Les dernières heures de Grace Kelly
Le destin tragique de la star de cinéma devenue une princesse de conte de fées.

La route de la Turbie, la princesse Grace l’a en horreur. Dans cette descente vertigineuse depuis la ferme princière vers la commune de Cap-d’Ail, il faut compter plus de cinquante virages à négocier, dont beaucoup sont en épingle à cheveux. Mais ce matin-là, elle n’y prête pas trop attention, tout à la discussion avec sa plus jeune fille, la princesse Stéphanie, qu’elle doit raisonner. Les boucles s’enchaînent. Grace roule à vitesse modérée. Quand, soudain, la voiture se met à zigzaguer dangereusement. Elle part à gauche, érafle son aile sur la paroi des rochers, puis rebondit vers la droite. Dans quelques secondes, un drame va se jouer. Une tragédie qui va plonger les Monégasques et le monde du cinéma dans la plus grande désolation…
C’était pourtant une belle matinée que ce lundi 13 septembre 1982. Le chant des oiseaux et les doux rayons d’un riant soleil avaient accueilli la princesse Grace à son lever, à l’aube comme tous les jours. En cette fin de l’été, la vie est belle et tranquille dans la ferme de Roc Agel, la résidence estivale entourée de champs et d’animaux, que possède le prince Rainier sur le mont Agel, qui surplombe la Principauté de Monaco. Voisinant avec une base aérienne de l’armée française et le Monte Carlo Golf Club un peu plus bas, la vaste propriété de 56 hectares est un petit paradis de verdure où la famille princière peut vivre à l’abri non seulement de la fournaise qui peut régner l’été dans les ruelles bétonnées de Monaco, mais aussi du regard des curieux à qui rien n’échappe sur le Rocher en contrebas, les touristes qui s’agglutinent par grappes entières devant le palais princier, et des Monégasques toujours l’œil en coin et pas la langue en poche.

Stéphanie amoureuse
Peut-être, dans ces moments de quiétude, Grace repense aux années où elle s’appelait Grace Kelly et était la plus grande star de Hollywood, l’égérie de Hitchcock. Depuis son mariage avec Rainier, 26 ans plus tôt, elle a dû renoncer à sa carrière et s’est consacrée à élever leurs trois enfants. Elle n’est plus une actrice, mais elle est restée du moins une icône de la mode. La princesse la plus élégante du monde. Ce qui lui fait peut-être penser ce matin-là qu’elle doit encore passer au palais pour y amener quelques tenues. Car, ce lundi, la princesse Grace s’est comme toujours levée tôt, mais pas pour flâner sur la terrasse et contempler la vue imprenable qu’elle offre sur la baie de Monaco. La Princesse a un programme chargé. Elle tient à accompagner personnellement sa fille Stéphanie à Paris. Elle a des soucis avec sa cadette, âgée de 17 ans à l’époque. Celle-ci est amoureuse. De Paul Belmondo, le fils du célèbre acteur qui, à 19 ans, est tout le portrait de son père !
Quelques semaines plus tôt, Stéphanie a refusé de participer à la croisière de la famille princière dans le cercle arctique, là même où s’était rendu le Prince Souverain mythique, Albert l’océanographe. Rainier et Grace avaient emmené leurs aînés, Albert et Caroline. Mais Stéphanie préférait passer ses vacances en compagnie de son petit ami dans les Caraïbes, à Antigua. Une île où il possède toujours une propriété aujourd’hui et où il se rend plusieurs fois par an. Grace et Rainier avaient accepté, pour donner du mou à leur fille indomptable. Mais voilà qu’au lieu de la calmer, ces vacances l’ont déchaînée !
Après avoir un peu ramé pour décrocher son bac, Stéphanie s’était inscrite à l’Institut du Design et de la Mode à Paris. Grace avait dû faire jouer de ses relations pour lui obtenir le sésame de cette école de mode parmi les plus prestigieuses du monde. Et voilà que, depuis son retour, Stéphanie ne veut plus entendre parler de stylisme ! Son dernier projet est de suivre des cours de… pilotage automobile. Elle se voit déjà conduire des voitures de course comme Paul, son nouveau modèle. Grace en a mal à la tête ! Il fallait encore ça en plus des migraines qui sont revenues cet été. Elle y est souvent sujette.

