Accueil Culture Livres

Nos conseils lecture : 19 livres à découvrir cet été

Dix-neuf livres à glisser dans le sac de plage. Du rire et du roman noir, de la sororité et des paquebots, du feel-good et de l’enquête, un vertige philosophique pour les après-midi sans baignade. Voici les coups de la rédaction du « Soir mag ».
Par Rodrigue Jamin
Temps de lecture: 2 min

Il y a deux écoles, l’été. Ceux qui posent un roman exigeant sur la serviette, le rouvrent à la page 4 trois semaines plus tard, sable compris. Et les malins, qui savent qu’un bon livre de vacances n’est pas un livre qu’on lit malgré le soleil, mais un livre qui l’épouse : qu’on dévore entre deux baignades, qu’on prête à la voisine de transat, qu’on termine à regret le dernier soir. Cette deuxième catégorie, on l’a constituée pour vous, sans s’interdire des écarts. Car l’été a ses ombres autant que ses siestes : on a donc glissé du noir entre deux comédies, un vertige philosophique entre deux feel-good, des paquebots et des prétoires entre deux histoires de sororité. Dix-neuf livres pour rire, frissonner et réfléchir, qui tiennent dans un sac de plage et restent en tête bien après le retour à la maison. Certains pourraient même vous empêcher de dormir… Tous vous demanderont une chose : ne pas vous arrêter.

Dans la jungle, Adeline Dieudonné

éd. de l’Iconoclaste, 434 p., 22,50 €

On connaît le dénouement avant la première page. « Dans la jungle » débute par le pire, annoncé dès la couverture : un soir d’été, Arnaud saisit une arme, tue Aurélie et leurs enfants, puis se donne la mort. L’assassin, l’arme, le décor : rien à élucider. Une seule énigme tient debout : pourquoi ? Comment une famille rangée de la bourgeoisie du Brabant wallon en arrive-t-elle là ? Adeline Dieudonné rembobine jusqu’à l’origine, en juin 2006, quand Aurélie croise Arnaud lors d’une nuit où la jeunesse belge danse et trinque. À partir de ce fil, l’autrice de La vraie vie démonte les rouages de l’emprise avec une minutie de naturaliste, jusqu’à l’étau qui se referme sur une Aurélie surveillée, isolée, rabaissée. La jungle du titre, c’est surtout le foyer, là où femmes et enfants courent le plus grand péril. Adeline Dieudonné n’a rien perdu de sa férocité, elle l’a affûtée. En dévoilant le carnage d’emblée, elle troque le suspense contre l’ironie tragique : ce malaise de voir la mécanique s’enclencher sans pouvoir l’arrêter. L’horreur, ici, est d’une banalité confondante, et n’en glace que davantage. On lâche le livre sonné. Terrifiant, et nécessaire.

Adeline dans la jungle.jpg

La Voie, Gabriel Tallent

éd. Gallmeister, 480 p., 26 €

Il y a un mot, chez les grimpeurs, pour le passage d’une paroi qui concentre toute la difficulté, le « crux ». Tamma et Daniel, eux, ont dix-sept ans et affrontent ce passage-là dans leur propre vie. Inséparables, ils désertent le lycée dès qu’ils le peuvent pour se hisser sur les rochers californiens, avec un équipement de bric et de broc et un mépris du danger : rien d’autre ne les tient debout. Ils n’ont pourtant rien en commun. Daniel encaisse en silence une famille qui le rêve dans une université prestigieuse ; Tamma, insolente et queer, se moque des mauvaises langues et vise le sommet de la discipline, rien de moins. Après le choc « My Absolute Darling », Gabriel Tallent signe un roman d’apprentissage tendu comme une corde, et nettement moins noir. Son tour de force : faire d’un lexique d’initiés une source d’angoisse pure, où le placement d’un doigt devient une affaire de vie ou de mort. Le nature writing dans ce qu’il a de plus vertigineux.

