Marie Vareille : « On a beaucoup à apprendre de ceux qui voient le monde autrement »

Il y a des premières phrases de roman dont on se souvient. Marie Vareille en décoche une dans cette veine-là : « Je vais commencer, ma Biquette, par te dire ceci : le jour de la mort de Solange, ce jour où je suis devenue une meurtrière, j’ai cessé d’aimer les mirabelles. » On connaissait l’écrivaine française pour ses page-turners précédents, comme « La dernière allumette » ou « Désenchantées », et son insolente réussite, plume en main – ou clavier sous les doigts, sans doute. Avec « Nous qui avons connu Solange », la voici sur un terrain neuf, la fresque historique. Marie Vareille y a remonté le fil de quatre générations de femmes, de la Corrèze rurale du début du XXe siècle jusqu’à nos jours, une vibrante saga familiale sur la transmission de mère en fille, par ailleurs récompensé du Prix Maison de la Presse 2026. À 107 ans, Célestine se raconte par lettres à son arrière-petite-fille ; en miroir, les missives de Solange, internée dans une « école de préservation » pour jeunes filles jugées déviantes, distillent un secret de famille et un crime. Un roman poignant, en l’honneur ces femmes oubliées du siècle dernier. Le tout est né d’un livre que le père de l’autrice avait écrit pour les siens.
Le point de départ, c’est ce récit familial paternel ?
Oui. Il y a deux ou trois ans, mon père a écrit un livre de non-fiction, non publié, à destination de la famille, dans lequel il remontait l’arbre généalogique jusqu’à la fin du XIXe siècle. Ce qui m’a marquée, c’est qu’il reste beaucoup de traces des hommes – ils ont fait la guerre, donc il y a des lettres, des médailles, des papiers. L’histoire des femmes, elle, est bien moins documentée. Et j’ai réalisé que mes deux grands-mères avaient interrompu des études supérieures : l’une forcée de se marier, l’autre rappelée pour soigner sa mère malade. Je viens d’une famille très rurale ; mon arrière-grand-mère était une paysanne qui s’appelait Marguerite, comme dans le livre.
Ça vous a donné envie de raconter ces vies de femmes.
Exactement. Ça m’a fait réaliser à quel point mes grands-mères, pas si lointaines, sont nées dans un monde radicalement différent du mien. Elles n’avaient ni les mêmes possibilités, ni les mêmes opportunités. On a tendance à oublier à quel point c’est récent.
C’est une première incursion, pour vous, dans le roman historique : quel travail de recherche cela vous a-t-il demandé ?
Énorme, mais j’y suis en partie habituée : je fais toujours beaucoup de recherches pour comprendre ce que vivent mes personnages. Le XXe siècle est particulier, ça change tous les ans. J’aime les détails concrets, visuels : à partir de quand il y a l’électricité, une toile cirée sur la table, des radios dans les campagnes… Il fallait éviter les anachronismes, on glisse facilement sur un vêtement ou un progrès technique. Le piège, c’est qu’à chaque découverte, j’ai envie d’en mettre quatre tonnes ! J’avais toute une scène sur l’installation de l’électricité en Corrèze, par exemple. Je l’ai coupée : le lecteur est là pour l’histoire et les émotions, pas pour les poteaux électriques.
L’intrigue, elle, est haletante. Vous semez les fausses pistes…
Comme beaucoup d’écrivains, j’écris les livres que j’aimerais lire. Je suis une lectrice très éclectique, et j’aime les polars, les thrillers. C’est important pour moi qu’il y ait cette envie de tourner les pages, ce côté addictif. Le mystère est presque un prétexte : ce que je voulais, c’était parler de ces femmes et traverser le siècle. Mais il fallait une histoire. Surprendre m’amuse beaucoup, parce que moi-même, j’adore être surprise à mon bureau. Quand je commence un livre, je sais à peu près où je veux atterrir, mais aucune idée de comment je vais y arriver.
Solange, l’un des personnages du roman, a tous les symptômes de la schizophrénie, sans que le mot soit posé officiellement.
C’était très important que la maladie mentale ne définisse pas entièrement le personnage. Et à l’époque, ce trouble aurait sûrement été mal diagnostiqué : pour les gens, Solange est juste « folle ». Ce qui m’intéressait, c’est le lien entre maladie mentale et création artistique. On a dit après coup de Camille Claudel, Virginia Woolf ou Emily Dickinson qu’elles souffraient de dépression grave, de troubles bipolaires… Je me demande si ces femmes n’ont pas osé créer justement parce qu’elles avaient une vision du monde radicalement différente. J’habite aux Pays-Bas, où la star locale, c’est Van Gogh. Quand il peint « La Nuit étoilée », est-ce qu’il l’invente, ou est-ce qu’il la voit vraiment ? Il y a beaucoup à apprendre de ceux qui voient le monde autrement.
C’est aussi un livre sur la transmission, non ?
Depuis que je suis maman, je m’interroge, comme tous les parents, sur ce que je veux transmettre à mes filles, mais aussi sur ce que je leur transmets malgré moi. Il y a la part inconsciente – la génétique, l’épigénétique, les traumatismes de ceux qui nous ont précédés. Et la part consciente : les valeurs, la mémoire, et l’envie de transmettre ce qu’on ne nous a pas transmis. C’est le cas de Célestine, qui veut offrir aux suivantes ce qu’elle n’a pas pu avoir.
Vous vous dites fondamentalement optimiste. Malgré la noirceur évidente de l’existence, par certains aspects ?
Dans toute vie, il y a des moments de joie, et cette joie est surtout dans les relations qu’on entretient avec les bonnes personnes. C’est la conclusion de Célestine : sa vie a été difficile, mais belle. Même Solange, dans une solitude effroyable, a eu ses frères, a eu Rose, a eu Célestine. La vie est parfois dure, mais il y a toujours un peu de lumière, et toujours de l’espoir pour la suite.
Vous êtes venue à l’écriture par la lecture…
C’est mon hobby numéro un depuis toute petite. Un immense territoire d’évasion. Enfant, c’est ça qui me tirait : tout ce qu’on peut vivre dans les livres. Certains nous font rentrer si profondément en nous-mêmes qu’on vit vraiment ce qui s’y passe – et c’est bien mieux que la vie réelle. J’ai vécu toutes les aventures du « Club des Cinq », j’étais Fantômette. C’est ce que j’essaie de faire dans mes livres. Quand j’anime des ateliers d’écriture, je le répète : on n’est pas là pour raconter une histoire, on est là pour la faire vivre au lecteur. Pas seulement narrer des événements.










