 1.500 euros net. Tout va bien. Jusqu’à leur séparation, un an plus tard. Anita quitte Bernard et part s’installer dans un appartement qu’elle loue. Bernard reste dans la maison, le temps "d’arranger les papiers", mais il perd rapidement son travail. Et ne paie plus le crédit hypothécaire. Cet emprunt est, légalement, solidairement remboursable par les ex-époux, même s’ils sont séparés. Le créancier se retourne donc contre Anita, la seule qui gagne encore de l’argent. Et c’est la descente immédiate : impossible pour elle de rembourser le crédit et de payer son loyer et les autres dépenses. Elle ne paie plus certaines factures, et l’effet boule de neige s’enclenche, tout comme les procédures judiciaires sans fin qui l’accablent. Aujourd’hui, elle est menacée d’expulsion de son nouvel appartement. Dans l’attente de la vente de la maison, des saisies sur salaire sont opérées et la justice ne lui a laissé que le plus strict minimum pour vivre…

Centrale des crédits

Le cas d’Anita est loin d’être isolé. Selon les derniers chiffres de la Banque nationale de Belgique (BNB), publiés en mars dernier, 362.745 Belges sont aujourd’hui dans l’incapacité de rembourser au moins un de leurs crédits (ils doivent au moins 1.000 euros depuis au moins 3 mois). Au total, ces crédits impayés portent sur 2,95 milliards d’euros (soit une moyenne d’environ 8.000 euros par personne en défaut de paiement) ! Dans la majorité des cas (342.771), les crédits défaillants sont des crédits à la consommation (prêts à tempérament, ventes à tempérament et, surtout, ouvertures de crédit). La minorité (41.095) sont des crédits hypothécaires, accordés avec davantage de rigueur. Les 362.745 Belges concernés par ces défauts de paiement sont repris sur la liste noire de la Centrale des crédits aux particuliers de la BNB. Pas question qu’un organisme de prêt puisse encore leur avancer de l’argent. Enfin, en théorie. Nous avons ainsi trouvé, très facilement, une officine de crédit sur internet qui prête même aux personnes sur la liste noire, notamment si leurs parents mettent leur propre maison en gage…

Franchir la porte du CPAS

Tous les chiffres indiquent qu’il est très facile de tomber dans le surendettement et très difficile d’en sortir. Mieux vaut s’en protéger et réagir rapidement, avant qu’il ne soit trop tard. Comment ? Voici les conseils de Pablo Salazar, juriste au GILS (Groupement d’initiative pour la lutte contre le surendettement), centre de référence en médiation de dettes pour les CPAS de la province de Liège (les CPAS sont en première ligne pour combattre ce phénomène, comme on l’expliquera plus loin). Quelques conseils malheureusement très utiles !

Comment d’abord éviter le surendettement ?

Contrairement aux idées reçues, la majorité des personnes qui tombent dans le surendettement ne vivent pas au-dessus de leurs moyens. C’est vrai que des gens achètent une voiture ou un smartphone trop chers pour eux, mais ce n’est sans doute que 20 % des gens surendettés que nous rencontrons. La principale cause du surendettement, ce sont les "accidents de la vie" : les accidents de travail, la perte d’un emploi, un divorce, une maladie… Ensuite, nombre de personnes ont des revenus vraiment bas et n’arrivent même pas à faire face à des dépenses de base. Au moindre pépin, c’est l’engrenage. Ces personnes ne font aucun excès, mais se retrouvent surendettées quand même. Parfois au départ parce qu’ils ne parviennent pas à faire face à une toute petite dépense. Nous avons le cas d’une dame qui n’a pas pu payer… 10 euros dans un hôpital et qui, au bout du compte, après les frais de récupération, doit désormais 600 euros !

Pour une personne avec des revenus dans la norme, comment connaître le montant que l’on peut consacrer à ses crédits ?

Sauf exception, on conseille toujours de ne pas devoir rembourser des crédits pour plus d’un tiers de ses revenus. Et pour faire ce calcul, il faut disposer d’un budget personnel réfléchi. Beaucoup de gens savent assez précisément ce qu’ils gagnent, mais pas ce qu’ils dépensent ! Dans bon nombre de cas, cela n’a pas d’incidence : ils dépensent moins. Mais quand ils dépensent plus, c’est la catastrophe qui se profile… Le premier exercice à faire est de bien calculer ses dépenses, y compris celles auxquelles on ne pense pas toujours, comme la taxe immondices, les vêtements… Avec ce budget, vous connaîtrez précisément la part disponible pour un crédit. En théorie, un prêteur sérieux doit mener une enquête "rigoureuse", c’est le terme utilisé dans la loi, avant de vous prêter de l’argent, mais on sait que ce n’est pas toujours le cas. Le risque que prend un prêteur est réduit par rapport au bénéfice qu’il va faire.

Comment réagir si l’on se trouve subitement dans l’incapacité de payer ?