La-Voie.jpg

Strange Pictures, Uketsu

éd. Seuil, 288 p., 19,90 €

Véritable phénomène au Japon, Uketsu cultive le mystère jusque dans son identité. Après son brillant roman « Strange Houses », l’auteur anonyme signe « Strange Pictures », un deuxième thriller horrifique captivant, avec une structure similaire au premier. L’intrigue s’articule autour de dessins en apparence anodins qui, peu à peu, révèlent de troublants secrets. Au fil de l’enquête, les personnages – et le lecteur avec eux – découvrent que ces illustrations ne sont pas si éloignées qu’elles en ont l’air, jusqu’à un final riche en révélations. Plus qu’un simple thriller, le roman séduit par sa structure originale. Chaque indice invite le lecteur à mener sa propre enquête, rendant la lecture particulièrement immersive, sans oublier l’ambiance oppressante qui installe une tension constante. Impossible ou presque de refermer le livre avant la dernière page. Adapté également en manga, « Strange Pictures » est le roman idéal à prendre avec soi en vacances pour celles et ceux qui cherchent le frisson au milieu des chaleurs ! (A.F.)

uketsu.jpg

Le Sentier des citrons, Alessia Castellini

éd. Michel Lafon, 404 p., 21,95 €

Dans les années 1940, en Italie, des femmes parcourent plusieurs kilomètres par jour en portant des citrons dans leur panier. Les sentiers sont sinueux et difficiles mais elles font face à l’adversité avec courage. Elles ne reçoivent que quelques pièces en échange de ce travail, mais ça fait la différence dans leur foyer. Plusieurs dizaines d’années plus tard, deux sœurs retournent sur ce « sentier des citrons », sur les traces de leur grand-mère. Au fil des rencontres, elles découvrent un secret familial bien caché.

Ce livre véhicule plusieurs messages, donnés tout en finesse. Le plus évident est celui de la sororité. Les femmes et les liens qu’elles entretiennent pour se soutenir et se découvrir sont émouvants. Elles font en sorte de prendre leur place dans une époque qui ne leur en accorde pas vraiment. Mais surtout, elles vivent malgré les contraintes. C’est un livre remplit de liberté. Des bonds dans le temps entre le présent et l’Italie des années 1940 permettent de mettre en lumière les différences générationnelles et leurs transmissions. Le lecteur navigue de surprise en surprise et s’attache à tous les personnages, hommes comme femmes. On finit par avoir envie de partir, nous aussi, à la découverte de ce Sentier des citrons ou d’en apprendre plus sur notre lignée. Un bon moyen de s’évader depuis chez soi ou une occasion de renouer avec ses aînés. (M.Mé.)

Le-Sentier-des-citrons.jpg

Attends-moi (BD), David Muños et Tirso Cons

éd. Le Lombard, 152 p., 24,95 €

Impossible de ne pas verser des torrents de larmes devant ce roman graphique qui vous retournera le cœur. Une sexagénaire solitaire recueille « par obligation » le chien de son fils, victime d’un infarctus foudroyant. Ces deux êtres perdus s’apprivoisent et lorsque son village est évacué d’urgence à cause d’un incident nucléaire, elle est contrainte par les autorités de laisser l’animal sur place. Les autorités imposent en effet une règle implacable : « Vous prenez le minimum, une valise par personne, et c’est tout. » Les animaux de compagnie ? Sacrifiés ! Une séparation qui la brise, avec cette impression d’abandonner son fils une seconde fois. Elle n’aura de cesse de tout tenter pour retrouver son compagnon à quatre pattes, quitte à enfreindre la loi. Une fable bouleversante sur ces êtres précieux, qui pansent et réparent. (P.C.)

