Le grand-duc Jean de Luxembourg s’est éteint à 98 ans

© Cour grand-ducale / Jochen Herling
© Cour grand-ducale / Jochen Herling

Il est parti comme il a vécu, paisiblement. Le grand-duc Jean de Luxembourg s’est éteint ce mardi 23 avril à l’âge de 98 ans, entouré de l’affection de ses proches, ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, qui se sont relayés pour veiller sur lui ces dernières heures.

Pour rappel, le grand-duc Jean a été hospitalisé vendredi 13 avril pour une infection pulmonaire. Son état de santé avait, ensuite, été jugé plus favorable, même s’il restait en observation depuis lors. Cependant, le dimanche 21 avril, jour de Pâques, en fin d’après-midi, le Maréchalat de la Cour a envoyé aux rédactions ce communiqué au contenu inquiétant : « L’état de santé de Son Altesse Royale le Grand-Duc Jean s’est sensiblement dégradé depuis hier soir (samedi, ndlr). Toute la famille grand-ducale est réunie au chevet du Grand-Duc Jean. » À la fin de sa vie, le nonagénaire est devenu plus fragile de l’appareil respiratoire. Fin décembre 2016, le Grand-Duc avait déjà dû être hospitalisé plusieurs jours en raison d’une bronchite. Né en 1921, le grand-duc Jean avait fêté ses 98 ans en famille le 5 janvier dernier.

Héros de guerre

Avec cette disparition, c’est une page d’histoire importante pour le Grand-Duché de Luxembourg, mais aussi pour le Royaume de Belgique, qui se tourne. Nous nous souviendrons qu’il avait épousé une princesse de Belgique : Joséphine-Charlotte, le premier enfant du roi Léopold III et de la reine Astrid. Elle était la grande sœur de Baudouin et Albert. Mais pour les Luxembourgeois, le grand-duc Jean était aussi et avant tout un héros de guerre. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, alors que la grande-duchesse Charlotte, sa mère, dirigeait la résistance depuis Londres et les États-Unis, où elle s’était exilée, Jean, encore grand-duc héritier, participa au Débarquement, sous l’uniforme des Irish Guards. Le lieutenant « John Luxembourg » débarqua en Normandie et prit part à la bataille de Caen. Le 3 septembre 1944, il faisait partie des forces britanniques qui ont libéré Bruxelles avec l’aide de la brigade Piron. Il logea quelques jours dans notre capitale en toute discrétion chez une famille qui garda le silence sur la présence princière. Le 10 septembre à l’aube : des GI’s de la 5e division blindée américaine commandée par le général Lunsford Oliver sont entrés dans Luxembourg-Ville sans rencontrer de riposte allemande. L’ennemi a détalé pendant la nuit. L’époux de la Grande-Duchesse, le prince consort Félix, né prince de Bourbon-Parme, voyageait avec les troupes américaines. Il sera acclamé avec le général Oliver au balcon du Cercle municipal de la ville. Il est rapidement rejoint par le prince Jean, son fils, pour participer à la liesse populaire. Mais, quelques mois plus tard, en décembre 1944, John Luxembourg reprend le fusil et retourne à Louvain pour barrer la route aux Allemands lors de l’offensive von Rundstedt, la fameuse Bataille des Ardennes.

Très proche de notre famille royale

Le prince Jean, grand-duc héritier, est donc une personnalité très aimée des Luxembourgeois. Aussi, l’annonce, le 7 novembre 1952, de son futur mariage avec la princesse Joséphine-Charlotte de Belgique, filleule de la grande-duchesse Charlotte, comble la population de bonheur. Cette alliance d’amour, célébrée le 9 avril 1953, allait aussi devenir le symbole d’un rapprochement politique entre les deux pays, qui ont scellé une union économique dans la foulée. Ces liens n’ont fait que se renforcer depuis lors.

Jean et Joséphine-Charlotte ont eu cinq enfants : Marie-Astrid, Henri, Jean et Margaretha (qui sont jumeaux) et Guillaume. Ils sont pratiquement de la même génération que leurs cousins germains Philippe, Astrid et Laurent, les enfants du roi Albert et de la reine Paola. Ainsi, notre roi Philippe fut le témoin d’Henri lors de son mariage avec Maria-Teresa Mestre, en février 1981. Le grand-duc héritier Guillaume est aussi le parrain du prince Emmanuel, le troisième enfant de Philippe et Mathilde.

La famille grand-ducale a également des liens avec les monarchies de toute l’Europe. Une sœur d’Henri, Marie-Astrid, est devenue archiduchesse Carl-Christian d’Autriche, l’autre, Margaretha est devenue princesse Nicolas de Liechtenstein. Et tous descendent de la dynastie française des Bourbons (par leur grand-père le prince Félix de Bourbon-Parme, frère de l’impératrice Zita d’Autriche), mais aussi des Bragance du Portugal, des Bernadotte de Suède, des Saxe-Cobourg de Belgique et de Grande-Bretagne…

Nommé lieutenant-représentant le 28 avril 1961, Jean devient Grand-Duc de Luxembourg le 12 novembre 1964 à la suite de l’abdication de sa mère. Il abdique, lui-même, après 36 ans de règne, le 7 octobre 2000, en faveur de son fils aîné, le prince Henri, l’actuel Grand-Duc régnant. Pendant tout son règne, il a œuvré pour faire du Luxembourg l’un des moteurs et des acteurs essentiels de la construction européenne. « Nous sommes convaincus que la création des communautés européennes est la plus grande œuvre de paix entreprise depuis le congrès de Vienne », a-t-il déclaré un jour dans un discours.

Les larmes de Maria Teresa

La famille grand-ducale a toujours observé une grande discrétion en matière de vie privée.

« Les gens sont discrets et respectueux de notre intimité », a expliqué un jour la grande-duchesse Maria Teresa, qui a épousé Henri son prince charmant, le 14 février 1981, jour de la Saint-Valentin. C’est pourtant cette dernière qui avait convoqué la presse luxembourgeoise pour se plaindre de sa belle-mère, la grande-duchesse Joséphine-Charlotte, accusée de la détester et de conspirer pour la voir rentrer à Cuba, l’île dont elle est originaire. Le 10 juin 2002, les journalistes n’en sont pas revenus quand elle s’est épanchée sur ses relations difficiles avec Joséphine-Charlotte, fond en larmes à un certain moment. Un moment d’égarement qui résonne étrangement, quand, deux ans et demi plus tard, le 10 janvier 2005, la grande-duchesse s’éteint au château familial de Fischbach, victime d’un cancer du poumon. Selon ses dernières volontés, Joséphine-Charlotte a été incinérée – une exception dans les monarchies ! – et l’urne contenant ses cendres a été déposée dans la crypte de la famille grand-ducale en la cathédrale Notre-Dame de Luxembourg.

Peu après le décès de celle qui fut à son côté pendant 63 ans, le grand-duc Jean s’est complètement retiré de la vie publique, cloîtré dans son château de Fischbasch, et ne le quittant que pour passer les vacances d’été à la Tour Sarrazine à Bormes-les-Mimosas, vaste domaine familial voisin du Fort de Brégançon, la résidence présidentielle française. Il peut reposer en paix, fier d’un travail exemplaire au service de son petit mais puissant pays.

 
Signé duBus
Signé Stéphane Bern