La première chose à faire est d’abord d’admettre qu’on est surendetté. Ce n’est pas si évident. On pense toujours qu’on va pouvoir faire face. Ensuite, il faut faire appel aux bonnes personnes. Très vite, il faut franchir la porte du CPAS de sa commune, où se trouve le médiateur de dettes. Le service est gratuit, mais c’est là aussi une étape psychologique. Aller au CPAS ! Sachez que le surendettement concerne aussi des personnes qui ont de bons revenus. Au CPAS, le médiateur va aider la personne à tenter de régler le problème à l’amiable. C’est toujours mieux que de tomber dans une longue procédure judiciaire, mais cela ne peut se faire que très vite, au tout début des ennuis, avant justement que les problèmes en justice ne commencent. Je reprends l’exemple d’Anita que vous citez plus haut : il fallait que cette dame vienne auprès du médiateur de dettes dès que l’ex-mari n’avait pas payé le crédit hypothécaire. On aurait alors pu prévenir tout le monde et trouver des solutions à l’amiable pendant une période suffisante. L’objectif de cette phase est de négocier avec le créancier, avant qu’il n’engage une procédure judiciaire qui peut conduire à la faillite civile du particulier, avec l’intervention d’un médiateur de dettes judiciaire, une procédure difficile et longue.

Un dernier conseil ?

Il faut éviter de faire une ouverture de crédit pour combler d’autres remboursements. C’est une solution à court terme, qui ne va faire qu’accroître le montant de la dette. Le regroupement de crédits n’est pas non plus une bonne idée à long terme. Par contre, un médiateur de dettes peut vous aider à obtenir un échelonnement de vos remboursements.

Fuyez le crédit trop tentant

Voilà le conseil de Test-Achats, qui met en garde contre les prêteurs qui vous poussent à acheter à crédit des vacances, des télés, des smartphones ou des cadeaux de Noël… « Nous demandons depuis longtemps au gouvernement d’être plus sévère face à ce type de démarchages. Certains consommateurs, surtout les plus vulnérables, peuvent y avoir un accès facile à l’argent sans mesurer le danger de tels crédits aux taux d’intérêt très élevés », dénonce l’association de consommateurs.

Le plus gros danger actuel est l’ouverture de crédit. Sur les 362.000 Belges en défaut de paiement en ce moment, 236.000 sont concernés par cette pratique commerciale. Une ouverture de crédit, c’est une mise à disposition d’une réserve financière dont l’emprunteur peut faire usage à sa guise. Dès qu’il l’utilise, il doit rembourser, généralement sans frais, dans le délai d’un mois, mais avec des intérêts généralement très élevés dès que l’on dépasse cette échéance. On parle ici de cartes de crédit classiques, mais pas uniquement : de plus en plus de grandes enseignes (comme Carrefour ou MediaMarkt) proposent ce service facile, qui permet de faire des achats à crédit mais aussi de disposer d’argent cash. « Une ouverture de crédit coûte extrêmement cher et comporte un réel risque d’endettement excessif », ajoute Test-Achats, qui relève par ailleurs qu’environ 60 % des ouvertures de crédit problématiques (avec défaut de paiement) sont réalisées par des organismes non bancaires. « Trop de consommateurs se voient octroyer une ouverture de crédit alors qu’ils ne sont pas assez solvables. Force est donc de considérer les ouvertures de crédit comme intrinsèquement dangereuses », explique l’association de consommateurs.

Par ailleurs, il ressort des données de l’Union professionnelle du crédit, citées par “L’Echo”, que plus d’un crédit sur deux est désormais destiné au shopping, c’est-à-dire à des dépenses non essentielles (voyages, fêtes, divans…). Ce secteur précis du crédit à la consommation est en pleine croissance : +27 % en 5 ans. En 2017, les prêteurs ont ainsi octroyé 418.000 financements pour des achats de biens non essentiels. Inquiétant ! Conseil avisé : sauf en cas d’urgence incontournable, économisez l’argent nécessaire à votre achat non essentiel plutôt que de passer par un crédit qui va vous coûter très cher. Emprunter de l’argent coûte aussi de l’argent, souvent beaucoup. Refrain connu, mais pas de tous visiblement…

Le crédit en 5 chiffres

6.275.085

Nombre de personnes ayant au moins un crédit en cours (données de la Centrale des crédits aux particuliers, février 2018).

800.000

Nombre de crédits à la consommation à tempérament accordés aux Belges en 2017. Plus de la moitié (418.000) sont destinés à des achats de biens non essentiels.

362.745

Nombre de personnes ayant au moins un crédit défaillant en cours.

150.366

Nombre de Wallons ayant au moins un crédit défaillant en cours (les Flamands ne sont que 135.299, les Bruxellois 51.186).

2.956.929.000

Somme d’argent en euros due par les Belges en défaut de paiement.

 
 
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