Gauguin était-il pédophile?

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Alors que le film « Gauguin Voyage de Tahiti » vient de sortir, la France s’offusque des propos tenus par Vincent Cassel. Pour certains, l’acteur qui incarne Gauguin à l’écran semble avoir justifié les amours « pédophiles » du célèbre peintre en disant « 13 ans à l’époque, c’est peut-être pas 13 ans aujourd’hui. Certes c’était archaïque, c’était complètement fou mais c’était comme ça. » Vincent Cassel excuse-t-il les amours de Gauguin ? Pour comprendre le comportement du peintre, sans doute faut-il le replacer dans son contexte historique avec Anne-Claude Ambroise-Rendu, historienne et auteur de « L’histoire de la pédophilie au XIX et au XXe siècles » (éd Fayard).

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Aujourd’hui la pédophilie est considérée non seulement comme une perversion sexuelle mais aussi comme un crime sévèrement par la loi. Mais qu’en était-il à l’époque, à la fin du XIXe siècle, sachant que Paul Gauguin quitte la France pour Tahiti en 1891 ?

Ce que nous appelons aujourd’hui la pédophilie est condamné dès 1810 par le code pénal français qui sanctionne l’auteur d’un attentat à la pudeur agissant avec violence sur une personne de moins de 15 ans. Mais un certain nombre de juristes font remarquer que le critère de violence physique n’est pas adapté et qu’il faut considérer également la violence morale et psychologique subie par le jeune. En 1832, la loi française évolue qui sanctionne l’auteur d’un attentat à la pudeur sans violence fait sur un mineur de moins de 11 ans ! Des nouvelles discussions feront encore évoluer la loi qui vont repousser l’âge limite à 13 ans en 1863 puis à 15 ans en 1945. Cela signifie qu’à l’époque, aux yeux de ses contemporains, une fille de 13 ans n’était pas forcément considérée comme une enfant. Légalement, il ne peut être considéré comme l’auteur d’un attentat à la pudeur même si on peut lui reprocher la moralité de son comportement. Mais il n’a pas maltraité cette jeune fille de 13 ans qui lui a même été présentée par sa famille. On lui fait aujourd’hui un mauvais procès.

Vivre maritalement avec une jeune fille de 13 ans était permis à Tahiti mais non en France ?

Tahiti dénonce aujourd’hui un comportement qui était pourtant très fréquent à l’époque. Au XIXe siècle, avoir des rapports sexuels avec une jeune fille de 13 ans se faisait à Tahiti comme en France même si cela nous bouleverse beaucoup. Mais si on veut dénoncer l’emprise sexuelle du colonialisme, il faut plutôt citer les noms de Gustave Flaubert et André Gide qui s’offraient de jeunes garçons en Afrique du Nord. Dans aucun cas, on ne peut parler de pédophilie qui est un anachronisme : le terme vient alors d’être inventé par un psychiatre français sans être utilisé. Il faut attendre 1970 pour qu’il le soit publiquement.

Au XIX e siècle, la France adopte des lois pour protéger les enfants. Que se passe alors pour qu’elle prenne de telles mesures ?

Des magistrats comme de médecins s’émeuvent alors de voir des enfants ayant subi des attentats à la pudeur de la part d’adultes. Mais leur indignation ne sort pas de leurs cabinets. On en parle peu dans la presse et seulement à la fin du XIX e siècle. Cette sensibilité qui s’éveille aux problèmes de l’enfance peut être mise en relation avec des préoccupations démographiques. Après 1870, le désir de revanche contre l’Allemagne pousse les pouvoirs publics à se soucier davantage du sort des enfants. En outre la France est malthusienne et l’enfant unique devient précieux. À partir de 1870-1880, les enfants commencent à être vus comme des victimes des adultes tant au niveau du travail que de la sexualité. Mais il faut attendre réellement les années 1970-80 pour que la pédophilie se retrouve au cœur de débats qui émeuvent le grand public. On découvre aussi combien elle est fréquente.

Cette évolution de la conception de l’enfance, notamment au niveau sexuel, est en rupture avec le passé ?

La place de l’enfant dans la société a connu une mutation dès le XVII e siècle qui voit s’opérer une véritable « révolution sentimentale ». Cette dynamique s’accélère dans le dernier tiers du XIX e et se cristallise davantage sur la sexualité. Cette sensibilité aux problèmes de l’enfance marque une rupture par rapport au passé. Il suffit de voir ce qui passait à la Cour des rois de France pour se rendre que la sexualisation des enfants ne choquait personne. Les rois de France étaient initiés précocement, dès leurs 10-12 ans par des femmes de l’entourage de la reine qui pouvaient avoir la trentaine. Il s’agissait non de s’amuser mais de voir si le futur roi était en mesure d’assurer la pérennité de la dynastie. Cela ne choquait personne. Autres temps, autres mœurs.

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