La vulva è bella!

La vulva è bella!

Elle revendique ses lèvres, petites et grandes, ses courbes et plis qui évoquent une fleur. Elle défend son «bouton de rose », petit nom que le XVIII e siècle libertin donna au clitoris ainsi que l’entrée de son monde vaginal. Sa pilosité aussi. Depuis quelques années, la vulve féminine s’affirme, s’expose et révèle ses différences. The vulva gallery et ses 549.000 abonnés, point de vulve, v.u.l.v.a., vulves partout, vulva casting, clitoriscious, clitoridea… : comptes Instagram, comme blogs, articles de presse, publications scientifiques et ouvrages grand public se centrent aujourd’hui sur le sexe féminin et révèlent sa diversité, son fonctionnement et sa puissance. La vulve se revendique et ses différentes composantes se transforment en bijoux, porte-clefs, graffitis ou s’affichent sur des tee-shirts, chaussettes, posters, agendas, calendriers ou sacs de toile comme ceux de l’artiste belge Natacha De Locht.

My clit collection, sac dessiné par Natacha de Locht
My clit collection, sac dessiné par Natacha de Locht

Le combat « génital » du féminisme

Ces affirmations appartiennent à ce que la philosophe féministe Camille Froidevaux- Metterie, auteure des excellents ouvrages « La Révolution du féminin » et « Seins », appelle le « tournant génital du féminisme » qui voit les militantes réinvestir leur intimité corporelle. Cette défense du sexuel n’est pas complètement nouvelle. À partir des années 80, le féminisme connut une phase de combat pour le droit à la contraception et l’avortement, indispensable à l’émancipation de l’obligation maternelle. Tout comme dans le passé, l’art représenta la vulve. Comment ne pas penser à l’incroyable installation de Niki St Phalle qui en 1966 surprenait tout le monde en proposant aux visiteurs du Musée de Stockholm de pénétrer dans Hon-Elle, une Nana géante de 23 mètres de long. Durant trois mois, des milliers de personnes pénétrèrent enthousiastes dans ce vagin immense coloré et joyeux. On cite encore l’activiste féministe américaine Dorrie Lane qui depuis 1993, fait des Wondrous Vulva Puppet, des poupées coussins révélant la vulve et destinés à éduquer les femmes. Plus près de nous, en 2008, l’artiste britannique Jamie Mc Cartney exposait à Paris The Great Wall of Vagina, un mur de 400 sexes féminins en plâtre. En 2014, l’artiste luxembourgeoise Deborah De Robertis accomplissait une performance artistique au Musée d’Orsay en posant assise et jambes écartées devant la fameuse toile de Courbet « L’origine du Monde ». Quelques exemples de créations d’artistes qui isolement s’emparèrent de ce sexe féminin alors qu’aujourd’hui le mouvement d’appropriation est plus vaste. La vulve est devenue le nouvel étendard du féminisme.

Le sexe des femmes et la domination des hommes

À raison. La sexualité peut être le lieu d’affirmation du féminin. Comme il a été autrefois (et l’est encore trop souvent) le lieu de la soumission. Pendant des millénaires, la domination masculine s’est faite sur le corps des femmes et leur partie la plus intime, celle qui offre le plaisir et donne la vie.

Cette domination masculine universelle s’explique non par la force physique des hommes mais par leur volonté de s’approprier la capacité des femmes à donner la vie. Maints spécialistes, historiens, anthropologues, sociologues, philosophes, l’ont commenté : « Depuis la lointaine préhistoire d’Homo Sapiens, une partie au moins de la domination masculine et de la répression des femmes s’explique par la peur des hommes devant la sexualité féminine. Cette crainte est sans doute celle du mystère de la maternité devant laquelle les hommes peuvent se sentir dépossédés, sinon impuissants », explique le professeur émérite de protohistoire européenne à l’université de Paris I Panthéon Sorbonne Jean-Paul Demoule dans « Peut-on échapper à la domination masculine ? » (éd. Nouvel Obs 2019)

Et pour que cette domination fonctionne, il fallait la justifier. C’est à partir de leur corps et de leur sexe que les femmes furent jugées inférieures. De nombreux textes anciens expliquaient que les femmes devaient être soumises car elles ont des tempéraments essentiellement émotionnels et ne peuvent pas se contrôler. La preuve en est que les femmes perdent du sang chaque mois sans rien pouvoir décider alors que les hommes font couler le sang quand ils le décident.

Un sexe effrayant

La domination fut justifiée encore par le mépris du féminin ancré lui aussi dans l’intimité. La vulve fut jugée effrayante. N’est-elle pas cachée ? Sombre ? Au contraire du masculin qui en érection est vu comme le symbole même de la puissance et de l’autorité, le sexe féminin est comparé à une caverne qui absorbe le sexe de l’homme et le fragilise. Il y pénètre fier et puissant et il en ressort faible !

