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Bernard-Henri Lévy se raconte dans ses « Mémoires provisoires »

Dans ses « Mémoires provisoires », le philosophe se dévoile à travers ceux qu’il a croisés, d’Aragon à Zelensky. Rencontre avec un homme qui vit sous protection depuis vingt ans.
Entretien -
Par Rodrigue Jamin
Temps de lecture: 7 min

Au bout du bassin, un magnétophone attend sur la touche pause : Bernard-Henri Lévy écrit en nageant, et chaque aller-retour peut lui rapporter une bonne phrase, un fragment de texte. Mais l’homme qui pense en apesanteur dans sa piscine, vit lesté, puisque depuis plus de vingt ans, la République française lui assigne des policiers et une voiture blindée. Une existence sous la menace.

L’interview, oui, mais à reculons

Parti à un peu plus de 20 ans pour le Bangladesh en guerre, placé en 1977 en tête du cortège de pensée des « nouveaux philosophes », il a dessiné de Sarajevo à l’Ukraine en passant par la Libye la carte des plaies du demi-siècle écoulé et gardé, de Mitterrand à Macron, l’oreille des Présidents de l’Hexagone. Ses « Mémoires provisoires », brique de plus de 850 pages finalement très digeste, sont des « exomémoires » : il s’y raconte par les autres, grâce à une galerie de personnages où le sublime et le politique partagent souvent la banquette du burlesque et du Tout-Paris. Louis Aragon, après l’avoir dragouillé, lui fait promettre de passer sa vie à écrire plutôt que de virer acteur. Alain Delon, valise à la main, refuse de tourner une scène d’amour avec l’épouse d’un BHL réalisateur, Arielle Dombasle, de peur qu’elle ne succombe à son charme. Houellebecq lui annonce par SMS qu’il va se suicider, puis commande un yaourt au Ritz et se ravise. Celui qui a tant raconté dans ce livre ouvre pourtant l’entretien avec « Soir mag » par un aveu : il se méfie de l’exercice de l’interview.

Vous cultivez l’art du débat depuis des décennies, et pourtant l’entretien vous rend méfiant. Pourquoi ?

Parce qu’une interview, c’est ce qu’on dit, mais c’est aussi la manière dont on le dit, les regards, les gestes. Il y a toute une dramaturgie de la conversation qui se perd quand on se contente de consigner les propos. J’y vais toujours à reculons parce que je sais que, quelles que soient la qualité et la loyauté du journaliste, il manquera toujours ce qui est en train de se passer, là, entre nous, et qui est intranscriptible. Vous penserez, et vous aurez raison, avoir été d’une honnêteté scrupuleuse en reproduisant mes mots. Mais mes mots seront orphelins, coupés de tout le paralangage qui les irriguait.

L’écrivain italien Pier Paolo Pasolini vous a dit un jour : « La vie n’est pas intéressante. » Plus de 850 pages plus tard, que lui répondez-vous ?

Qu’il avait tort. En tout cas pour la sienne, et pour la mienne. Mais c’était, de sa part, une provocation. C’était peu avant sa mort, mais Pasolini était jeune, et je pense qu’il croyait avoir le temps. Après, ce qui rend une vie intéressante, ce sont les événements, les vrais. C’est-à-dire, le plus souvent, le choc avec les gens qu’on a croisés, connus, aimés, détestés.

D’où ce parti pris de vous raconter à travers eux ?

D’une hypothèse philosophique : un sujet est un rendez-vous de sujets. Une âme est peuplée, et ce qui est intéressant en elle, ce sont les figures qui la peuplent, qui la hantent, qui la constituent. Je ne crois pas au sujet souverain, tout armé, qui viendrait au contact des autres. Je crois que chaque contact révolutionne le sujet.

Pourquoi avoir écrit ces « Mémoires provisoires », au fond ?

Pour deux raisons. D’abord parce que quand on a eu la chance de vivre ce que j’ai vécu et de rencontrer qui j’ai rencontré, il y a presque un devoir de transmission. Ensuite parce que je sais d’expérience que d’autres se chargent, et se chargeront de plus en plus, de raconter à ma place ce que j’ai vécu. Il y a une vingtaine d’années, il y a eu une épidémie de livres prétendant me raconter : sept ou huit en un ou deux ans, des biographies, des pamphlets… Je me suis dit qu’il faudrait tôt ou tard mettre moi-même sur le papier ce que j’ai fait, ce que j’ai vu, qui j’ai vu, qui je suis. Il est très important, pour un écrivain, de ne pas laisser le dernier mot aux autres. Surtout quand ils sont mal intentionnés.

