Marc Lévy : «Mes histoires abattent les frontières»

Marc Lévy : «Mes histoires abattent les frontières»
S. Piraux

Une fois encore, il se hisse en tête "des écrivains qui font du bien". Marc Levy, 56 ans, ne se contente pourtant pas de « mettre du rose là où il y a du gris », comme disait Picasso. Ou de faire référence au film "La la land" chanté et dansé comme une love story. L’homme se préoccupe du sort des migrants, de l’Amérique mal embarquée avec Donald Trump et de l’autoritarisme de Poutine. Il croit aux vertus d’une bonne histoire couchée sur papier pour se remettre à espérer. Ça tombe bien, "Une fille comme elle" (son dernier roman illustré avec les dessins de son épouse) efface les frontières et les soucis.

Tous vos romans privilégient les beaux sentiments dans l’existence. Quels sont les ingrédients essentiels à mettre dans une histoire ?

Tous les sentiments sont intéressants, même les sentiments négatifs, comme les sept péchés capitaux. La littérature ne se construit que sur les aspérités ou les défauts. C’est une phrase devenue presque liturgique : la lumière, donc l’humanité, n’entre et ne sort que par les failles". Même dans le monde de Marvel, le géant américain, les superhéros n’existent que par leurs faiblesses, beaucoup plus que par leur pouvoir. Je ne fais pas l’apologie du drame dans mes romans ; je ne donne pas la prime au pire ! Il est tout de même beaucoup plus difficile de faire rire que de faire pleurer. C’est vrai au cinéma tout autant qu’avec un livre. Parfois, le rire amène à plus de réflexion, de questionnement et de mise en perspective. Pourquoi ? Parce qu’il s’inscrit dans le partage et pas dans la leçon de morale. Je fais attention à un point : il faut que le personnage se transforme au cours de l’histoire avec ses réussites et ses échecs. C’est ce qui fait le sel d’un roman. J’ai toujours été intéressé de mettre en scène des gens ordinaires qui vivent des choses extraordinaires. C’est la métamorphose qui compte. Je les fais sortir de l’ombre et c’est encore le cas dans cette "comédie".

Un bon livre peut-il faire changer quelqu’un d’opinion ?

Vous ne convaincrez jamais un raciste de cesser de l’être en le traitant d’abruti. La seule façon est de lui raconter une histoire où il finit par se demander si lui-même n’aurait pas du sang étranger dans les veines ou alors en le faisant tomber fou amoureux de quelqu’un qui a une autre couleur de peau. C’est le rôle de tous les outils de culture. C’est le propos de mes romans. Raconter toute l’humanité des personnages… Voilà le fil rouge de mes 19 romans, c’est ça : la découverte de l’autre, le partage de la différence.

« Toutes les cultures ont pour frontières les préjugés. Le progrès, c’est de les dépasser. »

Sanji, votre personnage principal, est indien : il vient d’une autre culture. Un signe que vous voulez adresser ?

Toutes les cultures ont pour frontières les préjugés. Le progrès, c’est de les dépasser. Mais de grâce, pas d’approche hautaine. Inutile de tenter de culpabiliser un homophobe ou un partisan du port d’armes, mais posez-lui la question ainsi : « Comment pouvez-vous avoir plus peur de deux hommes ou de deux femmes qui s’aiment que d’un fusil-mitrailleur ? Je ne vous juge pas, mais expliquez-moi. » Je ne suis pas un prêcheur. En revanche, j’invente une histoire où cet Indien me ressemble, partage les mêmes idées et les mêmes soucis que moi. Nous sommes proches. L’Inde est aussi moderne que l’Amérique, si pas plus. J’essaie d’amener les lecteurs à se mettre à la place de l’autre. Si j’y arrive, c’est déjà très bien.

Vous multipliez les attaques contre Trump, mais vous continuez de vivre à New York : cela vous pèse, cette présidence ?

