Michel Bussi: «Je fais une promesse d’évasion aux lecteurs»
Michel Bussi était de passage à Bruxelles pour parrainer Iris Noir, le salon du polar. L’occasion d’évoquer avec l’écrivain français, véritable star de l’édition et spécialiste du suspense, «Les assassins de l’aube», son nouveau thriller.

Au milieu des décors paradisiaques de la Guadeloupe, trois touristes sont retrouvés morts, assassinés d’un harpon en plein cœur. Les meurtres ont été commis à l’aube, et sont mis en scène de façon sinistre. Rien ne semble relier les victimes entre elles, tandis qu’un étrange vieil homme prédit à chaque fois les crimes en détail. Le commandant Kancel et ses deux adjoints se retrouvent alors embarqués dans une mortelle course contre la montre. Voici la trame du nouveau roman dépaysant et envoûtant de Michel Bussi, que nous avons rencontré.
Vous parrainez cette année la 6e édition du salon du polar à Bruxelles, qu’est-ce que cela vous fait ?
Je suis très content, car c’est la première fois que je peux m’y rendre ! Je ne fais pas souvent de salons en Belgique, à part la Foire du livre de Bruxelles, donc c’est une vraie fierté. Je retrouve des copains auteurs et une communauté de lecteurs. Il existe une vraie diversité dans l’univers du polar. Je trouve d’ailleurs que les auteurs belges sont plus proches de ce que je fais. Ils vont vers l’absurde, le décalage, la poésie. J’adore !
Vous y défendez aussi votre dernier ouvrage, « Les assassins de l’aube ». Quelle a été l’étincelle à la base de ce roman ?
Cela fait longtemps que j’ai dans un coin de ma tête cette histoire de série de meurtres qui n’ont a priori aucun rapport entre eux, mais je ne savais pas où placer cette intrigue. En 2021, un séjour en Guadeloupe m’a fait penser que ce serait le lieu parfait. Je suis parti d’images fortes que j’avais en tête, à savoir les scènes de crime. Des personnages aux profils variés sont assassinés dans des lieux spectaculaires. Chez moi, les scènes de crime horribles sont rares, je n’ajoute pas de l’horreur pour le plaisir. Ici, il y avait une symbolique. Le lecteur sait que la victime est condamnée, alors qu’elle se trouve dans un lieu paradisiaque.
Pourquoi opposer meurtres sordides et coin de paradis ?
Il y a dix ans, j’ai écrit un roman qui se situait à La Réunion. Le public était ravi que j’évoque cette île. Cela m’a donné l’envie d’écrire des romans qui soient des invitations au voyage. J’ai cette fois saisi l’opportunité avec la Guadeloupe. L’idée était d’assumer cette image de carte postale, tout en détournant ces lieux sublimes avec des meurtres.
Vous faites également découvrir l’histoire mouvementée de la Guadeloupe.
J’ai eu le déclic lors de ce voyage en 2021. En métropole, c’était la fin du coronavirus grâce au vaccin. Mais au même moment dans les Antilles, le virus circulait à nouveau, car la population était contre la vaccination. Je me suis demandé pourquoi des gens instruits refusaient le vaccin. J’ai tiré un fil puis un autre, ce qui m’a mené au scandale du chlordécone, ce pesticide toxique longtemps utilisé sur les plantations, puis au passé colonialiste et à l’esclavage. J’ai découvert le poids de l’Histoire et des rapports sociaux de cette île. Pour moi, il faut comprendre un territoire avant de pouvoir en dire quelque chose. Je me suis donc renseigné sur le passé de la Guadeloupe, et ce que j’ai appris a nourri mon roman. L’histoire de cette île est particulière, mais on la connaît peu, alors que le passé éclaire le présent. Pratiquement toute la population descend de l’esclavage. À la base, en plus d’être géographe, je suis chercheur en sciences sociales. Je ne ploie pas sous le poids de la question de la repentance, mais je pense qu’il faut regarder la vérité en face et la transmettre. L’esclavagisme fait partie de l’histoire de France. Modestement, j’essaie d’éclairer une partie de l’Histoire laissée dans l’ombre. Le roman permet la complexité, en étant didactique et intrigant à la fois.
