Mgr Luc Terlinden: «On aurait dû faire un stage à Tomorrowland!»
Mgr Luc Terlinden, l’archevêque de Malines-Bruxelles, est sur le pont à l’occasion de la venue du pape François en Belgique. Interview sans langue de bois.

Si on ne le nomme plus officiellement « primat de Belgique », Luc Terlinden est à 55 ans la figure de proue du catholicisme dans notre pays. Nommé archevêque de Malines-Bruxelles par le pape François en juin 2023, il préside en effet la Conférence des évêques de Belgique depuis octobre de la même année. Nous l’avons interviewé à l’occasion de la visite du Pape en Belgique cette semaine (pour autant qu’elle ne soit pas reportée en raison de l’état de santé du souverain pontife, plus d’infos en p. 18). Mgr Terlinden est plutôt enthousiaste : « L’engouement est énorme pour la venue du Pape. Nous avions largement invité les paroisses et tous les fidèles ont voulu se joindre à la messe de dimanche. Le Stade Roi Baudouin a été vite rempli. Ce qui demande une très grosse organisation. Une messe dans un stade de football, ça ne s’improvise pas. Comme disait un collègue en boutade, on aurait dû aller faire un stage à Tomorrowland tellement ça implique d’organisation et logistiques très diverses ! »
Quels sont les temps forts de cette visite papale ?
La messe au stade sera le point culminant du séjour. La visite aux deux universités de Louvain qui fêtent leurs 600 ans sera un autre temps fort. L’invitation vient de cet anniversaire. Ce sont des moments importants où le Pape et l’Église vont entrer en dialogue avec les fidèles et avec les universités qui sont le reflet de notre société contemporaine. Le Pape va aborder des thèmes contemporains : la question brûlante des migrations et de l’accueil des réfugiés, la transition climatique et tous les défis que ça engendre pour nous (humains, sociétaux).
En quoi cette visite est-elle exceptionnelle ?
J’étais présent aux deux dernières visites d’un pape chez nous en Belgique : Jean-Paul II. En 1985, j’étais scout. À Koekelberg, on a distribué de l’eau en petites bouteilles à la foule rassemblée pendant l’eucharistie. Il faisait très chaud. Dix ans après, en juin 1995, j’étais à nouveau à la basilique. Le Pape a célébré la béatification du père Damien sur le parvis. J’étais séminariste, j’ai assisté à la cérémonie dans l’assemblée. Près de 30 ans plus tard, cette visite papale en Belgique est importante déjà parce que le pape François a visité très peu de pays européens. C’est donc exceptionnel qu’il vienne ici. Et c’est important pour nous parce que, comme chrétiens, cela nous « booste » et nous remplit d’enthousiasme. Cette visite est comme une invitation à nous mettre en route et à regarder vers l’avenir avec espérance.
Comment expliquer que le Stade Roi Baudouin soit plein pour le Pape, alors que les églises sont désertées le reste de l’année ? Un effet de curiosité ?
Non, s’il y a un tel engouement, c’est parce qu’il y a beaucoup de fidèles, qui vont aussi à la messe tous les dimanches. L’Église a une place très différente d’il y a 50 ans dans la société, nous en sommes bien conscients. Mais nous comptons beaucoup de paroisses et d’assemblées très vivantes et ferventes. À Bruxelles, ces dernières années, la pratique augmente même légèrement. Les chrétiens d’aujourd’hui ont besoin et envie de se rassembler, de se retrouver. Au IIIe siècle de notre ère, Tertullien a dit : « On ne naît pas chrétien, on le devient. » Aujourd’hui, on réalise beaucoup mieux ce que veut dire cette expression. La grande majorité des pratiquants actuels sont chrétiens par conviction, non par convention. Mais on reste ouvert à tous, on n’est pas une Église élitiste. Quand les parents viennent présenter leur enfant pour leur baptême, on ne leur impose pas d’être là tous les dimanches à la messe…
Vous vous reconnaissez en François ?
Notre Pape actuel est jésuite, et ça se marque dans son approche pastorale. Le souci de l’accompagnement, du discernement. Il était curé de paroisse. Moi qui ai aussi été curé de paroisse, je m’y reconnais beaucoup. François a une attitude d’homme de terrain, proche des gens et qui a le souci des situations particulières de chacun. On sent chez lui ce pasteur qui veut se faire proche de son troupeau. D’ailleurs, il dit souvent aux prêtres, aux évêques, qu’il faut « prendre l’odeur du troupeau », être proche des fidèles.
