Sidonie Bonnec : « Je suis le fruit de ce que ces gens ont vécu »

Il pleut sans discontinuer sur Paris. Candice ne sort presque plus de chez elle. Chaque nuit, sa fille se réveille en hurlant. Son mari, si parfait, l’est-il vraiment ? Puis, une inscription de sa cave lui fait entendre une voix venue de loin : celle d’une femme qu’on a voulu effacer. Deux époques, un même piège. Coanimatrice de « Tout le monde a son mot à dire » sur France 2, Sidonie Bonnec a publié son premier roman en 2025, « La fille au pair », vendu à plus de 150.000 exemplaires.
Au début, le mari de Candice a tout du prince charmant. Puis l’angoisse monte, par petites touches…
J’ai observé ça chez des proches : des femmes sous emprise. Le vernis prend des années à se craqueler. Le piège du pervers narcissique, c’est d’abord la séduction. Une fois qu’il a séduit et emprisonné, il commence à détruire. C’est une violence dont on ne parle pas assez. Écrire à la première personne, c’est ce qu’il y a de mieux pour comprendre ces femmes. Et pour ne pas les juger, ne pas dire : elle aurait pu se réveiller. J’ai lu plein de livres pour comprendre comment ces hommes tissent leur toile d’araignée infâme. Et ça m’a fait du bien de pointer du doigt, de dire : on voit bien ce que vous faites.
Le bruit de la montre en or que lui offre son mari ressemble à celui d’une menotte. Candice vit dans une prison dorée ?
Exactement. C’est un objet de luxe dont elle rêvait, mais elle n’osait pas le demander. Quand il le lui offre, ça n’a pas le goût de la liberté : ça la contraint. Mes romans sont un peu des escape games. Je cherche toutes les manières de verrouiller mes personnages, pour que ce soit encore plus difficile de s’en sortir. Parce que dans la vie aussi, il n’y a souvent pas qu’un verrou à lever.
Et pour mieux l’enfermer, vous noyez Paris sous la pluie…
J’ai été plongée dans cette ambiance en écrivant. Il y a un an, à Paris, il a plu six jours d’affilée. Au début, c’était romantique, jazzy. Après, ça m’a horrifiée. J’ai lu que ces épisodes diluviens seraient le pendant des futures canicules. Et je me suis dit : si on doit se confiner, comme pendant le covid, les violences intrafamiliales vont augmenter. On sera enfermé avec son agresseur.
Et les terreurs nocturnes d’Alma, la fille de Candice ?
Je me suis inspirée de mon fils. Pendant un an, vers 5 ans, il a eu des terreurs nocturnes. C’était atroce, j’avais l’impression de vivre dans « L’exorciste ». Je me suis dit que ça devait ressembler à ça, les cris d’une enfant possédée par une autre. J’ai même glissé dans le livre Niniche, le doudou adoré de mon fils. Ça le fera sourire quand il sera plus grand.
Peu à peu, Candice remonte le fil de son histoire familiale. D’où vous vient cet intérêt pour la psychogénéalogie ?
De mon père, qui s’est passionné pour notre famille. Il venait me voir, comme dans le roman, avec ses notes manuscrites à moitié lisibles. Avec lui, j’ai basculé dans le passé. Je suis le fruit de ce que ces gens ont vécu. On croit qu’en gardant un secret, on préserve la famille. Quelle erreur ! Un secret est une porte qui se ferme, une façon de boiter. Et nos enfants s’en rendent compte. Dans pas mal d’angoisses qui me servent à écrire, je pense être le réceptacle de ce qu’ont vécu des femmes et des hommes de ma généalogie.
Sans rien dévoiler, cette quête entraîne Candice très loin dans le passé. D’où vous est venue l’idée ?
J’animais une émission de culture générale sur RTL, et j’en ai entendu parler au détour d’une interview sur les femmes au Moyen Âge, les recluses. Très bien, des femmes décident de ne plus vivre et de souffrir… Je trouvais ça étrange. Je l’avais noté dans un carnet. Quand j’ai cherché un sujet pour mon deuxième roman, j’ai découvert qu’au cœur de Paris, sous le Forum des Halles, il y avait eu un immense cimetière. Je me suis dit : je vais écrire une fiction dans une histoire vraie, et donner la voix à ces femmes. Je voulais un écho avec une femme d’aujourd’hui, que ces femmes se parlent à travers les siècles. J’ai élaboré ça pendant un an. J’étais obsédée.
Six siècles séparent ces deux femmes. Rien n’a changé ?
Si, beaucoup de choses ont changé. J’aurais été très malheureuse au Moyen Âge ! Mais je voulais montrer que l’emprise et les violences faites aux femmes sont ancestrales. Il faut rester vigilantes sur nos droits : regardez le droit à l’avortement, remis en cause aux États-Unis. Quand on reproche aux femmes d’être féministes… C’est une question de survie ! Une société où les femmes vont mal, c’est une société où les hommes et les enfants vont mal.
Candice écrit des biographies en rêvant d’autre chose. Il y a de vous dans cette écrivaine empêchée ?
Oui. Longtemps, j’ai écrit des documents alors que je rêvais d’écrire de la fiction. J’en crevais à petit feu. Toucher à son rêve, c’est compliqué : si ça ne marche pas, c’est pour la vie. Mon mari et ma meilleure amie m’ont poussée : « Si tu n’écris pas, tu vas être très malheureuse un jour. » J’ai arrêté la radio et je me suis mise devant mon ordi. Le vertige. J’ai écrit « La fille au pair » à 45 ans. J’étais plus que prête. Quand on a beaucoup de choses à raconter et qu’on ne les raconte pas, on en crève à petit feu. Aujourd’hui, je suis plus sereine : mes souffrances, je m’en sers pour faire des personnages.
Être une animatrice connue, ça aide quand on veut être romancière ?
Ma seule angoisse, c’était qu’ils se disent, chez Albin Michel : « C’est l’animatrice de France 2. » Mais ils ne savaient pas que je faisais de la télé… Je me suis mis une pression de dingue pour leur dire : ce n’est pas le livre d’une animatrice, mais d’une écrivaine. Mes éditrices m’ont dit qu’un texte, ce n’est pas une figure. J’ai été traitée comme une jeune romancière. Et le jour où j’ai rendu le roman, j’ai été malade toute la semaine. Puis mon éditrice m’a appelée. J’étais dans ma cuisine. Elle m’a dit : « Tu as ton roman. » Je suis tombée par terre.
Amélie Nothomb a joué un rôle particulier dans votre parcours…
J’avais consacré mon mémoire de maîtrise, à Rennes, à « Hygiène de l’assassin ». Je l’ai envoyé chez Albin Michel, comme un clin d’œil, et j’ai reçu une lettre d’Amélie Nothomb qui m’invitait à venir la voir. Mais publier, pour moi, c’était impossible : j’étais une provinciale, j’avais l’impression que c’était réservé aux gens de Paris ou de Bruxelles. Des années plus tard, je signe mes envois de presse pour « La fille au pair » chez Albin Michel, et j’entends : « Bonjour Sidonie. » Amélie Nothomb (qui a un bureau attitré chez son éditeur, fait rarissime, NDLR) m’a dit : « Je suis très fière de vous », et m’a prise dans ses bras. Je me suis effondrée.









