Good Baye, Nathalie

Son chic, c’était le naturel. Cette façon à la fois très intuitive et très travaillée d’épouser toutes les facettes du genre humain, tous les sentiments, toutes les situations du quotidien avec ses tracas, ses crises, ses petits bonheurs, ses désirs, ses faiblesses et ses peurs. Nathalie Baye nous a quittés un jour de printemps, le vendredi 17 avril. Sa mort a été annoncée par sa fille Laura Smet. Les obsèques auront lieu le 24 avril à l’église Saint-Sulpice de Paris.
Sa fin ne fut pas heureuse
La comédienne a baissé la garde face à la maladie à corps de Lewy, comme la présentatrice météo de TF1 Catherine Laborde en janvier 2025. Une saloperie atroce, qui combine Parkinson et Alzheimer, mais à sa mode, dans un brouet de souffrances. Démence, raideurs musculaires, perte d’équilibre étaient son lot commun. On ne la voyait plus beaucoup en public, sa dernière apparition datant de 2024 au Festival du film francophone d’Angoulême. La suite se résume à un retrait douloureux, un bras de fer avec le mal qui finit par nier votre existence. 2025 fut pour elle « une année sans ». Sans sortie publique ou très peu, sans nouvelles, sans projets. La dernière – celle des adieux – marque les esprits : Nathalie Baye nous « spleene », nous manque, nous fait dériver vers nos souvenirs avec elle, vers ses films, ce patrimoine d’émotions diffuses mais bien réelles dans le miroir de la société.
Quatre Césars et une coupe Volpi
Avant la femme, parlons de l’actrice. Encore qu’elles se confondent dans l’attitude. Quelque 80 films, souvent populaires. Des rôles avec les plus grands réalisateurs : Maurice Pialat, Jean-Luc Godard, Xavier Dolan, Bertrand Tavernier, Tonie Marshall, Claude Chabrol, Diane Kurys. Et même une petite percée américaine à Hollywood avec Steven Spielberg pour « Catch me if you can » face à Leonardo DiCaprio qui l’appelait « ma maman parisienne ». Des partenaires en veux-tu en voilà. Gérard Lanvin qui lui remonte le moral dans « Une semaine de vacances » où, prof en déprime mise à l’arrêt, elle surnage. Alain Delon, dont elle absorbe la noirceur dans « Notre histoire ». Christophe Malavoy qu’elle rend plus intense dans « De guerre lasse ». Nathalie Baye rendait palpable, avec infiniment de délicatesse, les états d’âme, les fêlures, les angles morts, la finesse du doute et les regards aux tons nuancés.
Quatre Césars quasiment d’affilée : « Sauve qui peut la vie » en 1981, « Une étrange affaire » en 1982, meilleur second rôle. « La balance » de Bob Swaim en 1983 et « Le petit lieutenant » de Xavier Beauvois en 2006, meilleure actrice, en commandante de police alcoolique. Recevant son prix, elle le dédie « à toutes les actrices, les privilégiées comme moi qui sont dans cette salle, et en particulier à celles qui débutent et à celles qui attendent un coup de fil, qui sont dans le trou. »
Elle peut tout jouer



Même une prostituée au langage châtié dans « La balance » où elle rudoie Richard Berry, Christophe Malavoy (qu’elle traite de « dactylo ») et notre compatriote Jean-Paul Comart estomaqué par tant de culot. Elle aime le risque. Elle embarque dans « Une liaison pornographique » du Belge Frédéric Fonteyne face à Sergi Lopez, une histoire trouble sur un fantasme jamais révélé quand la porte de la chambre se referme sur les amants. À l’arrivée une coupe Volpi à la Mostra de Venise.
La comédienne assume tous les registres. Pas seulement les rôles intériorisés à fleur de peau, où le non-dit compte davantage que le gros plan. Elle s’amuse dans des comédies, « Ab Fab » avec Josiane Balasko, « Alibi.com » 1 et 2 avec Didier Bourdon. Elle joue les épouses, les bourgeoises. Dans « Vénus Beauté », elle campe Angèle, une esthéticienne qui recueille les confidences de clientes assez dévêtues qui rêvent de grand amour. Elle refuse de s’enfermer dans une voie toute tracée, rassurante, par rejet d’une « certaine claustrophobie » imposée où se répètent les mêmes personnages. Elle touche la corde sensible sans forcer comme dans « J’ai épousé une ombre », sous une fausse identité, face à Francis Huster et Guy Tréjan.
Avec elle, le vrai talent se fait discret

