«Je suis le vrai prince de Monaco»

Louis de Causans pose entre un portait du prince Honoré III de Monaco (son ancêtre commun avec Albert II de Monaco) et un E.T. en taille réelle, car s’il a un combat à mener, il ne cache pas sa grande passion pour la science-fiction et les mangas.
Louis de Causans pose entre un portait du prince Honoré III de Monaco (son ancêtre commun avec Albert II de Monaco) et un E.T. en taille réelle, car s’il a un combat à mener, il ne cache pas sa grande passion pour la science-fiction et les mangas. - Mathieu Golinvaux.

Nous avons rendez-vous boulevard Saint-Germain dans le 7e arrondissement de Paris, à deux pas des quais de la Seine et du Musée d’Orsay. Le comte Louis de Causans nous a conviés dans son pied-à-terre parisien, un appartement bourgeois dans un immeuble hausmannien. Dès l’entrée dans le séjour, nous sommes accueillis par un… « Iron-Man » de deux mètres de haut reconverti en lampe. À droite, c’est une statue de Goldorak de taille similaire qui dresse fièrement ses « fulguropoings » au fond de la pièce, voisinant avec des dizaines de figurines issues de mangas ou autres dessins animés, bandes dessinées et films de science-fiction trônant sur des étagères, le tout se mariant, avec plus ou moins de bonheur, avec des meubles et tableaux des XVIIe et XVIIIe siècles, sans oublier des terrariums aux occupants plus rampants les uns que les autres.

« Les super-héros, et en particulier Goldorak, constituent mon univers. Peu importe ma quête, mon combat, je ne changerai pas de personnalité pour autant. » Le combat de Louis de Causans est pourtant hors du commun : affirmant être le véritable héritier du Trône de la Principauté de Monaco, il attaque l’État français et demande réparation pour la spoliation de sa famille du Trône monégasque, qui résulte d’un choix politique de la France. Montant du préjudice réclamé : 1 million d’euros de dommage moral et… 350 millions d’euros d’indemnisation pure, intérêts compris !

«
Goldorak fut le héros de mon enfance, une sorte de grand-frère. Je m’identifiais à Actarus, prince d’Euphor. Un prince sans royaume...
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« Goldorak fut le héros de mon enfance, une sorte de grand-frère. Je m’identifiais à Actarus, prince d’Euphor. Un prince sans royaume... » - Mathieu Golinvaux.

« Je poursuis le combat de mes aïeux »

Louis de Vincens de Causans est né en septembre 1973 à Boulogne-Billancourt. Aristocrate, sa famille est apparentée à toutes les familles nobles qui ont fait l’histoire de l’Europe. Par sa mère, il descend surtout de Honoré III, Prince Souverain de Monaco au XVIIIe siècle, mais il s’agit d’une branche cadette. « Tout jeune, j’avais remarqué qu’aux murs du château familial de Fontaine-Française (en Bourgogne) pendaient beaucoup de tableaux illustrant des princes de Monaco. J’ai fini par faire le lien en regardant des journaux et des magazines de l’époque. » En 1986, le jeune Louis a 13 ans lorsque sur toutes les radios on peut entendre « Comme un ouragan », le tube de la princesse Stéphanie de Monaco.

« À la maison, on vivait mal cet événement. Pour mon grand-père, ça ne se faisait pas qu’une princesse de Monaco chante. Ce comportement très jet-set ne cadrait pas avec son rang. Et ça ne faisait que raviver une plaie jamais fermée, celle de la spoliation de notre famille. Moi-même, je me suis penché sur les vieux livres et les archives de famille et j’ai compris que la princesse Stéphanie était ma cousine ! » Cette spoliation, tout le monde en parle dans la famille, mais à mots couverts, et jamais publiquement. Ça ne se fait pas. « Sauf que mon arrière-grand-père, Aynar, marquis de Chabrillan, et mon grand-père, Jean de Caumont La Force, ont déjà à l’époque revendiqué le trône et tenté de récupérer la principauté, essentiellement par des démarches de communication. Avec les plus grands avocats de l’époque, ils ont écrit au Président et à plusieurs ministres français. Il n’y a jamais eu de procès. Je n’ai fait que reprendre et poursuivre leur légitime combat. » Avec la nouveauté, depuis janvier 2017, de pouvoir ester en justice contre l’État avec l’obligation d’une réponse.