attends moi.jpg

« Un jour sans femme », Laetitia Colombani

éd. de l’Iconoclaste, 392 p., 20,90 €

Et s’il suffisait d’un jour ? D’un continent à l’autre, les femmes cesseraient tout – travail, fourneaux, enfants – pour que la planète mesure enfin ce qu’elle leur doit. L’utopie qu’imagine Laetitia Colombani part d’un fait réel : en 1975, neuf Islandaises sur dix débrayaient une journée entière, paralysant le pays. De cette étincelle, l’autrice de « La Tresse » tire un roman à quatre voix qui court d’un bout à l’autre du globe. À Reykjavik, l’étudiante Katla, bouleversée par une amie tuée sous les coups de son conjoint, rêve d’étendre l’élan d’hier au monde d’aujourd’hui, réseaux à l’appui ; au Salvador, Ana Maria et ses couturières sabotent en douce un atelier-bagne, maille après maille, alors que sa fille est emprisonnée pour un avortement ; au Japon, Michiko, enceinte et bafouée, se cloître en hikikomori pour ne pas léguer à son enfant le visage d’une femme soumise ; au Sénégal, Hawa affronte seule l’excision, quitte à exposer les siens. Quatre façons de dire non, faibles isolées, redoutables ensemble. La recette est rodée – des femmes qui s’ignorent, un fil invisible, la sororité – et fonctionne, portée par un vrai souffle qui fait tourner les pages. Une lecture généreuse et documentée, qui nomme des souffrances trop longtemps tues. On adhère vraiment.

colombani jour sans femme.jpg

« Small Town Sins », Ken Jaworowski

Seuil, 336 p., 22 €

Locksburg, Pennsylvanie. Une de ces villes que l’industrie a lâchées, où l’on avance par habitude faute d’y croire. Trois existences s’y côtoient sans se connaître. Nathan, pompier volontaire, force l’entrée d’une maison en flammes et en ressort avec un grand brûlé sur les bras et une sacoche de billets qu’il décide de garder. Dès lors tout dérape : sa compagne veut rendre l’argent, le rescapé pourrait parler, et le voilà à bricoler l’irréparable. Callie, infirmière, embarque une fillette condamnée pour lui offrir la mer – soit, aux yeux de la loi, un rapt. Andy, ex-toxico que la paternité avait sauvé, a tout perdu et ne songe qu’à en finir, non sans solder un compte. Trois éclopés sommés de trancher des dilemmes qui les dépassent, et qui découvrent qu’on ne s’improvise pas justicier. Pour un premier roman, le coup de maître est presque agaçant : langue sèche, tempo choral, l’art de tendre une lueur d’espoir pour mieux la souffler. On s’attache à ces paumés magnifiques, on prie pour qu’ils s’en sortent en sachant que l’auteur n’en fera rien. La mécanique se voit parfois un peu trop et la noirceur cogne toujours au même endroit, mais on en ressort lessivé, ému, conquis.

Small-Town-Sins.jpg

L’Incroyable Famille Modlin, Paco Gómez

éd. Les Corps Conducteurs, 330 p., 22 €

Paco Gómez a une manie : il fouille les poubelles de Madrid, où il fut jadis éboueur, persuadé que la vie des inconnus vaut mieux que la sienne. Un jour de 2003, il tombe sur le contenu entier d’un appartement répandu sur un trottoir du centre et en tire des centaines de photographies avant qu’elles ne disparaissent parmi les détritus. Ce qu’elles montrent le sidère : un homme posant en sous-vêtement dans des attitudes incompréhensibles, des mains gantées, des compositions absconses. Il tient là les Modlin, et il ne les lâchera plus. Des années durant, Gómez délaisse le présent pour exhumer leur histoire. Une tribu d’Américains venus s’enfermer en Espagne, portés sur le mysticisme, liés à Henry Miller, fascinés par Franco, et dont Elmer finira par changer la maison en sanctuaire dédié à sa femme morte. Fous ou géniaux ? Gómez se garde de conclure, glissant au fil du texte les images qu’il déterre, qui n’éclairent qu’à demi. Le résultat, richement illustré, est drôle, dérangeant et proprement hypnotique. Une enquête qui donne le vertige de toutes les existences qu’on ne vivra pas.

