Dans le lit des Français

Dans le lit des Français

Elle nous donne à voir ce qu’habituellement nous ne voyons pas. Janine Mossus-Lavau est rentrée dans l’intimité de 65 personnes pour nous raconter l’amour aujourd’hui en France, cet amour si essentiel qui est tout à la fois sentiment et étreinte. Dix-sept ans après une première enquête sur le sujet, la sociologue et directrice de recherche au CNRS publie « La vie sexuelle en France » et nous raconte à nouveau la sexualité dans l’hexagone et dieu sait si les mœurs en la matière y ont évolué. Les hommes et les femmes rencontrés – tous d’âges, de milieux sociaux et d’orientations sexuelles différents – ont parlé beaucoup plus librement qu’avant. Sans tabous, ils ont confié leurs jeux sexuels d’enfance, parfois les violences subies, leurs premières fois, leurs désirs et plaisirs, les pratiques, les amants et maîtresses collectionnés, les ruptures et parfois aussi la disparition pure et simple de toute étreinte. Ces heures de confidences, la sociologue française en donne le meilleur dans un ouvrage structuré en 7 chapitres thématiques qui mêlent analyses et témoignages, convoquent la littérature et le cinéma pour que cette enquête qualitative – et non quantitative – soit aussi intéressante que vivante.

En 2000, vous avez mené une première enquête sur la sexualité des Français. Pourquoi avez-vous voulu réitérer ce travail ?

Beaucoup de choses se sont passées en France depuis ma première enquête. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler, devenant ainsi autonomes. Les médias généralistes abordent des sujets liés à la sexualité qui n’intéressaient autrefois que la presse spécialisée. Les humoristes parlent de façon très directe de la sexualité ; voyez Blanche Gardin qui parle de sa première sodomie. La France a un président qui est marié à une femme qui a vingt-quatre ans de plus que lui. Paris a offert des obsèques nationales – trois chefs d’état étaient présents – à Johnny Halliday qui a été marié six fois et notamment avec la très jeune Adeline Blondiau. Les sites de rencontre sont apparus. Bref, les temps ont changé et je voulais voir ce qui avait changé dans l’intimité.

Un premier grand changement est, dites-vous, la libération de la parole.

Absolument. Les personnes que j’ai rencontrées m’ont confié facilement, spontanément tout ce qu’elles faisaient au lit. Elles ont parlé masturbation, sodomie, cunnilingus, substances illicites alors qu’il y a dix-sept ans, je devais les questionner longuement pour obtenir des informations. La parole s’est libérée et certains m’ont même dit qu’ils avaient beaucoup apprécié l’expérience.

La parole s’est libérée également pour évoquer spontanément les violences subies dans l’enfance.

On m’a souvent confié des abus perpétrés par des adultes et tout particulièrement des membres de la famille ou des proches. Ces violences sexuelles subies ont été tues par les victimes et parfois cachées par les familles. Elles ne font donc pas fait l’objet de plaintes ou de condamnations par la justice. Elles échappent aux données statistiques… Les violences sexuelles laissent des traces et l’entrée dans la sexualité peut être vécue de façon douloureuse.

Un des grands changements est le rapprochement des comportements sexuels des hommes et des femmes. Alors qu’autrefois, on affirmait que les hommes avaient de gros besoins sexuels et qu’ils devaient passer par l’amour pour avoir du sexe au contraire des femmes qui acceptaient le sexe, disait-on, pour avoir de l’amour. Vous constatez que ces visions sont des stéréotypes dépassés.

Ces visions commencent en effet à être remises en question. Des hommes se mettent à adopter des comportements dits féminins. Ils s’occupent davantage des enfants et dans l’intimité, ils échappent de plus en plus aux caricatures et ont besoin d’aimer et d’être aimés quand ils font l’amour. De même des femmes ont de plus en plus d’assurance et empruntent des traits attribués jusque-là aux hommes. Elles ne font pas de choix professionnel en fonction de leur partenaire ou défendent une sexualité dénuée de sentiments. Il y a une évolution claire vers un rapprochement des comportements, des rôles, fonctions et attitudes des deux sexes. Ce rapprochement se vit dans la société et dans l’intimité. Bien sûr, cela ne concerne pas la procréation. Je pense que nous allons vers une indifférenciation des genres. Nous dépassons la guerre où un camp l’emporte sur l’autre pour aller vers un rapprochement et un humanisme partagé !

Les mœurs ont changé. Mais on est malgré tout surpris par le fait que la religion a encore une certaine influence.

La culture judéo-chrétienne est beaucoup moins influente qu’il y a 40 ou 50 ans mais dans certaines communautés, la religion dicte encore certains comportements. La religion musulmane impose ainsi des restrictions sexuelles très précises et j’ai rencontré des femmes de cette communauté qui étaient influencées par ces préceptes religieux. Parfois cette influence va jusqu’à l’oppression, faisant croire aux petites filles que le sexe est sale, maudit et qu’il faut l’accepter pour satisfaire son conjoint.

Les Français sont libérés mais il subsiste cependant un dernier tabou : l’absence de sexualité de certains couples. Vous avez rencontré des hommes et des femmes qui vivent en couple mais n’ont plus de sexualité.

J’ai reçu les confidences de personnes qui sont en couple parfois depuis longtemps et qui ne font plus l’amour depuis un an, parfois depuis dix ans ou davantage. Ils le taisent et l’acceptent sans forcément aller voir ailleurs car la tendresse et l’affection sont là, comme les sorties ou les vacances communes. Différentes raisons expliquent cette situation, parmi lesquelles une maladie, une éducation rigide qui transforme une femme en mère, la routine, un manque d’intérêt pour la sexualité.

Les Français sont ouverts à tout mais la sodomie reste une pratique minoritaire alors que comme l’écrit Ovidie dans « Libres », elle n’a jamais été autant vantée et encouragée. Elle serait un nouveau diktat sexuel.

Je ne donne pas de chiffres mais les témoignages que j’ai reçus indiquent qu’elle est peu pratiquée. Des hommes m’ont confié aimer le côté tabou, transgressif de la sodomie quand des femmes m’ont dit qu’elles n’appréciaient pas trop, avaient mal. La pratique est loin de faire l’unanimité chez elles. Mais j’insiste, chaque être est unique et vit sa sexualité différemment.

La vie sexuelle est parue aux éditions La Martinière, 280 p., 20,90 euros

 
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Signé Stéphane Bern