Le sexe fut aussi comparé à une bouche effrayante qui dans de nombreuses légendes à travers le monde, que ce soit en Sibérie, en Chine, en Inde, en Amérique, note Elisabeth Badinter dans « XY de l’identité masculine », est pourvue de dents. Le clitoris est même perçu comme la dernière de ces dents, comme on le crut en Afrique centrale dès la préhistoire puis au Pakistan et en Indonésie. Il fallait enlever cette dent dangereuse, exciser le clitoris ; une pratique qui avait encore l’avantage d’enlever le plaisir à la femme et de diminuer les risques d’infidélité. Cet organe fut ainsi enlevé dès la préhistoire et durant l’antiquité. Lors du déclin de l’empire romain, la médecine antique déclina mais fut reprise à Alexandrie pour devenir le fondement de la médecine arabe. L’excision fut ainsi pratiquée dans des pays musulmans avant de revenir en Europe. Si durant le Moyen-Âge, le clitoris fut caressé – on pensait alors que la femme devait éprouver du plaisir pendant l’acte sexuel pour qu’il y ait reproduction- durant la renaissance, il fut à nouveau dénigré et parfois même enlevé. Même si certains médecins trouvaient la pratique dangereuse, des publications médicales font état de nymphotomies, ablations du clitoris. On note qu’André Vésale, grand anatomiste de la renaissance sembla plutôt perplexe devant cet organe, écrivant dans une lettre à Gabriel Fallope, autre anatomiste notoire : « On peut difficilement attribuer cette nouvelle partie inutile aux femmes en bonne santé. » Vésale estimait, nous dit Sarah Barmak dans « Jouir » (éd zones) « qu’il s’agissait plus certainement d’une structure pathologique qu’on ne trouvait que chez les hermaphrodites. Ses contemporains pensaient en effet que les clitoris les plus volumineux pouvaient conduire les femmes à s’en servir pour pénétrer d’autres femmes lors de rapports sexuels lesbiens. Cette vision du clitoris comme un défaut de naissance pseudo-phallique concurrençait une autre explication souvent avancée dans la culture du xvie siècle, selon laquelle cette excroissance était engendrée par les femmes déviantes qui se touchaient et se frottaient les parties génitales. Et soudain, l’habitude populaire consistant à interdire aux filles de se toucher à cet endroit-là trouvait sa justification scientifique – elles risquaient de voir pousser entre leurs jambes un phallus miniature ! »

Excisions du clitoris en Europe

Par contre, le 18 e siècle, libertin, le surnomma le « bouton de rose » mais le 19 e siècle le considéra comme la cause de beaucoup de problèmes de santé. En Europe et aux États-Unis, certains médecins préconisaient de l’exciser pour éviter la masturbation, l’hystérie, la lascivité et autre nymphomanie. Ou pour empêcher le lesbianisme. C’est le gynécologue Isaac Baker Brown, président de la Medical Society of London qui pratiqua le premier ce qu’on appelait la « « clitoridectomie » comme traitement de l’épilepsie, la catalepsie et l’hystérie et cela sans le consentement ou la compréhension de la patiente ! Un abus qui lui valut de perdre sa présidence et son emploi à l’hôpital St Mary de Londres. On estime que des centaines de jeunes anglaises furent ainsi excisées entre 1865 et 1920.

Brown fut suivi par bien d’autres. Un médecin belge se distingua aussi pour son traitement violent de l’onanisme : en France où il exerçait en 1850, Jules Guérin brûlait le clitoris au fer rouge. Le bon docteur Kellogg lui préférait appliquer de l’acide phénolique pur sur le clitoris pour calmer une excitation jugée anormale. On ne sait combien de femmes il mutila de la sorte mais on n’ose imaginer quand on sait que pendant 30 ans, de 1876 à 1906 il dirigea le premier Sanitarium qui au sommet de sa renommée, pouvait accueillir plus de 1.250 patients ensuite pendant près de 30 ans, de 1906 à 1931, il dirigea le deuxième Sanitarium qui lui pouvait recevoir 7.000 personnes.

L’Occident ne pratique plus ce genre de mutilation mais dans le monde, l’ampleur des mutilations génitales reste un grave problème car elles concernent plus de 200 millions de femmes dans une trentaine de pays, principalement africains et moyen-orientaux.

Et même dans nos contrées, le clitoris reste méconnu. Des études récentes menées en France par le Haut Conseil à l’égalité ont montré qu’un quart des filles de 15 ans ignoraient qu’elles avaient un clitoris et que pas moins de 83 % des étudiantes de 4e et 3 e années ne savaient pas qu’il avait une fonction érogène. Il est vrai que dans bien des manuels scolaires, il n’est même pas mentionné ou alors sous la forme d’un point. Ce n’est seulement que lors de la rentrée 2017-2018, au contraire de toutes les autres maisons d’édition, Magnard a modifié ses planches anatomiques et intégré le clitoris dans ses parties externes et internes ! En effet le clitoris est bien davantage que ce petit bouton de rose qui émerge du sexe féminin. Il est un organe d’une dizaine de centimètres dont le fonctionnement est proche de celui du sexe masculin. Sa partie extérieure visible est reliée par une tige à deux corps caverneux et deux bulbes vestibulaires qui entourent l’entrée du vagin et se gorgent de sang lors de l’excitation.

Face à cette histoire douloureuse et cette méconnaissance actuelle, comment ne pas soutenir les affirmations génitales ? La vulva è bella ! La vulve est belle !

Joëlle Smets

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