Paroles de hooligans

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Le Brussels Casual Service (BCS) à Anderlecht, le Hell-Side à Liège, le RCSC Boys 91 à Charleroi, le East-Side à Bruges ou le 9000 Crew à Gand. Voilà sans doute les groupes de supporters fanatiques les plus connus du foot belge. Dans les rangs de ces firmes, comme on appelle aussi ces noyaux durs, quelques sacrés castards que l’on peut encore qualifier de hooligans, même si ce monde a bien changé en quelques années, comme le démontre une excellente enquête d’Alan Marchal, journaliste à L’Avenir, qui a approché ce milieu et recueilli pour son livre plusieurs témoignages très intéressants, révélateurs des motivations et actions de ces fans (*).

Loi football

Dans les années 1980 et 1990 surtout, les stades deviennent le terrain d’affrontement des supporters les plus violents. Inutile de rappeler les 39 morts du Heysel en 1985, à jamais dans la mémoire collective. Les clubs belges ne sont pas non plus à l’abri à cette époque. À chaque match à risque, les services de sécurité doivent alors déployer une armada de policiers, de chevaux, d’autopompes. Mais les bagarres restent monnaie courante. Ce sera le cas jusqu’à la fin des années 90, et la mise en place de contrôles très stricts et d’une loi spéciale, baptisée loi football, réprimant très sévèrement tout débordement et instaurant notamment des interdictions de stade. Aujourd’hui, 800 supporters sont sous le coup de cette interdiction de voir tout match de foot au bord d’un terrain. Dissuasif, évidemment. Un hooligan carolo raconte dans le livre l’impact de cette loi : « Pour les supporters un peu plus chauds comme moi, ça a totalement changé la donne. On était pistés et sanctionnés beaucoup plus rapidement par les autorités. D’ailleurs, à cause de ça, j’ai fait tout l’Euro 2000 en prison. En gros, il m’a été reproché d’avoir organisé un rendez-vous entre les Anglais et les Allemands. À l’époque, j’ai été suivi par deux spotters (policiers spécialisés dans la surveillance des supporters, ndlr) que je ne connaissais pas et je me suis fait prendre. Pourtant, il n’y a eu aucun contact entre supporters, hein. Mais je me suis fait arrêter. Et j’ai pris cher : un mois en prison. » Depuis 20 ans, le moindre incident dans ou autour d’un stade est sanctionné par un procès-verbal, une amende voire une sanction administrative lourde.

Une tolérance zéro qui énerve certains supporters. « Parfois, ils vont trop loin avec leur loi football », raconte un supporter de l’Union saint-gilloise. « Imagine-toi : tu montes sur un grillage, tu prends trois mois d’interdiction de stade et 350 euros d’amende. C’est abusé ! Perso, ça m’est arrivé au Lierse. Je l’avais mauvaise, surtout que je n’étais même pas sur le terrain, quoi. » Dans tous les tous les noyaux durs, des histoires similaires circulent. « Par moments, on a l’impression d’être criminalisés. Pire que des terroristes », dit un supporter. « La comparaison est osée mais elle revient souvent dans la bouche des hooligans belges qui ont l’impression que les autorités se trompent de cible », écrit Alan Marchal.

