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Émilie Dequenne sur le harcèlement: «J’ai tenté de me suicider»

À l’occasion de la sortie du drame « TKT », l’actrice belge revient avec nous sur le harcèlement dont elle a elle-même longtemps souffert, sur ses choix de rôles en tant qu’actrice et mère. Et surtout, elle se montre rassurante sur son état de santé.

Entretien - Journaliste Temps de lecture: 7 min

La nouvelle est tombée comme un coup de massue en octobre 2023, laissant le milieu du cinéma KO : Émilie Dequenne annonçait alors sur les réseaux sociaux être atteinte d’un cancer. En l’occurrence, une forme très rare : un corticosurrénalome, qui touche la glande surrénale située au-dessus du rein. La maladie l’a menée à prendre du recul pour se soigner, limitant ses actions et interventions. À titre exceptionnel, l’actrice a toutefois tenu à sortir de sa retraite forcée pour parler du film « TKT » et d’un sujet qui lui tient à cœur, le harcèlement.

Comment allez-vous Émilie ?

Bien, merci. J’avance pas à pas, petit pas par petit pas ; chacun est une victoire. J’ai appris à me réjouir de chaque instant et j’ai réalisé qu’au final, la maladie ne change pas grand-chose… La preuve, je travaille, là (rires).

En quoi défendre « TKT » vous tenait-il tant à cœur ?

Je suis une cliente difficile en matière de cinéma. J’avoue que jusque-là, les comédies populaires de Solange Cicurel ne me touchaient pas trop. Mais je sentais qu’il y avait quand même un truc qui allait nous réunir un jour. Ce qui s’est confirmé quand j’ai reçu le scénario de « TKT » : j’ai été bouleversée par l’histoire de cette ado, par le sujet. La façon dont Solange traite le harcèlement scolaire est forte, sa propension à proposer du cinéma populaire trouve là toute sa raison d’être. Elle la met au service d’un sujet grave, qui concerne aussi bien les ados que les adultes. Elle n’a pas glamourisé le sujet comme la série « 13 Reasons Why » l’avait fait avec le suicide des jeunes. Le traitement apporté à un sujet si grave m’avait choquée à l’époque. C’est impensable pour moi de faire cela ! Et puis, ici, le sujet me touchait aussi personnellement…

Parce que vous-même avez été victime de harcèlement…

Lors de ma sixième année primaire et ma première année en secondaire, à l’Athénée royal d’Ath, j’ai été prise à partie par une bande d’ados. C’était un établissement bourgeois, où les élèves arboraient des vêtements de marques. Sauf moi qui portais les fringues que je récupérais de ma cousine. J’ai comme cela un souvenir très fort de m’être retrouvée encerclée et poussée sur un tas de cartables, avec des garçons qui me demandaient : « C’est combien ? » J’avais 11 ans, je ne comprenais même pas le sens de leur question. J’ai gardé le souvenir de cette violence physique… Je me suis retrouvée très seule. Je ne voulais plus aller à l’école, je faisais croire à mes parents que j’étais malade. J’ai même tenté de me suicider en avalant du Dafalgan, ce qui n’a – heureusement – pas fonctionné. Ce qui est frappant, c’est que je n’ai rien dit. Pourtant, j’évoluais dans une famille aimante. Ma cousine était comme ma sœur, mais je ne me suis pas confiée à elle. Pourquoi ? Je ne me l’explique pas ! En fait, personne ne dit rien. Une prof qui a vu que je n’allais pas bien a signalé à ma mère que je devais être dépressive et que j’allais doubler. Coup de bol, j’étais bonne élève et malgré mes absences prolongées, j’ai réussi mon année et j’ai changé d’école… Ça a changé ma vie. Je suis restée extrêmement fragile longtemps, le moindre mot ou le moindre regard pouvait me faire pleurer…

Comment, avec le recul, expliquez-vous le processus du harcèlement ?

