La Belge ministre de la Culture française

On savait déjà qu’un vent de Belgique soufflait généreusement sur tous les pans de la culture française, de la bande dessinée au cinéma, en passant par la littérature, la chanson et l’humour, mais le nouveau président de la République française, Emmanuel Macron, vient de se choisir comme ministre de la Culture… une Belge ! Du moins d’origine. Cela fait plusieurs décennies déjà que Françoise Nyssen a acquis la nationalité française, mais elle est bel et bien née à Etterbeek (Bruxelles), le 9 juin 1951. Et rarement le choix d’un ministre n’a suscité autant d’admiration, aussi bien à droite qu’à gauche et en particulier dans le milieu de la culture. Françoise Nyssen n’est pas une politique professionnelle mais bien, comme le souhaitait le président Macron, issue de la société civile. À 65 ans, elle affiche une réussite étincelante à la tête des éditions Actes Sud, « la petite maison d’édition d’Arles », comme elle a coutume de la définir, mais qui peut s’enorgueillir d’avoir publié trois Prix Goncourt et deux Prix Nobel de littérature !

Femme de lettres et… de chiffres

La nouvelle ministre de la Culture est assurément une femme de lettres même si, pourtant, elle a commencé sa carrière dans les chiffres ! Eh oui, quand, en 1978, elle rejoint son père dans le projet de fonder une maison d’édition à Arles dans leur Provence d’adoption, c’est pour s’occuper avant tout de la TVA et des papiers de la petite entreprise. Diplômée de chimie à l’ULB en 1972, elle décroche un doctorat en biologie moléculaire. Mais aussi un diplôme d’urbaniste qui la voit ensuite militante dans des associations de quartier. Quittant Bruxelles et ses amours pour un cartographe, elle travaille comme urbaniste dans un ministère à Paris. C’est alors que son père, Hubert Nyssen, fait appel à elle. L’homme a créé l’une des sociétés publicitaires les plus influentes de Belgique et, par ailleurs, poursuit une carrière littéraire (plus de 40 ouvrages à son actif). En 1968, il s’installe en Provence. C’est là qu’avec l’aide de son épouse Christine Le Bœuf (petite-fille du banquier mécène Henry Le Bœuf), il décide dix ans plus tard de fonder sa propre maison d’édition, Actes Sud, sur les quais du Rhône, à Arles. Pari insensé que d’éditer en province, croit-on à l’époque, alors que toutes les grandes maisons tiennent le haut du pavé dans la capitale française. Pari réussi, puisque, de trois personnes à ses débuts, la PME passera à 300 collaborateurs occupés à plein-temps ! Françoise, qui jongle avec les chiffres, rencontre là son second époux, Jean-Paul Capitani, ingénieur agronome de formation. Hubert Nyssen, sa fille et son gendre forment rapidement un trio de choc à la tête des éditions, bientôt rejoint par un quatrième mousquetaire, Bertrand Py, à qui Hubert transmet son talent : celui de dénicher les bons auteurs. Ce flair de l’éditeur paie avec la publication de la trilogie Millenium de Stieg Larsson, un coup magistral et particulièrement bankable, mais le catalogue comprend aussi des œuvres du Britannique Salman Rushdie, de l’Américain Pau Auster ou de l’auteur du best-seller mondial Le charme discret de l’intestin, Giulia Enders. 2015, grand millésime, voit trois auteurs maison récompensés : le Goncourt pour Mathias Enard (Boussole), le Goncourt du Premier pour Kamel Daoud (Meursault, contre-enquête) et… le Nobel de Littérature pour Svetlana Alexievitch et son œuvre polyphonique, Mémorial de la souffrance et du courage à notre époque.