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Motivations

Mais qu’est-ce qui motive un hooligan ? Dans le livre, Christian, un Liégeois, raconte : « Se sentir en danger, ne pas savoir ce qui va se passer exactement, se trouver confronté à des mecs qui veulent en découdre, ne pas savoir si on va s’en sortir correctement… Tout ça, c’est très grisant ! Balancer un pavé dans un car de simples supporters, ça n’a jamais eu aucun intérêt. Mais tenter de trouver le noyau dur d’en face pour voir ce qui va se passer, c’est différent… Difficile à expliquer. » Les hooligans interrogés, qui assument pleinement leur statut, apprécient peu l’image que l’on donne d’eux. « Il ne faut plus voir le hooligan comme il y a quinze ou vingt ans », dit Bernard, du BCS anderlechtois (qui a succédé au fameux O-Side des années 90). « La plupart des hools belges n’ont plus rien à voir avec l’image du crétin chauve d’extrême droite que les médias peuvent véhiculer. Le stéréotype du hooligan bourré et irresponsable, il faut l’oublier. Pour ma part, je tiens un business. Eh bien, je n’aurais aucune honte à dire à mes clients ce que je fais lorsque je vais au stade. Bon, je ne le fais pas car je pense qu’il ne faut pas mélanger le boulot et la vie privée, mais, à l’inverse, je m’affiche clairement en tant que casual lorsque je suis en compagnie de mes proches ». Il reconnaît tout de même dans la foulée être « un mec qui peut se montrer violent quand un gars d’en face le chauffe un peu trop ».

Free-fight

« Depuis la loi football, il est interdit aux supporters belges de clubs différents de se mélanger. Leur déplacement est organisé de telle façon qu’ils ne se croisent pas avant et après la rencontre », explique Alan Marchal. Dans le stade, les tribunes sont également bien séparées. Et fortement surveillées : rien n’échappe aux caméras de sécurité ni aux spotters. Ajoutez les sanctions rapides et dures, et vous comprenez que les hooligans en manque de baston ont dû trouver un autre terrain de jeu. « Cela fait longtemps qu’on a laissé tomber les confrontations old school. On a vite compris que se battre dans la rue, avec la police qui est constamment à notre cul, ce n’est plus jouable. Maintenant, notre truc, c’est les free-fights, les rendez-vous organisés à l’écart du stade », raconte un supporter.

Ces bagarres organisées dureraient depuis au moins dix ans déjà. Les deux clans choisissent un endroit discret, un bois, un parking, une aire de repos d’autoroute, et le combat peut commencer. « Le free-fight, c’est le hooliganisme 2.0 ! C’est l’évolution naturelle de la pratique. Et si tu ne t’y mets pas, tu es mort. Parce que le hooliganisme traditionnel, c’est fini », raconte un leader louviérois. Mike, un supporter de Gand, enchaîne : « Ce que j’aime dans ce genre de rendez-vous, c’est que tu es certain de prendre part à une vraie explication entre mecs, sans craindre qu’on ne te balance une chaise à la gueule, qu’on pointe un couteau vers toi ou qu’on ne vienne t’estropier avec une autre merde du genre. Non, dans ces free-fights, c’est simplement un groupe d’hommes contre un autre groupe d’hommes. Poings contre poings. Ça, c’est top ! » Fini le temps où les hooligans se battaient entre deux bières, écrit Alan Marchal, ce sont désormais des athlètes d’un nouveau genre qui s’affrontent discrètement à coups de kicks et d’uppercuts. « C’est clair qu’il y a de moins en moins de touristes lors de ces rendez-vous. La très grande majorité des hooligans qu’on va y croiser sont souvent bien préparés », ajoute le supporter de La Louvière. « Habitués des free-fights, les membres de la firme louviéroise incarnent cette nouvelle génération de supporters qui répète ses gammes en vue des face-à-face à venir », explique Alan Marchal. Le hooligan louviérois commente : « Dans ce genre de 10 contre 10 ou 15 contre 15, on ne peut pas se permettre de compter sur les autres. Ce n’est pas comme dans la rue où tu peux te mettre à courir si tu sens que tu es mal en point. Ici, chacun doit pouvoir être capable de mettre K.-O. son adversaire direct. C’est pour cette raison qu’il faut connaître quelques bases : savoir comment esquiver les coups, comment les donner, où frapper exactement pour que ça fasse mal… »

Une autre tête brûlée ajoute : « Je vais être clair : le hooliganisme est un hobby d’hommes consentants et sains d’esprit. Que les gens ne se tracassent pas : chacun d’entre nous sait ce qui l’attend quand il se rend à une free-fight. On n’est pas des fous, des attardés ou des dégénérés ! On a juste emprunté un parcours de vie différent des autres, un parcours qui nous a amenés à nous confronter entre supporters rivaux dans le cadre d’un match de foot. Alors oui, c’est un peu hors norme. »