Louis et Diane devant l’éléphant du Musée d’Orsay, à Paris. Le bien-être des éléphants de Thaïlande, leur combat commun.
Louis et Diane devant l’éléphant du Musée d’Orsay, à Paris. Le bien-être des éléphants de Thaïlande, leur combat commun. - Mathieu Golinvaux.

La pomme de discorde

Penchons-nous sur l’objet du différend familial historique : il concerne la crise dynastique subie par les Grimaldi à l’époque du Prince Souverain Louis II de Monaco, l’arrière-grand-père de l’actuel Prince régnant, Albert II de Monaco. Fils du « Prince explorateur » Albert Ier de Monaco, Louis II est un aventurier. Il aime se battre et faire la guerre. Par contre, il ne pense pas à se marier et à avoir des enfants. Parti en cette fin de XIXe siècle à Constantine, en Algérie, il y rencontre (Marie)-Juliette Louvet, une danseuse de cabaret venue égayer les militaires. La jeune femme est divorcée civilement. Elle a eu deux enfants avec un certain Achille Delmaet, photographe connu pour ses photos de nu de La Goulue (célèbre artiste qui fait alors les beaux soirs du Moulin-Rouge). Hôtesse dans un cabaret à Paris, Juliette est devenue lingère dans un régiment en Algérie.

On ne sait où le prince la rencontre. « Toujours est-il que la jeune femme tombe enceinte, dit-on, des œuvres du Prince héréditaire. Il reconnaîtra l’enfant, une petite fille prénommée Charlotte, quelques jours après sa naissance, en 1898. Mais, curieusement, Juliette ne le reconnaît pas, lui, comme père de son enfant. Et la jeune Charlotte grandit loin du Rocher. » Survient la Première Guerre mondiale, à laquelle Louis participe activement jusque dans le sanglant Chemin des Dames à Verdun ! Se pose donc la question, cruciale pour la France, de la succession de Louis II, qui est toujours sans descendance officielle. En cas de décès, faute d’héritiers directs, le trône de Monaco pourrait filer à la deuxième branche des Grimaldi, les Wurtemberg d’Urach, des Allemands ! Hors de question pour la France. « Le président de la République Raymond Poincaré, très proche du prince Albert – il avait été avocat du Rocher dans sa jeunesse – va prendre les choses en main et imposer des mesures à Monaco. C’est lui qui organise à Paris l’adoption de l’enfant naturel. C’est lui qui va faire changer la Constitution monégasque. »

Louis de Vincens de Causans.
Louis de Vincens de Causans. - D.R.

« Ma famille était interdite sur le Rocher »

Charlotte, considérée comme son enfant naturel, ne peut pas être légitimée par un mariage de Louis II avec sa mère Juliette Louvet, car elle est née pendant le mariage encore canoniquement (religieusement) valide de ladite Juliette avec Achille Delmaet. Si bien qu’en 1919, c’est Albert Ier, le Prince Souverain de Monaco lui-même, qui adopte Charlotte et en fait, à l’âge de 22 ans, l’héritière, après son père, de la principauté de Monaco. Pour Louis de Causans et son avocat, l’entremise des plus hautes autorités françaises est déterminante dans cette affaire et c’est cela qu’ils poursuivent.

« Normalement, dans mon milieu, on ne va pas au-devant des médias ou de la justice. Ça ne se fait pas. Ni mes parents, ni mon frère, ni ma sœur ne feraient ça. Mais j’ai décidé de reprendre le combat de mes ancêtres. Vous savez, quand mon arrière-grand-père a protesté, la famille a été interdite de séjour à Monaco. Elle l’était encore il y a dix ans ! Depuis la publication de mon livre sur l’affaire (en 2004), cela va mieux, les deux familles se sont rapprochées. J’ai rencontré le prince Albert. Il a logé avec son épouse dans ma chambre d’enfance au château familial. Mais on ne parle jamais de ce différend entre nous. D’ailleurs, je ne l’attaque pas lui. C’est quelqu’un de très gentil. Comme moi, Albert n’est qu’une victime de cette situation qu’il n’a pas choisie. Logiquement, le frère aîné de ma mère devrait être le vrai prince de Monaco. Il ne le revendique pas. Donc j’assume le combat. Mais je ne revendique pas le titre ou le trône. Ce serait absurde après tout ce temps. Par contre, je demande réparation pour le préjudice subi par ma famille. »

Louis pose avec un phasme, l’un des nombreux animaux qui habitent ses terrariums. À l’arrière-plan, son épouse Diane et... un Iron Man de deux mètres de haut qui sert de lampe.
Louis pose avec un phasme, l’un des nombreux animaux qui habitent ses terrariums. À l’arrière-plan, son épouse Diane et... un Iron Man de deux mètres de haut qui sert de lampe. - Mathieu Golinvaux.

