Joséphine Baker, la résistante qui chantait

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« Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, Joséphine Baker mène une double vie : artiste de music-hall au front et à l’arrière, et agent du renseignement animé d’un farouche patriotisme  » envers sa patrie d’adoption, raconte le chercheur Géraud Létang, du Service historique de la défense (SHD), qui détient les dossiers d’archives de ses activités de résistance, de renseignement et d’officier de l’armée de l’Air.

Naturalisée française en 1937 après son mariage avec Jean Lion, un industriel juif, l’artiste met son talent musical à contribution dès les premiers mois du conflit pour divertir les soldats français déployés sur la ligne Maginot. Et profite des réceptions auxquelles elle est conviée dans les ambassades pour recueillir du renseignement pour le contre-espionnage.

Victime de ségrégation dans son Amérique natale, la « Vénus noire » refuse en 1940 de chanter devant les Allemands dans Paris occupé. Après l’Appel du 18-Juin du général de Gaulle, elle sert de couverture à Jacques Abtey, chef du contre-espionnage militaire à Paris au service Forces françaises libres. Devenu son « impresario », il se déplace avec elle, sous la fausse identité de Jacques Hébert, avec d’autres agents sous couverture.

Encre sympathique

« Sa célébrité lui permet de se déplacer, de passer les frontières en groupe car une artiste implique une troupe, alors qu’en France tout le monde est contrôlé », explique M. Létang. Les informations récoltées sont rédigées à l’encre sympathique, invisible sur ses partitions musicales. L’artiste transporte parfois elle-même ces notes compromettantes dans son soutien-gorge.

« C’est très pratique d’être Joséphine Baker. Dès que je suis annoncée dans une ville, les invitations pleuvent. À Séville, à Madrid, à Barcelone, le scénario est le même. J’affectionne les ambassades et les consulats qui fourmillent de gens intéressants. Je note soigneusement en rentrant (…). Mes passages de douane s’effectuent toujours dans la décontraction. Les douaniers me font de grands sourires et me réclament effectivement des papiers, mais ce sont des autographes !  », s’amusera plus tard la danseuse dans l’ouvrage autobiographique « Joséphine » (éd. Robert Laffont).

Installée en Afrique du Nord à partir de 1941, la vedette, épuisée par cette double vie, tombe gravement malade. Mais elle reprend en 1943 son activité artistique au service des troupes alliées tout en récoltant du renseignement pour l’état-major du général de Gaulle. « Les Alliés ne disaient pas tout aux Forces françaises libres », relève l’historien. En juin 1944, elle manque de mourir dans un accident d’avion au large de la Corse. « Les naufragés (…) virent arriver à la nage un détachement de (tirailleurs) sénégalais  », relate le journal de marche du groupe de liaison aérienne ministérielle, dessins colorés à l’appui, signé en 1946 de la main de l’artiste.

Croix de guerre

Engagée dans les forces féminines de l’armée de l’Air avec le grade de sous-lieutenant, elle débarque à Marseille en octobre 1944. La chanteuse donne des concerts près du front pour les soldats comme pour les civils. Après le 8 mai 1945, elle se produira en Allemagne devant des déportés libérés des camps.

En 1946, elle reçoit la médaille de la Résistance. Puis on lui propose la Légion d’honneur à titre civil, mais elle la désire à titre militaire. Sa demande est appuyée par plusieurs personnalités de la France libre. « Française d’adoption, a donné un magnifique exemple à l’union française  », écrira le général Martial Valin, compagnon de la Libération.

« Il y avait chez Joséphine Baker une volonté très grande de ne pas être une chanteuse au service des armées mais une combattante qui chante. Ce statut de combattant est une quête existentielle pour elle  », souligne Géraud Létang. Un compromis sera finalement trouvé : en 1957, l’artiste sera décorée de la Légion d’honneur à titre civil mais aussi de la croix de guerre avec palmes. « Notre mère a servi le pays, elle est un exemple des valeurs républicaines et humanistes  » mais « elle a toujours dit : ‘Moi je n’ai fait que ce qui était normal’ », a raconté à l’AFP son fils aîné, Akio Bouillon.

AFP