L-incroyable-famille-Modlin.jpg

« Jaune soleil », Éric Chevillard

éd. Minuit, 160 p., 18 €

L’intrigue de « Jaune Soleil », vingt-cinquième roman d’Éric Chevillard, tiendrait sur un timbre. Deux gamins aux prénoms d’almanach médiéval, Philéon le craintif et Clodomir le hardi, brûlent pour la même Godelive, dont la tignasse couleur de soleil revient tel un refrain. Pour la séduire, l’un sculpte dans un marron d’Inde un panier dont l’anse penche, l’autre grignote sa gomme : la cour de récré se mue en chanson de geste. Mais tout cela n’est qu’un leurre. Le récit est sans cesse coupé par un vieil habitué de café, M. Ristretto, qui ne distingue plus son enfance du Moyen Âge, puis par l’auteur en personne, qui surgit pour semer ses lubies bestiaires – un wombat, des limaces aux amours étranges. Trois strates entrelacées, encadrées par une taupe qui pointe le museau pour vérifier qu’un monde existe là-haut. Éric Chevillard promet de vous ennuyer avec un raffinement supérieur : ne le croyez qu’à moitié. Sous la farce affleure une vraie tendresse, et ce diable d’écrivain arrache des rires francs. Il faut accepter de désapprendre à lire, de lâcher l’intrigue, et la langue fait le reste. Ristretto, qu’on croit d’abord parasite, finit par serrer le cœur. Désarçonnant, mais d’une beauté stylistique envoûtante, et encore plus solaire que son titre ne le promet.

Jaune-soleil.jpg

Le Piège, Olivier Bal

XO Éditions, 411 p., 20,90 €

« Tu n’auras nulle part où te cacher. Je serai là. Partout. » Qui est là proie, qui est le chasseur ? Harry pleure sa femme retrouvée assassinée. Franck, l’amant caché, est considéré comme le suspect numéro un par la police. Dévasté, Harry traque son désormais ennemi juré à travers les années. La vengeance est un plat qui se mange froid. Une vengeance qui prendra du temps. Beaucoup de temps. Depuis 2015, Olivier Bal est devenu un habitué du paysage du thriller français. Avec « Le piège », l’auteur signe un roman abouti, addictif et rempli de diverses réflexions. Olivier Bal les micro-histoires et les changements de rythme. En plus du duo Harry-Franck, on suit l’enquête de Leah, une policière en plein doute. À l’image de cette policière, les personnages principaux sont hauts en couleurs et leur psychologie est analysée en profondeur. On s’attache à ces personnages, malgré leurs actes, leurs déboires. « Le piège » est un roman envoûtant, captivant, que l’on peut dévorer au soleil sur une page, ou au frais dans un petit chalet au milieu de nulle part. (P.N.)

Le-piege.jpg

L’Homme aux deux visages, Viet Thanh Nguyen

éd. Belfond, 320 p., 22 €

Né au Vietnam en 1971, Viet Thanh Nguyen fuit son pays à quatre ans avec sa famille après l’offensive communiste. Ils se réfugient aux États-Unis mais lui et son frère sont séparés de leurs parents et placés dans des familles d’accueil. Ils ne seront réunis que plusieurs années après à San José en Californie où les parents, par leur travail acharné, sont devenus propriétaires d’une supérette vietnamienne. Mais derrière cette apparente réussite se cache une difficulté à s’intégrer et à être accepté par la société américaine. Bien que lui et son frère soient tous deux devenus de brillants universitaires, l’auteur nous livre le récit de dur labeur, d’agressions racistes et de tourments. Mais aussi un témoignage d’amour, d’admiration et de respect envers ses parents. La mise en page est originale, parfois déroutante, et la lecture à la fois ardue et passionnante. Soulignons que les ouvrages de Viet Thanh Nguyen connaissent un grand succès et ont été récompensés de grands prix littéraires dont le prix Pullitzer en 2016 pour son premier roman « Le Sympathisant ». Sort en édition poche le 3 septembre 2026 au prix de 9,20 euros. (S.W.)