Maître Jean-Marc Descoubès : « Nous allons gagner en 2020 ! »

« Nous avons déposé une demande d’indemnité en préalable le 2 juillet 2018 au cabinet de Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères. L’État français avait jusqu’au 2 septembre pour payer la somme demandée. Il a refusé. Selon le code judiciaire administratif, nous avons jusqu’au 2 novembre pour saisir le tribunal administratif de Paris. Ce sera fait. Au cours de la deuxième quinzaine d’octobre, notre plainte sera déposée. » Maître Descoubès développe son argumentaire : « En 1918, la France a imposé à la Principauté de Monaco que tout prince régnant devait être soit monégasque, soit français, à défaut de quoi Monaco serait annexé à la République française. Le prince régnant Albert Ier a été contraint d’accepter cette condition de nationalité qui n’existait pas dans les règles successorales de la maison Grimaldi. »

Selon maître Descoubès, la France a exigé ce changement car le prince héréditaire Louis de Monaco (qu’on surnommait le « Prince Soldat » pour son comportement valeureux notamment lors de la bataille du Chemin des Dames à Verdun en 1917) adorait se battre, n’avait aucun enfant légitime pour lui succéder, n’était pas marié et n’avait manifestement aucune intention de le faire. La France craignait dès lors qu’il laisse après son règne, ou en cas de décès prématuré, la couronne à un Allemand issu de la branche Urach-Wurtemberg, suivante dans l’ordre de succession. « Cette exigence a été codifiée dans le traité d’amitié protectrice entre la France et Monaco repris dans le traité de Versailles en 1918 et resté secret jusqu’alors. »

À la suite de cette modification, la Couronne aurait dû passer alors à la branche suivante de la famille Grimaldi, la branche dite Chabrillan. « C’est la lignée de Louis de Causans. Totalement française, elle aurait dû hériter du trône après le règne de Louis II qui a pris fin en 1949, d’autant plus que le duc d’Urach avait spontanément renoncé au trône en 1924. Or, tel n’a pas été le cas, puisque la France, par la voix de Raymond Poincaré, président de la République, a fait le choix de légitimer Charlotte Grimaldi, fille naturelle de Louis II, née à Constantine en Algérie en septembre 1898. » Ce choix, purement politique, ne peut pas être attaqué devant la justice française en raison de l’immunité des décisions politiques. « Mais ce choix a eu pour effet d’évincer la branche Chabrillan du trône alors même qu’il avait toujours été constant qu’une succession par voie d’adoption n’était possible qu’en cas d’absence d’héritiers habiles à succéder. Ce qui n’était pas le cas en l’espèce. »

Par le truchement de son avocat, Louis de Causans réclame donc réparation de son préjudice à l’État français. « Ce préjudice consiste en la perte de chance d’avoir pu être soit prince de Monaco, soit membre de la famille régnante avec tous les avantages que cela procure (une Liste civile de 15 millions d’euros par an et la jouissance d’actifs attachés à la Couronne…). Nous n’attaquons pas le choix politique puisque le Conseil d’État ne permet pas d’attaquer en justice les actes d’un gouvernement. Par contre, l’État français doit supporter les conséquences financières de cette décision, à savoir un million d’euros de dédommagement moral et 350 millions d’euros d’indemnités. C’est en fait un cas de responsabilité classique du droit administratif appliqué à un cas d’espèce particulier », nous confie l’avocat, sûr de son bon droit. « J’ai fait voir le dossier à cinq cabinets d’avocats différents qui sont unanimes<UN>: tout est validé.<UN>»

La question, selon maître Descoubes, n’est pas de savoir s’il va remporter cette bataille, mais quand… « Après toutes les voies de recours de l’une ou de l’autre partie, j’estime une décision finale pour 2020. »