Avec Gérard Lanvin, son fiancé de cinéma, elle tourne trois films. Interrogé sur RTL radio, il salue la femme et la comédienne : « Son intelligence, sa réflexion sur les femmes. Hors plateau, on s’entendait bien. Elle acceptait ma nature de forain qui la faisait rire, le langage populaire, ces différences entre le Conservatoire et les marchés. Elle n’est jamais devenue une people, restant à bonne distance du monde médiatique. Elle m’a appris que sans les autres, on n’est pas grand-chose. Elle a toujours gardé ce cap et cette manière de penser. »
À la base de l’édifice, on trouve un homme, chantre de la Nouvelle Vague qui la choisit en 1973 pour « La nuit américaine » : François Truffaut. Elle campe une jeune scripte inexpérimentée. « Il m’a transmis le virus du cinéma. Ce fut une merveilleuse entrée dans le métier qui commençait fort pour moi. » Avant de le retrouver plus tard dans « La chambre verte ». Dans ce premier film, il lui souffle cette réplique culte, évidente comme une conviction : « Je quitterais un mec pour un film, mais jamais je ne quitterais un film pour un mec. »
Loin des paillettes
Nathalie Baye joue ensuite la voisine ou la collègue, la prof en rade, la pute plutôt gonflée, peu d’héroïnes trop faciles, sans manquer à ses devoirs de star glamour dans les festivals. Mais de star, elle n’en a qu’une lointaine approche, lui préférant le calme de sa maison de la Creuse, loin des paillettes, au contact de la campagne et du village où tout le monde la connaît. Elle joue son propre personnage dans « Dix pour cent », la série télé à succès, devant la caméra de Cédric Klapisch, en affrontant sa fille, qu’elle côtoie sur grand écran dans « Les héritières ». Sa fille adorée, protégée, pour laquelle elle peut mordre, lâchant ses coups, ses phrases assassines contre Laeticia Hallyday après la mort de Johnny, quand la question de l’héritage tourne au vinaigre.
Dominique Besnehard, son agent depuis 40 ans et son « frère », ne tait pas son chagrin dans « Le Journal inattendu » sur RTL : « C’est un choc pour moi. Nathalie était la sœur que j’ai toujours rêvé d’avoir. Elle avait une grande moralité, une droiture. On avait envie d’être parfait face à elle. » Car le métier lui rend hommage, de Nicole Garcia à Jacques Weber, en passant par Sandrine Kiberlain.
Elle forge son destin très jeune

