Laetitia Colombani : « Chaque femme dans le monde a une raison de se mettre en grève »

Depuis le phénomène « La Tresse » – traduit en plus de quarante langues, vendu à des millions d’exemplaires, porté au cinéma –, Laetitia Colombani tisse des récits où des femmes s’allient et se transmettent du courage. Son nouveau roman, « Un jour sans femme » (L’Iconoclaste), pousse cette conviction à son comble : et s’il suffisait d’une journée pour changer le monde ? L’autrice y suit quatre femmes qui ne se connaissent pas – Katla à Reykjavik, Michiko à Tokyo, Ana Maria au Salvador, Hawa entre la France et le Sénégal – toutes décidées à dire non, et à propager une grève planétaire et féministe.
Le point de départ, c’est un fait réel…
Oui, un article découvert un peu par hasard sur la grève des Islandaises de 1975. Je n’en avais pas connaissance, alors que c’est une journée étudiée dans tous les manuels scolaires islandais. Ça m’a complètement interpellée. C’était il y a cinquante ans, et neuf femmes sur dix du pays ont suivi la grève. Une participation monstre. J’ai imprimé l’article, je me suis mise à faire des recherches, et de là est née l’envie d’imaginer une utopie réaliste : une grève aujourd’hui, à l’heure des réseaux sociaux, qui naîtrait et se propagerait sur tous les continents.
En 1975, il n’y avait ni internet ni portable, et pourtant la grève a tout changé.
C’est ce qui m’a frappée : elle a été suivie d’effet. Des lois ont été votées, les premières au monde sur l’égalité salariale. Quelques années plus tard, une femme était élue présidente de la République d’Islande, la première au monde – elle a dit qu’elle ne l’aurait pas été sans cette grève. Les femmes ont réussi ce tour de force de changer la société. Le modèle est très inspirant.
Une telle utopie, c’est crédible dans un monde aussi divisé ?
Je crois sincèrement qu’il y a partout, sur tous les continents, des discriminations liées au genre. Partout, les femmes subissent des violences parce qu’elles sont des femmes – physiques, sexuelles, légales. Plus d’une femme sur deux vit dans un pays qui applique des lois discriminatoires, c’est colossal. Chaque femme dans le monde a au moins une raison de se mettre en grève. Quand on voit à quel point #MeToo s’est propagé, parti du cinéma pour résonner partout, je me dis : pourquoi pas ?
C’est votre roman le plus engagé. Un acte militant ?
J’en rêve, d’une grève mondiale des femmes, c’est sûr. Mais je ne suis pas un animal politique, je ne me vois pas prendre la tête d’un mouvement. Je suis romancière, cinéaste : je m’exprime à travers des histoires. Ma première volonté, c’était de raconter ce que vivent les femmes, parce que beaucoup de leur souffrance reste invisible. Moi-même, avant mes recherches, j’ignorais le harcèlement des femmes enceintes au Japon, ou les peines de trente à cinquante ans de prison pour avortement au Salvador. La littérature, c’est aussi la possibilité de nommer, de révéler. Et si ce récit peut donner une impulsion, j’en serai immensément fière.
Vous aimez cette forme chorale, déjà présente dans « La Tresse »…
J’adore me balader dans le monde, rencontrer des femmes, me rendre compte de ce qu’elles vivent dans des cultures très différentes de la mienne. Cette forme me permet de m’immerger dans des quotidiens éloignés, et surtout de tisser des liens entre des femmes qui n’ont a priori rien en commun. Le lien, visible ou invisible, est au cœur de tous mes romans. J’ai voyagé en Islande, au Japon, au Sénégal. Le seul territoire où je n’ai pas pu me rendre, c’est le Salvador : les maquiladoras, les barrios, sont des lieux fermés et potentiellement dangereux. J’ai dû travailler sur ce pan-là à distance.
Comment équilibrez-vous documentation et fiction ?
Je commence toujours par les recherches, des mois et des mois. Et mes idées évoluent en chemin. Au Salvador, je voulais d’abord que l’héroïne soit une adolescente. Puis j’ai vu un documentaire où une femme parlait de sa fille emprisonnée, ça m’a tellement bouleversée que la mère est devenue le personnage principal. Je suis moi-même maman d’une adolescente : je pouvais m’identifier complètement. J’ai construit ce récit comme un puzzle, à partir de tout ce qui me touchait dans les témoignages.
Justement, la mère que vous êtes est-elle optimiste pour l’avenir de sa fille ?
Inquiète, surtout. Il y a tant de violences qui s’exercent envers les jeunes femmes. J’ai une adolescente pleine de vie, pleine de talent, et je ne peux m’empêcher de penser aux dangers qui la guettent. Je rêve d’un monde meilleur pour elle, pour toutes celles qui viendront. Les femmes elles-mêmes n’ont pas conscience de leur pouvoir : elles ont appris à se mettre en retrait, à s’effacer. Or je réclame l’égalité, ni plus ni moins. Pas une prise de pouvoir : un monde où on le partagerait à égalité avec les hommes. Ce monde-là serait forcément moins violent.
Vous vous adressez aussi aux hommes. Que peut-on faire, au quotidien ?
Beaucoup de choses. Au niveau politique d’abord : je pense aux féminicides. Certains pays comme l’Espagne ont su réduire ces chiffres terrifiants de façon significative, alors que là où je vis, ils ne varient pas. Au niveau privé, c’est une prise de conscience, des hommes comme des femmes. Et puis l’éducation, qui est le cœur du problème. En Islande, on expérimente beaucoup pour éduquer les garçons et les filles autrement, de façon plus égalitaire. Ces méthodes novatrices sont très inspirantes : on devrait davantage s’y pencher.