Vous avez souhaité personnellement qu’il rencontre des victimes d’abus sexuels. Pourquoi ?
C’est un souhait qui s’est manifesté très fort dans toute la société et qui est important d’abord pour une reconnaissance de la douleur des victimes et de cette injustice à leur égard. Ces abus sont un drame énorme sur lequel, il faut le dire, dans l’Église aussi, on a été aveugle. On ne voulait pas voir, on a minimisé la chose. C’est très important de faire toute la clarté là-dessus, mais aussi pour les victimes de pouvoir raconter leur vécu et de sentir qu’on les croit. La rencontre que le Pape va avoir avec 15 victimes a une dimension symbolique forte. Cela nous interpelle et moi, personnellement, cela m’incite à travailler avec les victimes pour définir notre meilleure manière d’aborder ces questions à l’avenir, mieux accueillir ces souffrances et réparer comme on peut. Entre autres financièrement, il y a des procédures qui ont été mises en place à partir de la rémunération du Parlement. Mais aussi en étant plus vigilant en matière de prévention et d’empathie.
Les révélations sur les agissements de l’abbé Pierre sont un nouveau coup pour l’Église…
Le danger, comme dans le cas de l’abbé Pierre, c’est que le prêtre jouissant d’un certain statut détient aussi une position d’autorité. Certains abusent de cette position pour exercer des violences sexuelles. C’est là qu’il faut être très vigilant. Le cas de l’abbé Pierre est très spécial parce que, médiatiquement, il a été tellement mis sur un piédestal que ça a dépassé les frontières de l’Église. Mais même un prêtre en paroisse, s’il est trop adulé ou mis sur un piédestal, cela peut lui donner une position de pouvoir excessive et si jamais il est pervers, il pourra en profiter pour exercer des abus. Il faut être très vigilant. C’est l’un des chevaux de bataille du pape François : combattre le cléricalisme qui fait des ecclésiastiques des gens à part qui seraient au-dessus des autres. Ce modèle est fini ! Le pape François veut aujourd’hui qu’au contraire, tous au sein d’une communauté puissent être responsables de la ligne de l’Église, mais avec des rôles différents, des missions différentes, on est bien d’accord. Mais c’est l’une des meilleures garanties pour éviter ces abus de pouvoir et donc ces abus sexuels.
Église reste très dogmatique sur certains sujets comme le mariage des prêtres, l’ordination des femmes et la communion des divorcés…
Dans tout ce que vous citez, il y a des situations très différentes. La question d'ordonner les hommes mariés, c'est une question disciplinaire, puisqu'on ordonne les hommes mariés dans les églises d'Occident, d'Orient.
Certains pensent que permettre aux prêtres de se marier pourrait régler une partie des problèmes d’abus sexuels…
Je n’en suis pas sûr, parce que vous savez, des pervers, il y en a partout. Il ne faut pas croire que le mariage arrange les choses. Moi je crois que dans le mariage, comme dans le célibat, il faut une maturité affective suffisante. Le célibat consacré pour le Seigneur, ça demande une bonne maturité. Rappelons que le Christ était lui-même célibataire. Il y a donc une valeur du célibat. J’en suis convaincu, jamais on ne supprimera la possibilité d'avoir des prêtres célibataires, même si, dans l'Église d'Occident, on ouvre aussi l'ordination de prêtre à des hommes mariés. J’y suis favorable, parce que je crois que c'est une richesse pour l'Église.
L'ordination des femmes n’en serait-elle pas une également ?
Aujourd'hui, la question qui est posée, c'est la possibilité d'ordonner des femmes diacres. On connaît aujourd'hui des hommes diacres, y compris des hommes mariés. Des diacres qui servent à côté des prêtres, comme collaborateurs directs de l'évêque, etc. Avoir des femmes prêtres, ce n’est pas un agenda pour l'instant. L'Église soutient qu'il y a une complémentarité entre l'homme et la femme. Et chacun a un rôle différent C'est évidemment un langage qui, dans notre culture aujourd'hui, peut être difficile à entendre, mais nous continuons à dire que c'est différent. Pour moi la priorité aujourd'hui, c'est de permettre à des femmes d'exercer des responsabilités, des grandes responsabilités dans les vicariats, dans les diocèses. Dans mon conseil épiscopal, j’ai des femmes déléguées épiscopales qui occupent des charges importantes. La vie des paroisses, la catéchèse, l'animation, la formation, les femmes y ont pleinement leur place, avec des prêtres et des laïcs. C'est un travail d'équipe.








