Les deux pénis de la femme

Les deux pénis de la femme

Longtemps, l’homme fut la mesure de toutes choses. Il était « la » référence dans la vie politique, sociale comme privée, dans la métaphysique comme la culture et même dans la science prétendument objective.

Ainsi jusqu’au XVIII e siècle, les médecins estimèrent qu’il n’y avait qu’un seul corps humain, mâle forcément, et que les différences entre les hommes et les femmes étaient seulement liées à des degrés d’achèvement et de perfection. Les deux sexes avaient le même corps, mais l’un – l’homme – dans sa forme parfaite et l’autre – la femme – dans sa forme imparfaite, comme nous explique Thomas Laqueur, professeur d’histoire à l’Université de Californie et auteur d’un passionnant essai « La fabrique du sexe » publié en 1992.

Jusqu’au XVIII e, on pensait que la femme avait les mêmes organes sexuels que l’homme mais au mauvais endroit. Nombre d’ouvrages anciens expliquaient – planches anatomiques à l’appui – que la matrice de la femme n’était que la verge renversée de l’homme et que les ovaires étaient ses testicules. La femme souffrant d’un manque de chaleur, son organisme n’avait pas pu externaliser ses organes génitaux et la verge comme les bourses étaient restées à l’intérieur du corps. Ses organes ne s’étaient pas ouverts vers l’extérieur ; ils n’avaient pas pu faire saillie, faisant de la femme un homme imparfait. La science de ces siècles passés, loin d’être objective, ne faisait qu’exprimer les préjugés séculaires sur la femme. Cet être inférieur fut ainsi doté d’un pénis !

Mais cette vision, aussi farfelue soit-elle, eut une conséquence positive pour la femme : son plaisir. Il fallait que l’homme et la femme jouissent et produisent chacun.e une semence pour que la fécondation ait lieu. Bien évidemment, une différence de qualité persistait là aussi : le sperme masculin était considéré comme plus qualitatif que le féminin. Le sperme masculin était décrit comme chaud, blanc et épais et celui de la femme comme plus froid, plus faible et plus fin.

Le clitoris ou le vagin est – il le pénis femelle ?

Et au XVI e siècle, en 1559 exactement, la science alla plus loin encore. Realdus Colomb, célèbre professeur d’anatomie à l’Université de Padoue, ami de Michel-Ange et auteur de « De re anatomica » affirma avoir découvert le clitoris. Une découverte que lui contesta d’ailleurs son contemporain Gabriel Fallope qui lui-même oubliait que ce petit organe fut déjà décrit durant l’Antiquité par Hippocrate puis par Avicenne. Peu importe la paternité de la découverte. Ce qui nous intéresse ici est que Colomb expliqua que ce clitoris pouvait quand on le touchait, devenir dur et grandir au point d’être, écrit-il, « un genre de membre viril ». Colomb disait avoir découverte un « pénis femelle ».

Cette découverte allait susciter bien des débats dans le corps scientifique. Le pénis femelle était-il la matrice ou le clitoris ? Le médecin danois Thomas Bartholin, professeur d’anatomie à la faculté de médecine de Copenhague était particulièrement troublé par ce double sexe. La matrice pouvait s’allonger, enfler, se rétrécir de diverses manières, à l’instar d’un pénis masculin. La matrice était donc le pénis mais le clitoris ressemblait lui aussi à la verge masculine. Et Bartholin d’affirmer – selon Thomas Laqueur – que la femme n’avait pas un pénis mais deux…

La médecine s’accommoda de ce double pénis féminin et continua d’affirmer que le modèle des corps masculins et féminins était unique. Entre les hommes et les femmes, il n’y avait qu’une différence de degré et de perfection. La science n’était pas à une incongruité près. Déjà elle savait toute la fragilité de son propos affirmant que la femme devait éprouver du plaisir et produire un fluide pour qu’il y ait conception. Aristote avait lui-même affirmé que des femmes pouvaient concevoir sans avoir de plaisir pendant l’acte et d’autres savants après lui avaient infirmé la thèse de la jouissance essentielle à la procréation. Mais l’approche avait perduré. Tout comme subsista le modèle du corps unique jusqu’au XVIII e siècle.

Ce sont les progrès scientifiques qui mirent à mal cette théorie du corps unique. Les hommes de science découvrirent bien des aspects de la différence sexuelle. Ils apportèrent de nouvelles connaissances tant sur l’anatomie des corps que sur la nature de l’ovulation ou de la production de sperme, la conception ou les menstruations. Les mentalités évoluèrent également pour contester la vision d’une femme, comme un mâle raté. Celle-ci eut pourtant encore des défenseurs notoires. Comment ne pas voir en Freud l’héritier de cette pensée du corps unique, lui qui écrivit en 1931 dans son ouvrage consacré à la sexualité féminine que la femme était un être castré et inférieur ?

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