Pas de place pour trois
Selon des témoins, le week-end a été particulièrement orageux à Roc Agel. Mère et fille se sont disputées tout du long sur l’avenir de Stéphanie. Mais Grace a tenu bon. Et ce lundi 13 septembre, elle compte amener coûte que coûte sa fille à Paris et s’assurer personnellement qu’elle entame bien ses cours. Rainier est déjà descendu de bonne heure à Monaco où il avait à faire. Grace doit aussi y faire un saut, avant d’embarquer dans le Train Bleu, le luxueux train de nuit qui dessert à l’époque la ligne Calais-Méditerranée en passant par Paris. Le chauffeur personnel de la Princesse attend déjà à côté de la Rover 3500S. De couleur marron, la voiture, à boîte automatique, est puissante, bien aidée par un moteur V8. Elle a déjà neuf ans, mais Grace aime bien ce véhicule. Elle arrive de la ferme, les bras chargés de robes de haute couture, qu’elle veut descendre au palais princier. Elle les étend sur la banquette arrière pour ne pas les froisser, car le coffre est déjà rempli de leurs bagages. Aussi, il n’y a plus assez de place pour trois personnes. Elle n’aime pas conduire et sait d’ailleurs qu’elle n’est pas très douée, mais elle dit au chauffeur qu’elle va rouler elle-même. Il proteste, précise qu’il peut redescendre les robes ensuite. Elle insiste : « C’est plus simple que je conduise moi-même. »
Elle prend place derrière le volant. Stéphanie sur le siège passager. Aucune d’elles n’a passé sa ceinture de sécurité. On peut se perdre en conjectures, mais il semble fort probable que la Princesse a souhaité s’isoler avec sa fille pour reprendre leur discussion de la veille en toute intimité. Quoi qu’il en soit, après avoir enfilé les lacets de la route du Mont-Agel, Grace arrive sur la D37, la fameuse route de la Turbie en direction de Cap-d’Ail. Ce n’est pas la Corniche où elle conduit à tombeau ouvert à l’écran avec Cary Grant dans « La main au collet » – le thriller de Hitchcock qu’elle avait illuminé de sa beauté dans son ancienne vie, en 1955, un an avant son mariage –, mais la départementale 37 est tout aussi vertigineuse… et dangereuse. Aussi, Grace roule doucement et négocie parfaitement les premières séries de virages. Après une dizaine de minutes, la voiture arrive à proximité de Cap-d’Ail. Monaco se trouve à peine à deux kilomètres. C’est là, à l’approche des premiers immeubles, que les virages sont les plus serrés et dangereux.
Yves Phily, un routier à bord de son semi-remorque, est engagé dans cette descente. Il doit utiliser son frein moteur pour bien rester sur la route. Devant lui se trouve la Rover, qui roule normalement. Quand, tout à coup, Phily constate que cette dernière se met à zigzaguer, touche la paroi rocheuse à gauche puis semble retrouver le cap, mais à l’approche de l’épingle suivante, la voiture ne freine pas. Elle accélère même. Phily estimera sa vitesse à 80 km/h. Et au lieu de tourner vers la droite, elle fille tout droit, quitte la route et bondit littéralement dans le ravin, qu’elle dégringole, de tonneau en tonneau, pour atterrir sur le toit 45 mètres plus bas dans le jardin d’une villa. À cet endroit du virage, il n’y a pas de parapet, car, longeant le vide, un chemin venant de la gauche aboutissait là à la départementale.