Antoine, le drame de sa vie

Avec un chiffre d’affaires annuel de 85 millions d’euros, Françoise et Jean-Paul sont des patrons comblés. Sur le plan privé, c’est plus douloureux. Elle a eu deux enfants d’une précédente union. Il en a eu trois de son côté. Ensemble, ils en ont encore fait deux et nageaient dans le bonheur de cette famille recomposée. Jusqu’au drame. Quelques mois après le décès du chef du clan, Hubert Nyssen, en novembre 2011, Françoise et Jean-Paul vivent la douleur atroce de perdre un enfant. Antoine, le petit dernier de la fratrie, se suicide en février 2012. Antoine souffrait de troubles du développement et de l’apprentissage (dyslexie, dyscalculie…) et n’a pas trouvé sa place dans l’enseignement traditionnel. Surmontant leur douleur, ses parents fondent, deux ans plus tard, à deux pas du siège d’Actes Sud, l’École du Domaine du Possible, un établissement scolaire inspiré par l’anthroposophie et la pédagogie Steiner-Waldorf. L’engagement social de Françoise Nyssen est sans faille, son engagement citoyen est déterminé, tout cela sans jamais se départir de son sourire et de son empathie devenus légendaires car remarqués par tous ses interlocuteurs. Ces dernières semaines, devant la menace du Front national, Françoise Nyssen s’était sentie envahie par le besoin de s’engager en faveur d’Emmanuel Macron. Toutes ces qualités humaines lui ont ouvert tout grand les portes du cabinet de la rue de Valois. Avec elle, la Culture française aura tous les droits, y compris celui de nous rendre, nous autres Belges, également fiers…

« Avec Françoise, la culture va rapprocher et réunir les gens ! »

Son amie depuis 40 ans, Véronique Lejeune, nous dresse le portrait de la Ministre.

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« Cette nomination, c’était une surprise complète pour Françoise. Lors de cette dernière élection, elle a voulu s’opposer à la progression du Front national dans la région Paca (Provence-Alpes-Côte d’Azur), surtout entre les deux tours, prenant parti publiquement pour Emmanuel Macron, qu’elle avait déjà rencontré dans un autre contexte. Elle ne s’attendait pas, cependant, à ce qu’il l’appelle par la suite pour lui proposer ce poste », nous confie Véronique Lejeune. « Je connais Françoise Nyssen depuis 40 ans. Nous avons le même âge. Mais j’étais d’abord amie avec son père Hubert Nyssen et Christine Le Bœuf, l’épouse de ce dernier. C’est comme cela que je l’ai rencontrée. » Il s’agit donc d’une amitié au long cours entre deux femmes actives, qui se voient de loin en loin, emploi du temps oblige, mais s’entendent à merveille. « Nous partageons la même passion et la même exigence pour la littérature, bien que nos parcours soient différents : je suis pour ma part styliste et commerçante, je travaille dans la mode. » Véronique Lejeune est propriétaire de la boutique Nord, bien connue des habitants de Knokke-le- Zoute. « Françoise et moi nourrissons le même goût pour une culture qui rapproche Orient et Occident, un goût commun pour la musique, notamment au travers de notre ami le chef d’orchestre et pianiste Jean-François Heisser, qui dirige le Méjan. » Cette association culturelle a été fondée en 1984 par Françoise Nyssen et Jean-Paul Capitani. « Mais Françoise est surtout une belle personne, proche et fidèle en amitié, malgré nos rencontres parfois espacées dans le temps. Elle fut très présente quand j’ai perdu mon compagnon, le poète Malek Alloula. Elle a ce grand talent de mémoriser et de se préoccuper de ce qui importe à chacun. En permanence, elle arbore un grand et chaleureux sourire, qui n’est pas feint ! Sans vous en dresser un portrait idyllique, il faut se lever tôt pour la prendre en défaut. C’est quelqu’un d’authentique, qui fait preuve d’une attention et d’une disponibilité rares. Dans les moments difficiles comme dans les moments de réussite, elle est présente. Par contre, elle se montre totalement indifférente au statut ou à l’apparat de son interlocuteur. Elle-même ne se met jamais en avant, mais emmène, encourage, soutient les gens. Elle a elle-même connu de grands malheurs, comme le suicide de son fils. Elle a trouvé la force de surmonter cette épreuve, de ne pas taire ce malheur et, au contraire, de s’en servir pour aider les autres. » Enfin, on saura que la ministre est quelqu’un de très précis dans son travail, qui se lève très tôt et pratique la méditation avant d’affronter la journée. « C’est aussi quelqu’un de très drôle, qui n’a pas son pareil pour improviser des dîners fantastiques. Combien de fois ne me suis-je pas retrouvée à sa table, en compagnie des artistes que j’avais vu jouer sur la scène du théâtre voisin ? Je me réjouis de sa nomination. Elle porte mon espoir d’une culture qui rapproche et réunit ! »

 
Signé duBus
Signé Stéphane Bern