Vous aimez aussi jouer avec une touche de magie et de surnaturel…
Mon idée de base, ce tueur en série avec des victimes sans lien entre elles, était trop simple. Il fallait que je complique l’intrigue. D’où ce personnage de quimboiseur (sorcier antillais, ndlr) pour insérer un peu de surnaturel et de tension. Les croyances ont une place importante aux Antilles, donc cela collait bien à la Guadeloupe. Mes lecteurs savent aussi que dans mes livres, les touches de surnaturel possèdent leur explication à la fin. J’ai aussi apprécié confronter le lecteur à un questionnement grâce à une journaliste qui dénonce certains faits : est-on dans le scandale, le complotisme ou la pure fiction ? C’est ce qu’on découvre.
Les lieux sont-ils pour vous pratiquement comme des personnages ?
Oui. Le choix du lieu de départ est particulièrement important. J’ai l’idée de l’intrigue en premier, mais le lieu vient avant les personnages, qui sont déterminés par celui-ci. Cela nécessite un important travail de documentation. Les ambiances et les lieux sont indispensables pour structurer un roman. Surtout dans un huis clos en milieu insulaire ! Je fais une promesse d’évasion aux lecteurs. J’ai toujours cette image en tête d’une personne qui lit mon roman dans le métro. Il faut que celle-ci soit immédiatement transportée dans le lieu évoqué et qu’elle regrette de le quitter en arrivant à son arrêt (rires). Petit, les livres me permettaient de m’évader de mon quotidien. Et pour moi, c’est ça la littérature populaire.
Comment décririez-vous l’art du « twist » que vous maîtrisez comme personne ?
C’est un art particulier du suspense. Selon moi, il est lié à la théorie de l’effet. Tout doit mener vers le rebondissement final, grâce à des petits indices distillés au fil des pages. Quand la révélation survient, le lecteur doit comprendre tout de suite, mais sans avoir vu venir ce retournement. En tant qu’auteur, on ne peut pas faire cela sans connaître la fin du roman. J’ai d’ailleurs déjà renoncé à des histoires car la fin n’était pas assez spectaculaire. Mais je m’amuse beaucoup avec les fausses pistes. En tant que lecteur, j’adore me faire retourner le cerveau !
Comment travaillez-vous le début de vos romans ?
Les premiers mots et la première scène sont cruciaux. Au début de l’écriture, je suis un peu dans le brouillard. Mais ma technique est de continuer d’avancer, et à un moment, j’entre vraiment dans l’histoire. Mes personnages ont alors plus d’épaisseur. Je reprends ensuite intégralement le style du début, pour que cela soit plus percutant. Car l’enjeu est qu’au bout de trois pages, le lecteur ne puisse plus lâcher le livre. Mais il y a aussi une part de magie là-dedans. Parfois, on est happé directement, parfois non, mais on ne sait pas toujours pourquoi.
Qu’est-ce que la reconnaissance, évidente, du public vous apporte ?
Certains lecteurs me suivent depuis plus de dix ans et je suis devenu, humblement, une sorte d’auteur de référence. Je fais partie de leur univers et je vieillis avec eux. J’ai l’impression de faire partie des meubles, d’appartenir un peu à leur vie, c’est agréable.
Vos romans sont également régulièrement adaptés en BD.
J’ai toujours été un grand amateur de BD ! Elles m’ont autant inspiré que la littérature ou le cinéma. Jean Van Hamme est pour moi le plus grand scénariste. Je ne sais malheureusement pas dessiner, mais je suis fier d’avoir été adoubé par l’univers de la BD, qui me correspond bien. Maintenant, je travaille aussi avec Fred Duval à l’écriture de la série « Cinq Avril », c’est comme un retour aux sources.

« Les assassins de l’aube », par Michel Bussi, éd. Les Presses de la Cité, 408 p., 22,90 euros. - Trois étoiles