L-Homme-aux-deux-visages.jpg

La simulation, Loïc Hecht

éd. Les Arènes, 379 p., 22 €

Et si rien de ceci n’était réel ? Si nous n’étions que les figurants d’un jeu vidéo lancé par un adolescent du futur lointain ? L’hypothèse prête à sourire, jusqu’à ce qu’on découvre qu’elle hante une frange de la Silicon Valley. Tout part de quelques lignes lues voici dix ans : en Californie, deux milliardaires du numérique, convaincus de vivre dans une simulation, auraient recruté en secret des chercheurs chargés d’en repérer la brèche et de nous en extraire. De ce bruit de couloir, Loïc Hecht a tiré une enquête de dix ans. Il en retrace les racines : le choc Matrix, un texte du philosophe Nick Bostrom paru à Oxford en 2003, les sorties répétées d’Elon Musk… Il constate que l’idée, loin de n’agiter que des hurluberlus, intéresse des astrophysiciens de la NASA, des pointures du MIT et de Caltech, qui n’y voient rien d’incompatible avec la physique quantique. Il croise les traqueurs de « glitch », ce grain de sable qui trahirait le réel, puis Thomas Campbell, ancien de l’armée et de la NASA, pour qui nous baignerions non dans une simulation de matière mais de conscience. Loïc Hecht explore, doute, observe. C’est ce qui sauve l’enquête de l’ésotérisme et rend le vertige jubilatoire. Le propos laisse parfois groggy. L’un des livres les plus stimulants de l’année. À lire la tête froide, après la baignade.

la simulation hecht.jpg

Des filles comme il faut, Nadia Daam

éd. de l’Iconoclaste, 395 p., 21,90 €

Blanche n’a rien demandé. Ni l’accouchement qui l’a laissée en miettes, ni le compagnon qui a déserté, ni son licenciement de rédactrice lifestyle. Trentenaire à la dérive, accrochée à la bouteille et à l’amabilité intéressée de sa vieille connaissance devenue patronne d’un studio de podcast et persuadée d’être une star, elle hérite d’un sujet : les femmes qui plaquent tout et s’évanouissent. Voilà Blanche expédiée à Sélestat, ville de son enfance, sur les traces de Martha Blom, son ancienne prof de français volatilisée sans laisser d’adresse. À mesure que l’enquête patine, c’est en elle-même qu’elle s’enfonce. Ce qui séduit d’emblée, c’est l’insolence : Nadia Daam refuse le féminisme « comme il faut », étrille les poses militantes et les influenceuses opportunistes sans jamais ridiculiser la cause. Son héroïne ratée et attachante porte le livre, et le sens de la formule fait mouche. L’enquête traîne, certes, et aurait gagné à être resserrée. Mais la justesse du regard emporte l’adhésion. Un roman qui vous cueille au début et vous retourne à la fin.

nadia daam.jpg

Les enfants qui blessent, Eva Björg Ægisdóttir

éd. Points, 432 p., 9,90 €

Direction l’Islande, histoire de prendre une bonne bouffée d’air frais… et de frissonner. Car de frissons il en est ici bel et bien question, avec ce thriller glaçant qui s’ouvre sur la découverte, dans un chalet en bois isolé, du cadavre d’un homme lardé de sept coups de couteau. Au-dessus du corps, l’inspectrice Elma et son chef Hördur peuvent lire cette inscription : « Lave mes crimes et mes péchés par le sang. » La victime, un ingénieur en informatique de 41 ans, vieux garçon, vivait seul dans ce coin reculé, au cœur de l’une des rares forêts de l’île. Qui donc pouvait lui en vouloir ? Quatrième tome de la série « Elma », « Les enfants qui blessent « est un roman addictif, difficile à lâcher, notamment grâce aux retournements de situation, aux allers-retours entre hier et aujourd’hui – et malgré un rythme assez lent mais parfaitement maîtrisé. En toile de fond : les secrets de famille, la maltraitance enfantine, les rivalités entre adolescents, les sociétés dysfonctionnelles… La plume d’Eva Björg Ægisdóttir, nouvelle reine du polar nordique, est toujours aussi réjouissante tandis que ses personnages, au fil des enquêtes, gagnent en épaisseur et en maturité, se faisant de plus en plus attachants. On attend le prochain tome avec une impatience non dissimulée. (I.O.)