« Maman est morte ! »
En bas, les époux Provence prenaient justement un café ce matin-là dans leur jardin. La voiture s’est écrasée à quelques mètres d’eux à peine. Ils se précipitent vers elle, éteignent le moteur qui s’enflamme avec un tuyau d’arrosage et, avec l’aide d’un voisin, parviennent à ouvrir la portière côté, la seule partie du véhicule qui ne soit pas écrasée. Une jeune femme en sort chancelante, la princesse Stéphanie. Elle ne cesse de répéter : « Maman est morte ! » À l’intérieur du véhicule gît la princesse Grace, inconsciente, les yeux ouverts mais déjà vitreux. Il est 9h54. Alertés, les secours ne tardent pas et transportent les deux victimes à la clinique la plus proche, le Centre hospitalier Princesse Grace de Monaco.
On l’a dit, aucune des deux femmes ne portait sa ceinture. Stéphanie a été touchée aux cervicales mais a eu beaucoup de chance, elle s’est retrouvée plaquée dans la niche devant le siège passager et a été protégée. Grace a été violemment projetée sur la banquette arrière. Elle présente diverses fractures, à la clavicule, au fémur, au genou, au bras. Elle a le thorax enfoncé, un poumon écrasé et des blessures à la tête. Après l’avoir opérée pendant 4 heures pour réoxygéner le poumon restant et arrêter une hémorragie interne à l’estomac, les chirurgiens veulent obtenir une image scanner de sa tête. Mais l’hôpital ne dispose pas de cet appareil à l’époque. Grace doit donc être transportée à l’autre bout de la ville, au dernier étage d’un immeuble – sur civière dans des escaliers – où se trouve le seul laboratoire d’examens de Monaco à disposer d’un scanner CAT.
L’examen révèle deux lésions cérébrales. L’une, située dans la région frontale, est d’origine traumatique, suite à l’accident. L’autre œdème, plus profond, indique selon les médecins que la princesse a été victime d’une petite attaque cérébrale en conduisant, juste assez pour lui faire perdre un instant ses esprits et provoquer l’accident. Ce qui pourrait expliquer les fréquentes migraines dont elle a souffert tout l’été. Quelques années auparavant, en 1975, la mère de Grace a été foudroyée par un AVC qui l’avait laissée très diminuée.

Un état irréversible
Dans la journée du 14 septembre, les médecins de la princesse s’entretiennent avec le prince Rainier, le prince Albert et la princesse Caroline. Hospitalisée, Stéphanie est tenue alors dans l’ignorance de ce qui se passe. Les hommes de science sont graves. Selon eux, les blessures de Grace sont trop graves et son état irréversible. Elle est plongée dans un coma profond et ne présente plus aucun signe d’activité cérébrale. Si elle devait se réveiller, ce serait pour ne plus vivre qu’à l’état végétatif. Rainier et ses enfants donnent leur accord pour débrancher l’appareil respiratoire qui maintient le corps de la princesse Grace en vie. Elle décède à 22h15.
Entre-temps, l’annonce de l’accident a fait le tour du monde et, bien plus vite encore, de Monaco. Les hypothèses les plus folles circulent déjà, bien aidées par les déclarations d’un voisin du lieu de l’accident, un certain Sesto Lequio… qui n’était même pas sur place aux moments des faits, mais qui répond volontiers aux journalistes en affirmant que c’est lui qui a éteint les flammes et extrait la princesse Stéphanie de l’épave. Il affirme aussi qu’elle était au volant ! Cela ne colle pas avec les versions des véritables témoins. D’ailleurs, en reproduisant leur itinéraire minute par minute, un policier, Roger Bencze, établira l’impossibilité pour les deux femmes d’avoir échangé leur place en cours de route. D’autant plus que Grace détestait cet itinéraire et que Stéphanie n’avait pas encore son permis de conduire. Il constatera aussi que la Princesse n’avait pas enclenché la position montagne de la boîte automatique qui met en action le frein moteur, pourtant bien nécessaire dans ces descentes dangereuses.

Les plus folles rumeurs
Le Palais princier, lui, ne fait aucun commentaire. Rainier est complètement désemparé et sans réaction suite au drame. Il est aussi possible qu’il n’ait pas voulu rendre public le fait que mère et fille se disputaient au moment de l’accident. Ce qui laisse la place aux rumeurs. Celles-ci poursuivront Stéphanie pendant des années. D’autres évoqueront encore un sabotage du véhicule, voire un assassinat perpétré par des mafieux en butte avec la Princesse… alors qu’il est plus que probable que ce drame ne soit qu’une terrible mais banale accumulation de circonstances qui ont conduit à l’accident.
Les funérailles rassemblent, entre autres stars de Hollywood, tout le gotha à Monaco, dont le roi Baudouin et la reine Fabiola. Dans l’assistance se trouve aussi la princesse Diana du Royaume-Uni, qui se considérait comme une amie proche de Grace. La pauvre ne le sait pas encore, mais quinze ans plus tard, à la fin d’une belle journée d’un mois d’août ensoleillé, elle aussi allait perdre la vie dans un tragique accident de voiture qui nourrira, à son tour, les plus folles rumeurs…
Pour en savoir plus : « Inoubliable Grace de Monaco », par Jean des Cars, éd. Du Rocher, 2022. Ou le classique « Grace », par Robert Lacey, éd. A Contrario, 1994.








