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Il était une fois les sorcières

Il vous reste une dizaine de jours pour aller voir la passionnante exposition consacrée aux sorcières. Évocation historique de « Witches ».

Journaliste Temps de lecture: 5 min

Elles font aujourd’hui leur grand retour en tant que figures militantes ; nombre de féministes se parent de nez crochus, chapeaux pointus, robes noires et balais pour manifester leurs combats égalitaires.

Mais si cette dimension est bien présente à l’exposition bruxelloise « Witches », nous évoquerons ici son deuxième volet – il y en a 4 – centré sur l’histoire. Terrible et tragique, l’histoire des sorcières l’est bien car ce sont des dizaines de milliers de femmes qui, entre le XIIIe et le XVIIIe siècles, sont accusées de sorcellerie. Il y a également des hommes sorciers mais ils sont bien moins nombreux. Si Jules Michelet affirme dans son ouvrage « Sorcière » paru en 1862 que « pour un sorcier, dix mille sorcières », les historien.nes s’accordent aujourd’hui à dire que lors des grands procès en sorcellerie en Europe, les femmes constituent 80 % des condamné.es à mort.

La sorcellerie qui hérite des pratiques magiques et divinatoires de l’Antiquité, comme du culte des idoles, est considérée par l’Église comme une superstition qui éloigne les chrétien.nes.s de la foi. Au XIIIe siècle, ces croyances jugées jusque-là pardonnables, deviennent des crimes contre lesquels l’Église veut lutter via les tribunaux de l’Inquisition. Mais le pouvoir religieux n’est pas le seul à les combattre. Le pouvoir laïc va, lui, se charger d’exécuter les sorciers et sorcières condamné.e.s par l’Inquisition et à partir du milieu du XIVe siècle, les rois chrétiens investis d’une mission spirituelle et en quête d’affirmation de leurs pouvoirs sur l’Église, vont eux aussi considérer la sorcellerie comme un crime. On estime qu’entre le XIIIe et le XVIIIe siècles, il y eut quelque 110.000 procès dont 48 % se terminent par une condamnation à mort.

110.000 procès

Ainsi de la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance, des dizaines de milliers de sorcières furent dénoncées, arrêtées, torturées, jugées et exécutées. Les victimes sont souvent des femmes seules, libres de la tutelle des hommes. Ce qui n’est pas pour plaire. Les femmes âgées sont aussi des victimes privilégiées. Leurs corps sont perçus comme desséchés et empoisonnés car ils ne sont plus irrigués par les fluides du corps maternel que sont le sang menstruel et le lait maternel. Ces femmes, rejetées pour leur incapacité à procréer, sont souvent accusées de sorcellerie car elles ne peuvent que jalouser la jeunesse et chercher à nuire, en pactisant avec le Diable.

La haine des femmes s’amplifie lors des XV et XVIIème siècles. Elle grandit d’autant plus facilement que les conditions de vie sont rudes ; les épidémies et les guerres terrorisent la population. Le Diable serait le responsable de tous ces maux ! Or la démonologie, l’étude des démons, très en vogue à l’époque, montre que les femmes sont aux côtés de Satan. Elles ne peuvent qu’être séduites par le Malin car elles sont considérées comme plus faibles par les hommes d’église, clercs ou théologiens qui débattent alors de leur statut et condition, distillant un discours profondément misogyne. La littérature qui fleurit sur les sorcières raconte leurs méfaits liés à la sexualité, à la reproduction de la vie, à l’accès à un savoir non officiel. Des lettrés du début du XVe siècle imaginent leurs sabbats, ces soirées où les femmes s’envolent retrouver le diable dans un endroit secret et y commettre les pires méfaits : renier leur foi, forniquer, tuer des enfants, les manger, jeter des sortilèges. Les contacts avec le Diable sont si forts qu’ils laissent, croit-on, des traces sur le corps des femmes. Juges et médecins cherchent avec des aiguilles les zones de chair poilue, colorée, souvent dissimulée et insensible.

Si la chasse aux sorcières ralentit puis s’arrête officiellement aux XVIIe et XVIIIe siècles, leurs empreintes marquent indéniablement les imaginaires des générations à venir. Les arts s’emparent des sorcières, comme on le découvre à l’exposition. Cette tragique histoire nous est racontée à travers des manuscrits et livres imprimés d’ecclésiastiques, des gravures et enluminures.

Jean Luyken (d'après), Anneken Hendriks, brûlée sur la place du Dam, 1685-1762, estampe.
Jean Luyken (d'après), Anneken Hendriks, brûlée sur la place du Dam, 1685-1762, estampe. - Amsterdam, Rijksmuseum

Mais l’exposition Witches n’est pas qu’historique. Elle nous fait voyager des premiers procès en sorcellerie aux contes de fées en passant par la peinture et le cinéma. Elle évoque l’histoire comme les mythes, aborde les dimensions sociales, philosophiques, explore les enjeux de société qui nourrissent les archétypes de la figure de la sorcière. Les panneaux explicatifs sont nombreux – comptez d’ailleurs 2-3 heures de visite – comme les œuvres. Il y en a environ 400, des documents, objets ethnographiques, manuscrits, archives de procès, peintures, photographies, extraits de films, performances, œuvres contemporaines, projections, issus des plus belles collections belges et étrangères.

Aussi documentée que soit l’exposition conçue par ULB Culture avec un comité scientifique multidisciplinaire, « Witches » s’adresse à tous les publics qu’ils soient passionnés par le passé, préoccupés par le présent, attachés au féminisme en lutte ou férus de contre-culture.

Et si vous avez envie de la prolonger, sachez aussi que le KBR museum propose jusqu’au 24 avril 2022, une sélection inédite de manuscrits de la prestigieuse bibliothèque des ducs de Bourgogne et un focus thématique, Sorcières avant la lettre, faisant écho à l’exposition Witches organisée par ULB Culture. Miniatures, récits et témoignages historiques révèlent plusieurs facettes surprenantes des représentations et des réalités des femmes dans nos régions à la fin du Moyen Âge.

En pratique

L’exposition est accessible jusqu’au 16 janvier à l’Espace Vanderborght, rue de l’Écuyer à 1000 Bruxelles.

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