Les 7 merveilles de Belgique: le trésor unique de l’Adoration de l’Agneau mystique

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Le ciel est bas et la pluie s’apprête à tomber sur Gand. L’automne est là et les touristes se font moins nombreux. Devant la cathédrale Saint-Bavon dans le cœur de la riche cité, des groupes de pensionnés, l’un parlant allemand, l’autre espagnol, le troisième français, écoutent attentivement les explications de leurs guides respectifs avant d’entrer dans le saint des saints, une chambre forte installée dans une chapelle qui abrite « L’Adoration de l’Agneau mystique ». Le retable d’Hubert et Jan Van Eyck est en effet l’une des œuvres picturales les plus appréciées au monde. Elle serait même la deuxième peinture la plus admirée et regardée après la Joconde. L’année dernière, ils étaient plus de 160.000 à venir la voir. Un chiffre en augmentation après les attentats bruxellois de 2016 qui avaient fait chuter le nombre de touristes venant en Belgique.

Commandé à Hubert Van Eyck, réalisé par son frère Jan

«  J’ai vu des visiteurs japonais pleurer en regardant le retable et d’autres se mettre à genoux tant ils étaient émus », raconte l’un des gardiens de l’Agneau mystique. Des quatre coins du monde, des hommes et des femmes viennent admirer l’œuvre commanditée par Joos Vijd à Hubert Van Eyck. L’échevin gantois et son épouse Lysbette Borluut veulent une œuvre grandiose pour la nouvelle chapelle qu’ils font construire dans l’église Saint-Jean qui deviendra par la suite la cathédrale Saint-Bavon. Cependant, le peintre décède en 1426, avant même d’avoir commencé à travailler sur le projet et c’est son frère Jan qui reprend la commande. L’artiste qui œuvre à la cour de Bourgogne auprès de Philippe le Bon peint un magnifique ensemble de 24 panneaux de bois achevé en 1532 et fourmillant de mille détails. C’est qu’à l’époque, les croyants sont pour la plupart illettrés et les messes sont dites en latin. Il faut donc enseigner les récits bibliques par les images et, surtout, il faut impressionner les fidèles pour les impliquer dans leur foi et leur montrer combien malgré le sang qui s’écoule de sa blessure, le Christ incarné par l’agneau est toujours debout, ressuscité et rachetant le péché du monde.

Les frères Hubert et Jean Van Eyck. Au premier on commanda l’œuvre, le deuxième l’exécutera en raison du décès de son frère.
Les frères Hubert et Jean Van Eyck. Au premier on commanda l’œuvre, le deuxième l’exécutera en raison du décès de son frère. - BelgaImage

Et sans conteste, l’Agneau mystique impressionne, subjugue, fascine même tant le trait est minutieux, qui révèle tous les détails d’une chevelure, d’un tissu, d’une fourrure, d’un brocart, l’éclat d’un verre et de pierres précieuses. Ce réalisme inédit se double d’une utilisation novatrice, aérienne, de la perspective qui donne une profondeur exceptionnelle. Dans ce XVe siècle, le peintre réalise une véritable révolution optique ! Et puis, comment ne pas souligner l’éclat des couleurs de sa peinture à l’huile ? Autrefois le triptyque était d’ailleurs la plupart du temps fermé, montrant seulement aux fidèles les panneaux extérieurs grisés. Il n’était ouvert que le dimanche pour faire éclater alors ses couleurs frivoles. Mais l’art de Jan Van Eyck éblouit aussi par la faune et la flore exotiques représentées qu’il a connues lors de ses nombreux voyages à l’étranger, l’homme ayant été envoyé dans les cours d’Europe par Philippe le Bon, officiellement pour réaliser des portraits, mais officieusement pour observer – si ce n’est espionner – les cours rivales.

Tant de qualités artistiques couplées à un talent d’observation et à des connaissances scientifiques – il représente par exemple la Lune avec une exactitude jamais atteinte jusqu’alors – ont permis à Van Eyck de porter l’art de la peinture à l’huile à un niveau jamais atteint. Le peintre donna vie à des hommes et des femmes avec génie, au point que leur respiration semble perceptible.

