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La maison du Général de Gaulle mise en vente

La maison du Général de Gaulle est mise sur le marché par ses quatre petits-fils. L’État français entend bien se porter acquéreur de ce lieu de mémoire toujours très visité.
Journaliste Temps de lecture: 2 min

Il est des lieux emblématiques chers à la nation de par leur dimension historique. La Boisserie, résidence privée de la famille de Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises, en Haute-Marne, cadre parfaitement avec cette exigence. Elle a longtemps abrité la vie volontairement retirée du Général et des siens. Elle est désormais en vente de par la volonté de ses petits-fils, Charles, 77 ans, Yves, 74, Jean, 72 et Pierre, 62. Ceux-ci ne s’entendent pas.

Deux des héritiers – Charles, ancien eurodéputé FN, et Pierre, exilé en Suisse et soutien de Poutine – ont fait savoir leur décision commune qui, immédiatement, a pris l’allure d’une affaire d’État. Inconcevable de fait de voir La Boisserie filer en d’autres mains que celles de la Nation et des Monuments historiques, avec l’assentiment des Compagnons de la Libération. La maison chère au cœur du Général « doit rester celle de tous les Français », comprenez propriété de l’État pour sa valeur mémorielle, en forme de respect pour son célèbre occupant.

Achetée en 1934

Personne n’imagine en France la demeure du Général sortir du patrimoine de l’État français.
Personne n’imagine en France la demeure du Général sortir du patrimoine de l’État français. - BelgaImage

Quand il l’achète en 1934 avec sa femme Yvonne, de Gaulle (âgé de 43) opte pour un cadre de vie tranquille et campagnard. Le village est isolé, le climat parfois rude, surtout en hiver, quand une écharpe grise s’enroule autour des champs. Qu’importe, le lieu correspond à son tempérament. La famille s’installe avec les trois enfants, l’aîné Philippe (décédé en mars 2024), futur amiral, Elisabeth et Anne, leur petite fille trisomique qui a besoin de calme. Il n’y a pas d’eau courante et on s’éclaire à la lampe à pétrole. Le confort moderne arrivera progressivement. Avec ses 14 pièces, La Boisserie (dont le nom découle du mot brasserie à l’époque de Napoléon Ier) plaît au Général, à la nature parfois taciturne. Elle est pourtant très ancienne, datant de 1810. Des travaux sont à prévoir.

De Gaulle vient y chercher le repos, loin de l’agitation parisienne. Colombey est aussi bien située entre la capitale et les villes de garnison de l’est de la France où, en tant que militaire, il est toujours appelable (nous sommes avant-guerre). Il espère être promu au 507e régiment de chars de combat, une arme pour laquelle il milite et dont il faut se doter.

Un isolement volontaire

Les enjeux politiques sont ici tenus à bonne distance. De Gaulle est chez lui, dans un havre de paix qu’il aménage à sa guise, goûtant l’espace et la vue sans personne à l’horizon. Un ermitage bourgeois sans ostentation, presque austère. La famille est aidée par une cuisinière, une femme de ménage et une religieuse vouée au bien-être de la petite Anne, son amour et son chagrin. Celle-ci peut à loisir se promener sans risque. On a même comblé une mare pour éviter tout accident de noyade.

Vient Mai 40, la débâcle, l’exode, le départ pour Londres (où le rejoint sa famille) et l’appel du 18 Juin. La Boisserie est laissée à son sort, occupée par les Allemands qui la pillent et l’incendient. Quand il reviendra vérifier son état en 1946, son fils Philippe découvrira une ruine. À cette date, elle devient pourtant la résidence officielle et définitive des de Gaulle. Hélas !, un drame s’invite au foyer : le décès d’Anne en 1948, d’une bronchopneumonie, qui meurt dans ses bras. Il en conçoit une peine inguérissable. C’est de là que le représentant de la France libre va gérer les crises, son retour au pouvoir en 1958, et c’est là qu’il va se réfugier en 1969 après l‘échec du référendum. La Boisserie fut plus qu’une base arrière. Elle est devenue lieu de mémoire des gaullistes, étape à visiter pour le grand public, dont de nombreux Belges venus par l’autoroute de Reims, en quatre heures de voiture depuis Bruxelles. Les admirateurs restent nombreux. Stéphane Bern y a consacré un « Secrets d’histoire ».