Jeune homme, imaginiez-vous cette vie-là : les fronts, les rencontres, l’oreille des Présidents ?

Les zones de conflit, oui. J’ai toujours pensé que j’y serais, et j’ai commencé ma vie comme ça, dans la guerre du Bangladesh. Faire bouger les lignes aussi, puisque j’ai commencé par là, avec une chose dont je suis rétrospectivement fier : l’histoire des Birangonas. Les rencontres, en revanche, je n’en imaginais rien.

À Sultana, une jeune femme violée pendant cette guerre, vous promettez d’aller plaider sa cause jusque chez le Premier ministre. Vous avez souvent forcé le destin ainsi. D’où vous vient ce culot ?

Au Bangladesh, c’est la rencontre avec cette jeune femme qui m’a bouleversé. Elle venait de mettre au monde un petit garçon et elle était bannie, même par sa famille. Ça me semblait tellement injuste. Je lui ai fait une promesse folle : « Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, j’irai voir jusqu’à votre Premier ministre s’il le faut. » Bien plus tard, je suis avec Massoud dans une mosquée. Je lui dis : « Je vais rentrer à Paris et je vais tout faire pour que vous rencontriez le Président de mon pays. » Pourquoi je dis ça ? Je n’en sais rien. Le Président, c’est Chirac, ce n’est pas mon ami. Mais je lui fais ce serment et je le tiens : je l’amène à Paris. Et puis il y a Benghazi, menacée par les chars de Kadhafi. Je suis fâché avec Nicolas Sarkozy depuis quatre ans, on ne se voit plus. Le hasard fait que je suis là quand un Conseil de transition se forme, et je dis à ces Libyens que je vais plaider leur cause auprès du Président français et faire qu’il les reçoive. Et j’ai été moi-même stupéfié par mon culot. Ou mon inconscience. Mais le fait est que cela marche.

C’est sur le terrain que vous vous sentez à votre place ?

Non. Je me sens à ma place à mon bureau, devant une feuille blanche ou des feuilles raturées. Mais quand on a la force de prendre un engagement pareil et la force de le tenir, ce serait dommage de ne pas le faire.

Sur un tout autre sujet : l’antisémitisme n’a cessé de monter ces dernières années, plus encore depuis le 7 octobre 2023. Quel regard portez-vous sur cette époque ?

Un regard d’effroi. L’antisémitisme a toujours été là, j’ai passé ma vie à le combattre. Ce que je n’aurais jamais imaginé, en revanche, c’est l’ampleur que ça allait prendre. Un pourcentage important de jeunes qui admettent leur antisémitisme, selon un sondage récent. Des artistes juifs interdits. Le fait que je ne puisse plus me déplacer librement. Tout ça dépasse ce que j’avais pu imaginer.

Vivre avec une cible sur la tête, ça s’affronte comment ?

Je vais vous raconter une anecdote belge. Il y a une vingtaine d’années, mon fils m’appelle des sports d’hiver : « Papa, est-ce que ça va ? » Ma photo était à la une de « La Dernière Heure », avec un titre comme « Belliraj, sa prochaine cible ». On avait retrouvé chez lui (Abdelkader Belliraj, un Belgo-Marocain, a été condamné à la perpétuité pour terrorisme au Maroc, avant d’être gracié en 2025, NDLR) une liste de personnalités juives, dont plusieurs Belges. Et moi. Ce n’est pas ce qui a déclenché ma protection. Mais voilà un exemple : un homme qui habitait Bruxelles, et j’étais en tête de sa liste.

Et vos proches ?

Je les ai rassurés. Je leur ai dit que j’étais hors d’atteinte.

Vous ne vous sentez jamais en danger ?

Pour être honnête, j’ai tellement l’habitude de l’être que je n’y pense pas. Et puis les policiers qui me protègent sont formidables.

« Mémoires », ça sonne comme un bilan. « Provisoires », comme un sursis ?

« Mémoires », ça veut dire qu’on commence à penser à la mort. Et « provisoires », qu’on est toujours vivant.

Très vivant, même. À votre âge (78 ans le 5 novembre, NDLR), qu’est-ce qui vous fait encore courir ?

La même chose qu’à 20 ans. Sultana.

Retrouvez l’interview complète

« Mémoires provisoires », Bernard-Henri Lévy, Olivier Nora éditions, 858 p., 28 euros.

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