Cette évolution du hooliganisme a des répercussions inattendues, que certains supporters dénoncent eux-mêmes. Fab, du Hell Side liégeois, explique ainsi : « Plus je m’y intéresse, plus j’ai l’impression que certains noyaux durs recrutent leurs membres en fonction de leurs aptitudes au combat et non en fonction de leur amour pour un club. Combien de fois je n’ai pas déjà vu des gars qui étaient incapables de citer le nom des joueurs de l’équipe qu’ils représentent. Ces mecs-là, je parie qu’ils ne parviendraient même pas à t’expliquer la règle du hors-jeu. Eux, la seule chose qui les intéresse, c’est la baston. Le foot et tout le reste, ils s’en foutent. Et ça, ça me gêne très fort. Qu’on trouve une alternative pour se voir à l’écart du stade, c’est une chose, mais qu’on perde l’esprit de nos rencontres parce qu’on a ouvert les portes à quelques furieux, c’est autre chose. » L’esprit chevaleresque de la baston des hooligans, tout un poème…

(*) Du jeu et des pains, éd. Luc Pire, 141 p., 15 euros.

Pourquoi il n’y a pas de hooligans avec les Diables rouges

Contrairement à l’équipe nationale anglaise ou russe, les Diables rouges ne traînent pas dans leur sillage trop de supporters violents. Les fans de l’équipe belge sont réputés festifs mais calmes. Pourquoi cette absence des noyaux durs ? Bernard, un hooligan cité par Alan Marchal, donne la réponse : « Le problème que les hooligans belges rencontrent avec les Diables rouges est comparable au phénomène du coq dans la basse-cour : chaque noyau dur essaie d’imposer sa façon de faire. Et ça, forcément, ça ne plaît pas aux autres. Dès que les Belges affrontent une nation importante, on voit bien qu’il y a comme une envie de chaque firme de montrer qu’elle en a de plus grosses que les autres. Le hic, avec ces matchs, c’est qu’il n’est jamais bon qu’une bande soit mieux représentée car ça déstabiliserait les forces en présence et ça alimenterait les rancœurs. C’est logique : aucun noyau dur n’aime être cantonné au rôle du Petit Poucet. Du coup, personne ne se mélange avec personne, les rivalités prennent le dessus et ça fait pschitt. Et bon, on ne va pas se mentir non plus : un match international des Diables est aussi surveillé qu’un match de championnat, ce qui fait qu’il ne s’y passe jamais rien et qu’aucun hooligan ne veut vraiment y perdre son temps. Perso, si je me suis battu deux fois en trente ans de Diables Rouges, c’est beaucoup. »

Contre les terroristes

Autre rendez-vous manqué des hooligans belges : leur manifestation contre l’État islamique, après les attentats de Bruxelles. Le 27 mars 2016, cinq jours après les attaques à Zaventem et Maelbeek, près de 400 hooligans belges, tous habillés en noir, se sont rendus place de la Bourse à Bruxelles, pour un étrange hommage aux victimes. Mais leur message, tout comme leur opération, n’est pas bien passé du tout. Alan Marchal se souvient de ce moment : « Des slogans antifascistes répondent aux Belgian hooligans, on est chez nous de certains supporters. La tension monte. Les bousculades se multiplient. Un poing vole. La situation dégénère. Les forces de l’ordre interviennent et repoussent les hooligans à l’aide de deux autopompes. Ces derniers sont dispersés avant d’être redirigés par petits groupes vers la gare du Nord. Dans le même temps, la place de la Bourse est fermée par les policiers. Dimanche noir pour ce qui devait être une journée d’hommage. » Personne n’a vraiment compris ce que ces supporters de foot étaient venus faire à cet endroit.

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