La semaine prochaine : Manneken-Pis (5).

Une œuvre au destin mouvementé

Par Joëlle Smets

Son histoire est à la hauteur de sa splendeur. Un siècle après sa réalisation achevée en 1432, cette œuvre magistrale de l’histoire de l’art fut jetée dans les flammes quand, en 1566, la région se déchire autour du statut des images saintes. Le retable est sauvé in extremis pour être exposé plus sereinement dans l’église Saint-Jean de Gand, qui deviendra la cathédrale Saint-Bavon.

Mais en 1794, quand elles envahissent nos régions, les armées françaises volent le polyptyque et l’accrochent aux cimaises du Louvre. La France ne rendra l’œuvre qu’en 1815, après la chute de Napoléon mais… sans les volets ! Ceux-ci passent entre les mains de collectionneurs privés qui les revendront au roi de Prusse, Frédéric Guillaume III.

Pendant la Première Guerre mondiale, ce sont les Allemands qui volent le retable gantois et le restituent à la fin du conflit dans son entièreté, avec les panneaux appartenant pourtant en toute légalité au roi de Prusse. La Deuxième Guerre mondiale n’est pas sans conséquences pour le chef-d’œuvre des frères Van Eyck. La Belgique craint un nouveau vol et décide de mettre le trésor en sécurité au Vatican. Mais pendant le transfert, l’Italie passe du côté allemand et la Belgique décide de laisser le retable en France, à Pau, signant même un accord avec la France et l’Allemagne pour que l’œuvre ne soit pas déplacée. Mais en 1942, Hitler ne respecte pas son engagement et emmène le tableau au château de Neuschwanstein, en Bavière. Inquiètes des conséquences des bombardements alliés, les autorités nazies décident de mettre l’œuvre en sûreté dans une mine de sel d’Altaussee, en Autriche. Pourtant, quand les troupes américaines approchent, ces mêmes responsables veulent dynamiter la mine. Le retable n’est finalement pas détruit et ce sont les « Monument men » – cette section des armées alliées chargée de retrouver les biens artistiques dérobés par Hitler – qui le retrouveront. L’Agneau mystique est remis en grande pompe à la Belgique lors d’une prestigieuse cérémonie organisée au palais royal de Bruxelles.

Nouveau rebondissement

Mais il est exposé à Gand, incomplet, un des panneaux manquant toujours. C’est que dans la nuit du 11 avril 1934, un énième vol est commis : les deux représentations de Saint-Jean Baptiste et des Juges intègres sont dérobées. Pas moins de treize rançons sont demandées. En mai de la même année, la police retrouve la partie consacrée à Saint-Jean Baptiste dans une consigne de la Gare du Nord à Bruxelles et – coup de théâtre – le 25 novembre 1934, un certain Arsène Goedertier, agent de change et sacristain à Wetteren, est pris d’un profond malaise. Avant de tomber dans le coma et de décéder quelques mois plus tard, il murmure quelques mots, avoue être le voleur de l’Agneau mystique, mais ne parvient pas à donner des précisions sur la cachette…

En 1938, nouveau rebondissement dans cette étrange affaire : le ministre de l’instruction Octave Dierckx se voit proposer la restitution du panneau en échange d’une rançon de 500.000 francs belges. Mais le Premier ministre de l’époque, Paul-Henri Spaak, tranche et refuse, expliquant qu’« on n’est quand même pas en Amérique ».

Où est le panneau des Juges intègres ? Nul ne le sait. Il semblerait qu’il soit chez une grande famille gantoise. Il y a 35 ans, celle-ci aurait même contacté la direction de la Kreditbank pour proposer de rendre l’œuvre en échange de 20 millions de francs belges. Le comité de direction de la banque se réunit, hésita, craignit d’être accusé de recel.

Finalement la famille gantoise se ravisa. Mais qui sait… à l’occasion des festivités Van Eyck que la ville de Gand organise l’année prochaine, cette famille rendra-t-elle peut-être le trésor…

 
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