Une autopsie de Saint Lambert après plus de 1.300 ans
Saint Lambert, considéré comme le fondateur de la ville de Liège, est en cours d’autopsie dans la cathédrale de Liège. Un événement où Histoire et médecine légale se rencontrent.

C’est un moment solennel… Dans un silence religieux, tous les regards sont tournés vers le coffre du XIIe siècle tout juste extrait de la flamboyante châsse de saint Lambert. Soigneusement conservés dans des urnes reliquaires, des ossements de celui qui est considéré comme le fondateur de la Cité ardente sont extraits un à un. L’opération se déroule avec délicatesse et attention sous la surveillance de l’évêque de Liège, comme le veut la tradition séculaire. Monseigneur Delville et le médecin légiste Philippe Boxho sont réunis autour des restes de ce personnage historique pour une autopsie hors du commun. L’examen va se faire dans les murs de la cathédrale, comme nous l’explique le spécialiste liégeois : « Les ossements restent sous la surveillance de l’évêque. C’est la procédure pour garantir l’authenticité des reliques et assurer la vérification. C’est l’évêque qui devra remettre les scellés une fois que j’aurai analysé les fragments. Si les ossements sont plus ou moins en bon état, si j’ai un os long (style fémur, radius, cubitus, tibia), je pourrai évaluer sa taille. Si j’ai la taille, je pourrai estimer son poids. Avec la tête, je pourrai peut-être vérifier scientifiquement, comme l’histoire en fait état, la manière dont saint Lambert a reçu un coup de lance fatal sur le crâne. »
Quand le crâne apparaît
Dans le chef reliquaire, séparé du reste du corps, la tête de saint Lambert. À son ouverture, l’émotion est palpable… Un moment historique se déroule… Avant d’accéder au crâne, Mgr Delville découvre des écrits attestant des précédentes et rares ouvertures du reliquaire : l’un d’entre eux, en écriture gothique, date de 1489, 30 ans après la destruction de Liège par Charles le Téméraire. « Les reliques ont été conservées à travers les âges de manière exceptionnelle, indique l’évêque de Liège. Elles ont résisté à tout : à la destruction par Charles le Téméraire (qui n’a pas touché aux églises) et même à la Révolution française (même si les ornements précieux du coffre ont été volés par les révolutionnaires, les ossements ont été préservés). La châsse avec les reliques a alors été emportée par les chanoines qui ont fui vers l’Allemagne en emmenant les trésors de la cathédrale. C’est en 1803 que le coffre est revenu à Liège, à l’époque de Napoléon. »

Un personnage vénéré
Avant d’extraire le crâne, Mgr Delville honore la mémoire de saint Lambert, toujours fêté avec ferveur à Liège chaque 17 septembre par une prière pour rendre grâce « à ce saint à l’origine de notre cité et de nombreuses guérisons » constatées sur le site de sa mort. « Le lieu où saint Lambert a versé son sang, sur la place qui porte son nom, est rapidement devenu un lieu de pèlerinage et même de guérison », ajoute l’évêque. « Du coup, à l’époque, vers 700-705, la population a très vite réclamé le corps de celui qui a acquis le statut de martyr, pour ne pas dire exiger, alors qu’il avait été rapatrié à Maastricht, la ville épiscopale. C’est son successeur, saint Hubert, qui l’a ramené dans la Cité ardente. Cela montre que les Liégeois étaient déjà bien présents même si la Ville en tant que telle n’existait pas encore. Près de 100 ans plus tard, vers 800, Charlemagne choisissait Liège pour les célébrations de Noël ou de Pâques, ce qui a encore plus dynamisé la dévotion à saint Lambert. »

Dès le premier coup d’œil, le légiste constate qu’une partie de la calotte crânienne est incomplète. Philippe Boxho va tout de même pouvoir l’analyser plus en détail et peut-être trouver « des dégâts traumatiques et confirmer ou non la présence, sur ce fragment, d’une trace de coup de lance », tout en soulignant que « des fractures peuvent également être liées à l’usure, les os devenant plus friables avec le temps, leur vocation étant de disparaître ».
L’histoire en marche
Cette autopsie apportera sans doute des éléments supplémentaires à l’histoire de ce saint. Une croisée entre Histoire, religion et science. « Nous sommes dans un croisement de la science et de la foi. La science va apporter des éléments qui vont probablement étayer par leur aspect concret des éléments liés à la mort de saint Lambert et à son existence », explique Mgr Delville « Il y a donc cette dimension exceptionnelle liée au personnage, qui a donné naissance involontairement à la ville de Liège (par le fait de son assassinat au cœur de ce qui allait devenir Liège, NDLR), et l’attestation du personnage historique. Que l’on soit croyant ou non, il est vénéré et est fondamental pour l’histoire de la ville. »
Avec des milliers de corps autopsiés depuis le début de sa carrière, le responsable de l’Institut médico-légal de Liège n’en est pas à son premier « cadavre historique » : « Le plus ancien avait près de 3.000 ans et datait de la période du mésolithique », nous raconte Philippe Boxho. « C’est un spéléologue qui avait trouvé la sépulture à Sy, à 15 km de Durbuy. Il était fossilisé et même s’il manquait des os, il était assez bien conservé. On a pu évaluer son âge, la taille, le poids. »
Reste à voir si saint Lambert livrera tous ses secrets. Les Liégeois, quoi qu’il en soit, restent curieux. Une première conférence, en novembre, pour livrer les résultats de l’autopsie, affiche déjà sold-out. Une seconde rencontre est d’ores et déjà prévue à Liège le 7 décembre prochain. Le patrimoine de la ville à travers saint Lambert semble toujours aussi ardent dans le cœur des Liégeois !







