1951: le «Mercator» reprend la mer

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Cela peut paraître incongru de recevoir une instruction sur un voilier alors que, pendant leur carrière, les jeunes marins ne navigueront plus jamais à la voile. C’est tout simplement parce qu’avec une surface de voilure de 1.400 mètres carrés, le bateau est un formidable outil pédagogique qui a, par le passé, démontré que les meilleurs équipages avaient appris leur métier selon la vieille formule, celle qui les met en contact avec la mer et leur permet de ressentir les réactions d’un navire par gros temps.

95 hommes montent à bord, dont 40 cadets et une vingtaine d’élèves-matelots ou machinistes. Les élèves de l’École supérieure d’Anvers embarquent dès leur première année avant de commencer à étudier la théorie. Cela leur permet, en vivant à bord pendant quelques mois avant le vrai départ, de vérifier si la vie sur mer leur convient. Les cours de matelotage, la familiarisation avec le gréement et les cordages, la nuit dans un hamac, l’escalade de la mâture, autant d’expériences qui font d’eux de futurs marins. Le « Mercator » descend l’Escaut ; le commandant en profite pour ordonner les premiers exercices de canotage. La houle de la mer du Nord fait sa première victime chez un matelot qui découvre qu’il souffre du mal de mer. Alors que la terre s’éloigne, les cadets glissent un dernier mot griffonné à la hâte au pilote qui les quitte au niveau de la bouée N.F.9. Direction Douvres et la Manche, mais sans les voiles : l’endroit est tellement fréquenté par des navires de toutes dimensions que la prudence dicte de progresser au moteur. La houle de l’Atlantique signale le moment où le commandant va faire lever les premières voiles, toutes neuves comme les cordages. La manœuvre est lente, faute d’expérience. La houle ne cesse de grossir ainsi que son corollaire : le nombre de malades ! Il devient difficile de marcher sans se tenir.

Vient le moment où le bateau porte suffisamment de voiles pour permettre de stopper le moteur. Le bruit mécanique fait place aux bruits de la nature : la mer et le vent ! Le voilier monte et descend les lames avec harmonie jusqu’à la mauvaise humeur du golfe de Gascogne où le navire roule bord sur bord et gîte jusqu’à 35 degrés, embarquant de l’eau sur le pont. En dessous, tout ce qui est mobile a été fixé et les tables sont pourvues de planches de roulis pour empêcher que la vaisselle ne glisse par terre. La soupe est servie dans des tasses qu’il faut tenir habilement dans les mains. Une bibliothèque arrache ses fixations et le meuble de plusieurs centaines de kilos se soulève de plusieurs centimètres chaque fois que le navire gîte sous la force des lames. Lorsque le commandant amène une voile, seuls les marins professionnels sont à la manœuvre, les cadets n’ayant pas assez d’expérience pour grimper dans la mâture par mauvais temps.

Huit jours après le départ d’Anvers, le « Mercator » court toujours de dépression en dépression. Le passage du quarantième parallèle change la donne : le soleil luit ! Cirés et bottes sont remplacés par des vêtements plus légers. On en profite pour faire la première lessive et, vers midi, les pantalons et chemises complètent la surface des voiles. On approche de Madère… et la première sortie à terre. Les uniformes sont soigneusement brossés. Palmiers et eucalyptus offrent un contraste saisissant avec l’hiver belge. L’escale dure cinq jours. Puis cap au sud, avec des conditions météo favorables, ce qui autorise les manœuvres de bord sous voile : le navire porte ses seize voiles et atteint sa vitesse maximale, douze nœuds ! Tout l’équipage est mobilisé : à chaque mât un officier dirige une équipe d’apprentis. Le commandant choisit le moment propice pour crier l’ordre : « Pare à virer. » Tout l’équipage reprend en chœur « Pare à virer », à quoi le « vieux » ajoute « À Dieu va ». Un quart d’heure plus tard et au prix de gros efforts physiques, la manœuvre a réussi et le commandant se déclare satisfait de ses hommes.

Les cadets se passionnent pour les problèmes de navigation, la lecture des cartes, les sextants et autres goniomètres, le sondeur automatique. L’île de Tenerife se présente à l’horizon et, l’ancre jetée, c’est l’heure de « briquer » le navire ! C’est déjà le retour vers Anvers avec de jeunes hommes qui méritent le nom de « marins ».