enfants qui blessent.jpeg

Juste après Dieu, il y a papa, Éric-Emmanuel Schmitt

Albin Michel, 208 p., 20 €

C’est l’histoire d’un petit garçon qui aime son père. L’enfant s’appelle Wolfgang Amadeus Mozart, et le père, Léopold. Entre le prodige et son guide se noue un lien d’une rare intensité, fait d’admiration, d’autorité et d’amour, jusqu’au jour où l’élève dépasse le maître et où l’adoration se fissure. L’un s’émancipe ; l’autre souffre et s’efface. Eric-Emmanuel Schmitt, que Mozart accompagne depuis qu’un air des « Noces de Figaro » l’a tiré, à quinze ans, d’une tentation suicidaire, prend le contre-pied de la légende. Là où la postérité a réduit Léopold à un exploiteur exhibant ses enfants prodiges, l’écrivain restitue un homme complexe : exigeant mais lucide, sacrifiant congés et revenus pour ses tournées, conscient de ses limites au point d’envoyer son fils chercher en Italie ce qu’il ne peut plus lui transmettre. Le vrai drame est là : Léopold a enseigné à Wolfgang une liberté qu’il n’a jamais su vivre. L’écrivain connaît Mozart comme sa poche, il ferait presque partie de la famille, et cette ferveur irrigue un récit fluide, érudit sans jamais peser. Le coup de maître, c’est cette réhabilitation : sous sa plume, le père honni devient une figure sacrificielle et déchirante. On se laisse emporter par cette histoire de dévotion et de rupture – nourrie d’une correspondance d’où vient jusqu’au titre, phrase authentique d’un Mozart de sept ou huit ans – jusqu’à vouloir se replonger dans la musique. Lumineux, et profondément touchant.

ee schmitt.jpg

Le mécontentement, Beatriz Serrano

JC Lattès, 324 p., 21,90 €

Madrid, mois d’août, chaleur de four. La ville s’est vidée, mais pas Marisa, trente-deux ans, qui profite du ralentissement estival pour perfectionner l’art de ne rien faire au bureau. Son titre claque – « head of creative strategy » dans une agence de pub – mais elle n’a aucune illusion : huit ans qu’elle répète les mêmes gestes pour rien. Sa méthode est rodée : déléguer, paraître débordée, piller les idées de ses étudiants. Elle traverse ses journées sous lorazépam et vidéos YouTube commentées sous pseudo, un tableur ouvert pour donner le change. Sous le sarcasme couve un vrai naufrage : crises d’angoisse, sentiment de gâcher sa vie, et le souvenir de Rita, la seule collègue qu’elle supportait, qui s’est donné la mort. Quand le patron annonce un séminaire de team building où il faudra mimer le bonheur d’équipe, c’est la goutte de trop ; sa présentation restera dans les annales. On rit jaune, et c’est tout le talent de Serrano : sa Marisa est odieuse, lâche, droguée à l’ennui, et pourtant on s’y reconnaît honteusement, car elle dit tout haut ce que l’open space nous fait taire. La charge contre l’absurdité du salariat est mordante, et l’on comprend qu’un pays entier s’y soit retrouvé – gros succès en Espagne. À lire au bord de la piscine, pour culpabiliser un peu de sourire au malheur de Marisa pendant que vous, au moins, êtes en congé. Drôle, féroce, et un brin thérapeutique.