Le régime républicain – car ce n’est plus un parti aujourd’hui – et la gouvernance U.S. sont d’une gravité sans précédent depuis 1945. Cela vire au régime autocratique. Sur les ondes de Fox, un de ses conseillers a eu l’audace de dire qu’« il existe une place en Enfer pour ceux qui s’attaquent au président Trump », en direct ! On nourrit le flux de haine des masses populistes contre les migrants. C’est terrifiant : aux États-Unis, les enfants de migrants sont arrêtés et mis en cage ! Il faudra un renversement de pouvoir aux élections du mid-term. Pour moi, la démocratie U.S. est en danger. Elle subit aussi l’ingérence de la Russie. L’élection est-elle encore régulière ? Je n’en suis plus si sûr. Cette présidence se fonde sur la détestation de l’autre. Je souhaite un sursaut de la population. Alors oui, je continue de vivre à New York car j’aime cette ville et je ne veux pas la quitter au moment où ça va mal. Je soutiens l’Amérique, même en ce moment, quand elle traverse le pire. Elle se relèvera comme elle a pu se relever du maccarthysme.

New York – bastion de résistance au cœur de votre roman, dans un immeuble de la 5e Avenue – c’est le bon endroit pour vous ?

New York est un laboratoire de l’humanité et un terreau magnifique pour un écrivain. C’est pour ça que je vis là. Tout s’y brasse, les cultures, les controverses, dans la diversité la plus totale. Cela dit, à mon bureau, je reste un écrivain français mais quand je me promène en ville, je bâtis une histoire sans frontières.

« La présidence Trump se fonde sur la détestation de l’autre. Je souhaite un sursaut de la population. »

La légèreté, c’est la meilleure façon de faire passer la gravité ? C’est la patte de Marc Levy ?

Avec l’humour ! Regardez Chaplin et "Le Dictateur". Je ne me compare pas à lui mais son film est cent fois plus porteur de lumière qu’un sombre exposé sur la dictature nazie. J’aborde beaucoup de drames dans mes romans mais avec légèreté. À la fin, je pense qu’on est touché.

Êtes-vous d’un naturel optimiste ?

Oui, par défaut mais avec vigilance. Je ne suis pas un surhomme de l’optimisme. Parfois, je peux aller moins bien. Quand ça m’arrive, je lutte comme contre l’envie de fumer. Je n’oublie pas que je n’ai jamais connu mes grands-parents, morts dans un camp de concentration. Cela ne me donne aucun droit mais cela m’apporte une forte lucidité sur la réalité du monde. Toute mon enfance, cette barbarie ultime m’a hanté jour et nuit. Elle sévit encore, envers les migrants. On n’aurait jamais dû les désigner ainsi. L’erreur fut un jour de troquer le mot "réfugiés" pour "migrants". Quel piège dans le vocabulaire ! Il faut combattre tout ça par le prisme de l’empathie, que j’actionne dans mes livres. Soyons lucides : notre époque ressemble à ce qu’on ne voulait pas voir dans les années 30. On allait aux J.O. de Berlin en 1936, en se cachant les faits. Pareil en 2018 : on aurait dû boycotter la Coupe du monde en Russie. Il ne s’agit pas de faire payer le monde du sport mais celui-ci ne peut pas nous unir quand le terrain de foot a été tondu par une dictature. On n’a jamais été aussi près de replonger dans les abîmes de l’autoritarisme. Souvenez-vous de ce que disait Einstein : « Ce n’est pas le mal qui progresse, ce sont les gens de bien qui ont renoncé. »

Sans renoncer donc, un livre élève, décontracte et libère ?

Et surtout, il nous relie les uns aux autres.

«
Une fille comme elle
», par Marc Levy, Robert Laffont Versilio, 384 p., 27,50 €.
« Une fille comme elle », par Marc Levy, Robert Laffont Versilio, 384 p., 27,50 €.

 
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