Il bannit le téléphone

De Gaulle fait ériger une tour d’angle côté est. Il y installe sa bibliothèque pour travailler. Il y rédige ses « Mémoires de guerre », dont le premier tome paraît en 1954 chez Plon. Sourcilleux, l’auteur entend ne pas être dérangé. Il bannit le téléphone qui ne sera installé que lors de son accession au pouvoir en 1958, en signant la fin de la Quatrième République. Il y commencera aussi la rédaction de ses « Mémoires d’espoir » après sa retraite forcée en 1969.

De Gaulle apprécie l’endroit. En matinée, il boucle sa promenade quotidienne dans le parc. Il confesse « en avoir fait 15.000 fois le tour ». Il embrasse « la forêt gauloise ». Il marche et réfléchit. S’aère, loin du tumulte politique qu’il a toujours considéré d’un œil méprisant. Silence, travail, lecture, derrière la façade en vigne vierge, de Gaulle a le temps de se retourner sur le chemin accompli, au milieu d’une solitude choisie. Il consent à quelques invités triés sur le volet, des compagnons de route comme Georges Pompidou ou André Malraux. Alors, la discussion – qu’on devine élevée – se prolonge au salon après le déjeuner, autour d’un café.

La maison se visite

Au village, la maison se visite partiellement. Comptez trente minutes, indique un répondeur. Le Mémorial et la Croix de Lorraine ne sont pas loin. La tombe du héros et des siens est au cimetière. L’adresse se trouve facilement : 1 rue du Général de Gaulle. À l’intérieur, on aperçoit son décor, ses objets, les cadeaux offerts par les grands de ce monde, un coffre à cigares apporté par Fidel Castro, des photos dédicacées de Kennedy, d’Elizabeth II ou de Churchill, son grand rival de 40-45, mais aussi un briquet, des armes d’apparat, un mobilier trahissant le classicisme raisonnable de son hôte. C’est ici qu’il hébergea Konrad Adenauer pour sceller la réconciliation franco-allemande.

De Gaulle revient ainsi dans l’actualité à son corps défendant. Peut-être se retourne-t-il dans sa tombe au vu des orientations politiques choisies par deux de ses petits-fils. Mais ses murs et sa maison tiennent bon. Les estimations oscillent entre 800.000 et 3,5 millions d’euros, selon Europe 1.

De Gaulle, c’est la France

Charles de Gaulle en 1940.
Charles de Gaulle en 1940. - BelgaImage

En 2025, 350 objets personnels avaient été mis en vente chez Artcurial (dont la correspondance avec le maréchal Pétain), largement préemptés par l’État français. La vente a rapporté 5,6 millions d’euros. Le mythe se prolonge, comme le prouve l’intérêt porté à la vente de sa maison. Il enflamme même le Festival de Cannes dans un film avec Simon Abkarian, une grosse production de plusieurs millions d’euros (un rôle déjà incarné à l’écran par Bernard Farcy, Lambert Wilson et Samuel Labarthe).

La Boisserie reste attachée à son nom. Il y meurt le 9 novembre 1970, terrassé par un anévrisme alors qu’il faisait une réussite dans sa bibliothèque, à presque 80 ans. Son successeur, Georges Pompidou, prend la parole à la télévision, sur l’ORTF, avec un message empreint de dignité : « Françaises, Français, le Général de Gaulle est mort. La France est veuve. » De Gaulle entre définitivement dans l’Histoire. Pas un village en France qui ne lui dédie une rue ou une place, mais c’est bel et bien à La Boisserie que battait son cœur.

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