Cela naît souvent de la jalousie. Il touche des gens qui sortent du cadre. Les personnes harcelées viennent souvent d’un foyer aimant, elles sont intelligentes, sociables… Ce qui attire l’attention d’espèces de vampires modernes qui font tout pour les briser, éteindre leur lumière. Et il ne faut pas croire que cela se limite au cercle scolaire, ce sont souvent les mêmes personnes qui vont harceler par la suite des collègues, leur conjoint… J’ai d’ailleurs également vécu plus tard une relation amicale toxique avec une fille qui me vampirisait. J’ai heureusement ouvert les yeux et « rompu » à temps, avant de passer le casting de « Rosetta ». Sous son influence, j’aurais sans doute abandonné mon rêve de devenir actrice.

Le film montre également le rôle des réseaux sociaux, qui amplifient le phénomène…

Et comment ! Je ne sais pas comment j’aurais traversé mon adolescence s’il y avait eu les réseaux. J’irais même plus loin : je ne suis pas certaine que j’aurais eu la carrière que je mène. À l’époque de « Rosetta », j’ai été l’objet d’attaques violentes. S’il y avait eu les réseaux sociaux, j’aurais sans doute arrêté !

Avez-vous accepté ce rôle aussi bien en tant qu’actrice que maman ?

Je choisis toujours mes rôles en tant que comédienne et citoyenne. J’aime les sujets qui touchent, interpellent… Je pense que « TKT » peut éveiller les consciences, aussi bien des victimes que des bourreaux. J’espère qu’il sera vu par un maximum de gens et qu’il sera projeté dans les écoles ! Et ma corde maternelle vibre effectivement aussi beaucoup (elle sourit). Je dis toujours que quand ma fille est née, j’ai ressenti comme s’il me poussait une excroissance au cœur. Je suis donc sensible aux rôles de mères, surtout celles qui souffrent. Ce fut le cas également avec le personnage de Sophie dans « Close » de Lukas Dhondt. Alors, pour être claire, je n’ai pas envie de jouer non-stop des mères dans la douleur, mais je peux me projeter à fond dans ces personnages car je suis moi-même maman et une grande angoissée ; j’ai toujours eu très peur pour ma fille. Dans le cas de « TKT », il y avait donc cela, mais aussi bien évidemment un défi au niveau du jeu.

Le film marque votre première collaboration aussi avec Stéphane De Groodt…

C’est marrant, car nous nous étions croisés sur un plateau de télé un an plus tôt en se faisant la réflexion que nous devrions un jour bosser ensemble. Et Solange nous a réunis. C’est bizarre hein, mais les cinéastes réunissent rarement les acteurs belges, comme s’il y avait un quota à ne pas dépasser (rires). Je n’ai ainsi jamais tourné avec Bouli Lanners, ni avec François Damiens, Benoît Poelvoorde, Natacha Régnier… Et je n’ai plus donné la réplique à Jérémie Renier depuis « Le pacte des Loups »… en 2001 ! Ce qui est émouvant aussi avec Stéphane De Groodt, c’est qu’il a participé à une campagne pour la fondation Bordet, et donc, j’y vois sa tête en grand chaque fois que je vais me faire soigner (rires).

Vous semblez envisager l’avenir avec le sourire !

Il le faut ! Quand on tombe malade, tout change, tout est bousculé. La maladie transforme votre vie et vous réalisez que rien ne sera sans doute plus comme avant. Il y a des jours où je ne suis capable de rien, ni de cuisiner, ni de me balader, ni de ranger la maison, ni de m’occuper des enfants, ni de lire… Mais j’ai compris une chose : il faut l’accepter. C’est le plus dur ! Je suis bien entourée et de temps en temps, notamment quand je parviens à travailler – j’ai réussi à un peu tourner et j’ai fait du doublage –, j’arrive à prendre de la distance par rapport à la maladie. Je me repose dès que possible, je me réjouis de chaque moment. Il faut être résilient et patient. Bon, j’avoue que la patience n’est pas ma qualité première, mais je vous le promets : j’y travaille et aussi, on se revoit vite (elle éclate de rire).

« TKT » dans les salles.

Ne restez pas seul avec votre souffrance. Les bénévoles du Centre de prévention suicide sont joignables 24h/24 et 7j/7 au 0800-32.123 dans l’anonymat et gratuitement. Pour une consultation psychologique de crise ou d’accompagnement du deuil après suicide, vous pouvez prendre rendez-vous au 0491-37.06.72.

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