Ses parents ne se sont jamais réjouis de son succès. Ce chapitre reste comme une plaie ouverte, qu’elle évoquait avec une lucidité un peu triste. Nathalie Baye naît dans une maison prêtée à ses géniteurs, des artistes peintres un peu bohèmes et sans le sou, à Mainneville, le 6 juillet 1948. La famille ne roule pas sur l’or. Un berceau modeste, surtout sur le plan affectif. Ses parents ignorent sa réussite, bouche cousue, car ils estiment qu’elle leur vole la vedette. Pas un mot ni le moindre encouragement.
Alors elle s’est débrouillée, dès ses jeunes années. À 14 ans, elle quitte l’école : « Je m’ennuyais. » Élève dyslexique et dyscalculique. Elle se destine à la danse, l’école du sacrifice, du maintien et du jamais assez. Elle se voit ballerine, passe un peu de temps à Monaco et Menton. Elle part à New York à 17 ans, une année en totale autonomie chez des gens qu’elle ne connaît pas, un apprentissage de la responsabilité, sans faire de bêtises.
De retour à Paris, elle s’inscrit au Cours Simon. Révélation, elle y trouve sa voie, une raison d’avancer et son vrai métier pour lequel elle se programme de tout son être, de toute son âme. La suite est connue. Débuts au théâtre, cinéma d’auteur et cinéma populaire, autant de visages de celle qui délaisse le fourreau de la célébrité. Elle chante même à 73 ans avec le duo électropop The Penelopes un titre, « Life is long », passé inaperçu. Sa vie se déroule au cinéma en tête d’affiche. En 2012, elle reçoit un Magritte d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Elle vient le chercher à Bruxelles devant une assistance conquise. Plus tard, elle se rendra au Festival du film de comédie de Liège.
Son idylle avec Johnny

« Elle a été l’infirmière de beaucoup d’hommes qui avaient plein de problèmes. » La phrase est de Dominique Besnehard. Quand le couple Johnny-Nathalie se déclare urbi et orbi, le monde est surpris. Le mariage du feu et de l’eau, des nuits blanches et du coin tranquille. Et pourtant, une petite fille naît, Laura, à qui Johnny dédie une chanson. Ils tournent ensemble « Détective » de Jean-Luc Godard. « Elle l’a intellectualisé et lui l’a popularisée », résume son ami. Elle prend date dans son répertoire en susurrant les paroles d’ouverture de « Quelque chose en nous de Tennessee », un moment de grâce partagé sous la houlette de Michel Berger pour l’album « Rock’n’roll attitude ». Le couple fonctionne et défie un temps les pronostics, Johnny se calme. Ils auront une fille, Laura. Mais la belle histoire s’étiole. L’amour dure trois ans.
Nathalie Baye est une amoureuse entière. Toute jeune avec Philippe Léotard, écorché vif, peu doué pour la raison. Les autres sont plus stables, plus solides : Pierre Lescure, tout-puissant décideur du cinéma français avec « Canal + », ou Jean-Louis Borloo, le politique atypique et généreux. Des profils larges, venus d’horizons marquants, mais de passage.

Elle reste fidèle, à elle-même et à ses convictions. « Ma plus grande fierté, c’est d’avoir réussi à être en accord avec mes petits rêves. » La formule vaut serment. En 2023, elle signe une tribune pour faire évoluer la loi sur la fin de vie. Quand éclate l’affaire Depardieu, son partenaire dans « Rive droite, rive gauche » de Philippe Labro mais plus encore dans « Le retour de Martin Guerre » (rôle repris ensuite aux E.U. par Jodie Foster et Richard Gere dans « Sommersby »), elle défend son ami, du moins l’homme des débuts, attentionné, loin de ses outrances et des gestes déplacés de la star coincée dans son époque.
« C’est pas marrant de vieillir », disait-elle pudiquement, tandis que sur son visage s’invitaient le recul et la maladie, impérieuse, décisive, sans pitié. Le cinéma est étrange. On devra s’habituer à cet arrêt sur images. Sa disparition cause le même émoi que celle de comédiennes attachantes aux yeux du public, Romy Schneider ou Annie Girardot. Le même sentiment de perte, d’une scène où l’on crie « Coupez ! », d’un départ qui serre le cœur. Qui va la remplacer aujourd’hui ? Peut-être Karin Viard, capable du grand écart, de drôlerie et de vacherie, d’audace et de sensibilité. Mais au fond, pas exactement, Nathalie Baye fut et restera Nathalie Baye avec sa particularité, accessible à une gamme de personnages comme nous tous, une palette complète, un baiser, une colère, de la franchise, des expressions, un regard, une voix particulière. Une femme. Une présence.








