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Quand Hitler défilait à Bastogne

Le 17 mai 1940, le Führer paradait devant ses troupes au centre-ville. Pendant l’hiver 44/45, la Wehrmacht allait perdre la bataille des Ardennes face aux Américains.

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Le nom de Bastogne résonne encore aux États-Unis comme un des grands faits d’armes de l’histoire universelle américaine. Bastogne est certainement une des villes les plus connues outre-Atlantique, rappelle Jean-Marie Doucet dans son livre “Bastogne la légende” (*). L’ancien journaliste de “L’Avenir”, passionné par cet épisode marquant de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, s’est éteint juste avant la publication. Il a rédigé un livre original, qui dépasse le formidable héroïsme des G.I.’s, pour analyser en profondeur «comment la presse américaine fabriqua le mythe». Car Bastogne, avec sa résistance, son hiver féroce, son sauvetage miraculeux, a laissé des traces dans les esprits. La petite ville ardennaise, plongée au cœur de la bataille des Ardennes, est toujours regardée aux USA comme le symbole de la bravoure, «au même titre que Gettysburg ou que Fort Alamo» sur l’échelle des monuments commémoratifs nationaux, insiste l’auteur. Bastogne appartient aux Belges mais aussi aux Américains qui viennent s’y recueillir. Elle fut citée en exemple par John Kennedy, George Bush père ou Barack Obama.

Ce ne sont pas les Belges, mais bien les belligérants qui lui ont conféré cette place unique. À commencer par Hitler qui, le 17 mai 1940, se fait déposer en avion au quartier général de von Rundstedt, six jours après l’invasion de la Belgique. Le Führer vient y célébrer sa victoire. On le voit défiler debout dans sa Mercedes décapotable, acclamé par les soldats de la Wehrmacht. Il semble heureux sur cette photo prise par le photographe nazi Heinrich Hoffmann, avenue de la Gare, dans ce bain de foule très martial. Il a tenu à venir lui-même diriger les opérations alors que, de l’avis du commandement militaire, il n’est pas le plus indiqué pour le faire. D’autres photos ont été prises, notamment montrant le chef de guerre penché sur une carte d’état-major, maître du jeu et stratège de son image destinée à la postérité. La photo fera la Une du Berliner Illustrierte Zeitung du 30 mai 1940, tiré à un million d’exemplaires. Hitler sait le prix de la mise en scène; Bastogne sert de décor. Elle servit aussi de cadre à une intense bataille médiatique, de communiqués et d’opinion. Le Führer ouvre la bataille des images. Il va être servi quatre ans plus tard, quand la presse U.S., massée près du front, lui rendra la monnaie de sa pièce.

Tous les correspondants des grands journaux et radios se pressent en cet hiver 44 pour relater l’offensive allemande contrée par les parachutistes de la 101e Airborne. «360 reporters sont sur pied de guerre», souligne l’auteur. Beaucoup logent à l’Hôtel de Portugal à Spa. On va assister à l’alliance de la presse libre et de l’US Army. Tandis que les gradés – Patton, Eisenhower notamment – manœuvrent, les envoyés spéciaux se mobilisent. À la photo, Robert Capa signe des clichés historiques. Au texte, tous les grands journaux suivent l’évolution des combats au jour le jour. Bastogne fait la Une du New York Times le 23 décembre 44. D’un côté, les clameurs triomphalistes de Berlin au début de l’offensive vécue comme un baroud d’honneur; de l’autre, un typewriter battalion où l’on trouve notamment Walter Cronkite qui fera ensuite carrière à la télé. NBC est là, CBS aussi. Comme le Chicago Tribune. Capa mitraille pour le magazine Life. La guerre des mots fait rage, mais le blue pencil – surnom donné par les journalistes à la censure militaire pour biffer dans leurs articles toute information stratégique exploitable par l’ennemi – veille au grain. Ernest Hemingway pointe son nez avec sa compagne Martha Gellhorn. Il y a de l’héroïsme, de la peur et du danger, le grondement des armes et la lutte du bien et du mal à relater. Du pain bénit pour les baroudeurs de la plume trempée dans l’encrier de l’Histoire. Bastogne entre dans la légende pour se transformer petit à petit en mythe. Un mythe entretenu qui va traverser les années jusqu’à aujourd’hui.

Nuts, un juron qui fait le tour du monde

C’est tout le mérite du livre de Jean-Marie Doucet. Il explore en parallèle le bénéfice symbolique retiré de cette victoire sur le fil. Tout en racontant les pertes et les combats, les sacrifices, l’espoir chancelant, les blindés défoncés et les villages cimetières, il cerne la lecture patriotique forgée par les Américains. Bastogne figurait dans les épisodes de Band of Brothers, la série de Steven Spielberg avec Tom Hanks (qui est d’ailleurs venu incognito il y a quelques années pour humer les lieux). Hollywood s’y est intéressé. Et pour cause, des réalisateurs aussi étoilés que George Stevens (Géant) ou William Wyler (Ben Hur) étaient présents, aux côtés de la 1re Armée américaine. Quand au correspondant du London Daily Telegraph, un certain Cornelius Ryan, il signera plus tard un célèbre livre qui deviendra au cinéma… Le jour le plus long. Mais que serait Bastogne sans la célèbre réplique du général McAuliffe au commandement allemand exigeant sa reddition dans la ville encerclée? Tout espoir semblait perdu. McAuliffe contre-attaque d’un mot: «Nuts! Surrender? Nuts!» Se rendre? Des noix, pas question! Le mot figurera en Une du Stars and Stripes le lendemain, 29 décembre. Il aurait presque pu sortir le soir même avec le décalage horaire Europe-États-Unis. «Nuts, un juron qui fait le tour du monde», écrit Jean-Marie Doucet.

McAuliffe fut invité à la fin de la guerre à Washington par le président Truman à signer la copie de l’acte de capitulation du IIIe Reich. Après Bastogne, où il fit bloc avec ses 10.000 hommes, il poursuivit la lutte finale jusqu’à la prise de Berlin par les Alliés et les Russes. Bastogne entra dans le roman national américain. Des liens se sont tissés. Le 10 juillet 1946, l’ambassadeur de Belgique aux E.U., le baron Robert Silvecruys, remit aux autorités US une urne scellée contenant une pelletée de terre prélevée au Mardasson en guise de remerciement de la Belgique au peuple américain. On posa la première pierre du célèbre bâtiment en 1946. Il fut inauguré le 16 juillet 1950 par le prince Baudouin en présence de McAuliffe. La bataille des Ardennes fit 75.000 victimes. À Bastogne même, elle se solda côté américain par 1.500 tués, 7.000 blessés et 3.000 disparus. Les libérateurs ont payé le prix fort. Ils ont aussi transformé leurs mérites en héritage démocratique. Hitler, lui, ne défila qu’une fois à Bastogne.

(*) “Bastogne la légende”, par Jean-Marie Doucet, éd. Weyrich, 232 p., 33€.

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