beatriz serrano.png

Florama, Lisa Voisard

éd. Helvetiq, 176 p., 24,90 €

Ce merveilleux ouvrage de référence, joliment emballé dans sa couverture brochée et tissée, est destiné à celles et ceux qu’émeut la simple découverte d’une fleur. Pas de place dans la valise ? Alors il servira lors des vacances de ceux qui restent à la maison. Parce que « Florama », c’est cela : plus de 170 pages merveilleusement illustrées, reprenant 26 portraits très réalistes de fleurs d’Europe, parmi les espèces que l’on peut observer dans nos prés, jardins et forêts et dans la montagne. On y découvre, outre les illustrations magnifiées par le graphisme de Lisa Voisard, les particularités des fleurs : leurs lieux de vie, leur mode de reproduction, la façon de les protéger et de les reconnaître au fil des saisons, mais aussi des détails étonnants les concernant. Le vocabulaire est simple mais rigoureux, les textes courts et efficaces. Rien d’étonnant donc si l’atout majeur de ce guide est sa capacité à réunir tout le monde : les enfants pour lesquels il est a priori destiné, mais aussi leurs parents, grands-parents ou autres accompagnateurs de promenade qui les aideront à reconnaître dans la nature les fleurs présentées dans l’ouvrage. Très sympa ! (M.B.)

florama_coverwebsite_fr.jpg

La petite mère, Nathalie Saint-Cricq

éd. L’Observatoire, 208 p., 21 €

Tout commence par une image qu’on n’arrive plus à chasser : au fond d’une clairière du Berry, un nourrisson qu’on met en terre vivant, et tout près, sa mère qui regarde sans un geste. Janvier 1995. Nadège Buisson n’a que vingt-deux ans et l’air de n’avoir jamais quitté l’enfance. Dominée par un compagnon qui la dépouille et la violente, elle est accusée de l’irréparable – et décide pourtant de se battre. L’avocat de Bourges, vieux fauve du barreau, choisit de la croire, et lui obtient l’acquittement. Vingt ans plus tard, veuf et amer, juste retraité, il trie ses archives quand un message tombe sur son répondeur. C’est elle : elle va bien, elle aimerait le revoir pour « clore l’affaire ». Une phrase anodine, et tout se met à trembler. La vraie trouvaille du roman n’est pas dans les coups de théâtre, pourtant nombreux, mais dans l’effritement lent d’une conviction chez un homme qui se croyait en paix. Proie consentante ou prédatrice au sang froid, la « petite mère » ? On connaît surtout Nathalie Saint-Cricq pour ses éditos télévisés ; la voilà romancière, plutôt à son aise : la plume est nette, et Nadège, à l’enfance saccagée et au cœur de glace, donne des frissons. Mais l’intrigue se devine assez tôt, et les protagonistes manquent d’épaisseur pour nous empoigner. Le ton de chronique judiciaire tient l’émotion à distance. On tourne les pages sans déplaisir, sans jamais être tout à fait bouleversé.

saint-cricq.jpg

Les femmes du France, Zoé Brisby

éd. Albin Michel, 384 p., 21,90 €

Septembre 1974 : le paquebot France est à son ultime traversée quand ses marins s’emparent du poste de commandement et stoppent le navire au large. Refus du désarmement : commence la plus longue mutinerie de l’histoire de la marine marchande française, durant laquelle l’équipage continuera d’astiquer le géant qu’on veut lui arracher. Car le France n’était pas qu’un gagne-pain : une fierté, une vitrine du raffinement national, jusqu’aux festins servis aux animaux des passagers. Dans cette poudrière flottante, Zoé Brisby embarque trois femmes que tout oppose et qu’unit un drame ancien : Jane, passagère de première classe mariée à un Américain brutal, Charlie la coiffeuse et Rose, femme de chambre, montées à bord en secret pour retrouver Alice, leur amie d’enfance disparue. Leur traque se mène sous la menace de lettres anonymes, et réveille un passé qu’elles auraient voulu noyer. Le vrai personnage du roman, c’est le paquebot : Zoé Brisby ressuscite avec soin cette mutinerie oubliée et son luxe à l’agonie, et l’on apprend beaucoup. L’enquête, elle, tient peut-être moins ses promesses : le suspense ronronne, et qui a lu de grands récits maritimes trouvera l’ensemble un peu sage. Reste un atout maître : le secret d’enfance des quatre amies, d’une noirceur qui cogne. Un divertissement instructif.

brisby femmes france.jpg

L'actu en vidéo

 

Aussi en Livres

Voir plus d'articles

À la Une