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Un rapport édifiant dévoile le nouveau visage des sectes en Belgique

La dérive n’a pas disparu en Belgique, elle a mué. Le rapport bisannuel du CIAOSN révèle une emprise plus numérique, plus diffuse. Toujours aussi dévastatrice.
Par Rodrigue Jamin
Temps de lecture: 9 min

Pendant longtemps, l’opinion publique a associé le mot « secte » à des images datées : communautés retranchées, gourous omnipotents, rupture avec le monde extérieur, drames collectifs comme le massacre de l’Ordre du Temple solaire il y a trente ans. Cette mémoire donnait l’illusion d’un danger identifiable. Aujourd’hui, l’emprise prend aussi d’autres visages : stage de « guérison », coaching en développement personnel, discours masculiniste aux relents identitaires, bénédiction de l’utérus, hameçonnage sur les réseaux sociaux, promesse de bonheur… Les organisations historiques subsistent, mais le paysage actuel du phénomène sectaire s’est fragmenté, hybridé, « modernisé ».

Le web, nouveau terrain de chasse

Le rapport d’activités 2024-2025 du Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN), que « Soir mag » a consulté en primeur, le formule : « Depuis les premiers constats de la commission (fin des années 1990, NDLR), le phénomène n’a cessé d’évoluer. Aux structures traditionnelles fondées sur des rencontres physiques se substituent de plus en plus d’organisations dématérialisées, actives sur internet et les réseaux sociaux. (…) L’impact sur l’intégrité et la liberté des personnes demeure toutefois tout aussi profond. »

D’un modèle hiérarchisé et centralisé, les structures religieuses ou spirituelles sont passées à une version connectée, éclatée, où chacun compose sa spiritualité à la carte sous l’effet des réseaux sociaux et des algorithmes. Une spiritualité sur mesure, avec un risque d’emprise démultiplié, surtout chez les plus jeunes. Dans son rapport bisannuel, le CIAOSN tire plusieurs enseignements, que sa directrice, Kerstine Vanderput, nous a détaillés lors d’un rare entretien. Nous en avons retenu cinq. Troublant.

1. Coaching : le grand dérapage

En 2024-2025, un quart des demandes adressées au CIAOSN concernent des organisations actives dans la santé, le développement personnel ou le coaching. Le rapport évoque un « intérêt croissant pour des approches alternatives axées sur la quête de sens, la recherche du bonheur (…) ou l’optimisation de la santé. » Rien d’illégal en soi : « La plupart des personnes utilisent ces pratiques de bien-être sans problème. » Le basculement survient lorsqu’elles « exercent une influence psychologique forte, se présentent comme exclusives, critiquent la médecine classique ou culpabilisent les participants ».

Le coaching est devenu un vecteur majeur de ces dérives. André Frédéric, président de l’ASBL Aviso, unique organisme d’aide aux victimes de secte en Belgique, parle d’un « broyeur de conscience et broyeur de portefeuille ». Le schéma est rodé : accueil chaleureux, promesse d’élévation, puis isolement et explosion des paiements. « On les coupe progressivement de l’extérieur pour leur faire croire que le bien ne se trouve qu’au sein de l’organisation. » Les débuts paraissent anodins ; ensuite, « on arrive à des montants totalement déraisonnables ».

Kerstine Vanderput décrit la mécanique : « On nous vend un impératif de bonheur. Il faudrait le vouloir assez fort. Et si vous n’y parvenez pas, c’est que vous ne l’avez pas assez voulu, que vous n’avez pas bien fait vos exercices, que vous n’avez pas suivi la formation à 2.000 euros… » La culpabilité devient levier. Puis vient la déconstruction : « Le problème, c’est le moment où l’on vous amène à poser des actes que vous n’auriez jamais posés à froid. » Elle cite cette phrase lue chez un « coach », qu’elle juge « inqualifiable » : « Une personne qui n’a pas de projet est un parasite pour la société. »

Les signalements du CIAOSN sont édifiants : un homme sommé de taire à sa compagne le contenu des formations suivies, qui lui coûtent des milliers d’euros en quelques mois, ou ce « coaching spirituel » censé agir sur les « mémoires cellulaires » et la « reprogrammation ». L’emprise se glisse partout. Face à cette prolifération, le CIAOSN estime qu’un encadrement légal du coaching « répond à un besoin sociétal certain » et aiderait à distinguer professionnels de bonne foi et charlatans. Affaire à suivre du côté du législateur belge.

Alerte médicale

La rupture la plus grave touche à la santé. Le CIAOSN alerte sur des courants qui rejettent la médecine conventionnelle ou attribuent la maladie à un « blocage intérieur » ou à un « manque de foi ». André Frédéric tranche : « Le problème commence quand des personnes renoncent à un traitement scientifiquement validé pour se tourner vers des techniques parfois totalement fantaisistes. » Il insiste : « Si ça ne tuait pas, ça pourrait prêter à sourire. Sauf que ça tue. » Il évoque cet homme atteint d’un cancer, à qui un praticien posait des « outils » sur l’abdomen en promettant une guérison : « Il commençait à y croire. J’ai compris sa détresse, il pleurait. » La fragilité devient marché. Autre cas : une patiente en phase terminale à qui l’on conseille de jouer du… piano devant une œuvre d’art pour « soulager » son cancer. « À partir du moment où l’on pousse quelqu’un à abandonner un traitement éprouvé, on est dans la dérive », dit Kerstine Vanderput.

Le Centre a aussi examiné des dispositifs dits « énergétiques » ou « quantiques » : « Cette machine prétend agir sur un champ magnétique capable de soigner de la dépression au cancer. » Avis de l’Académie royale de médecine : aucune preuve scientifique. Voilà un risque d’exercice illégal de la médecine, avec possible abus de faiblesse (loi belge encore trop peu mobilisée). Certains interrompent un traitement hospitalier pour suivre ce pseudo-soin. Plus troublant encore : des tarifs existent pour les mineurs… et même pour les animaux de compagnie. Du discours spirituel au modèle commercial !

2. Pro-ana : l’anorexie devient croyance

C’est l’un des volets les plus glaçants du rapport. En enquêtant sur les dérives du coaching, le CIAOSN est tombé sur un phénomène qui l’a « déstabilisé » : le coaching pro-ana. Sous couvert de spiritualité, des individus – « souvent des hommes plus âgés », précise Kerstine Vanderput – incitent des mineures, principalement des jeunes filles, à s’enfoncer dans l’anorexie, à documenter leur amaigrissement, parfois à produire des images sexuellement explicites en échange de « conseils ».

Le rapport décrit des communautés en ligne où l’anorexie – pathologie psychiatrique au plus haut taux de mortalité – mais aussi l’automutilation ou le suicide, sont sacralisés. « Ana » devient figure tutélaire. « Il y a en effet une forme de déification de Ana, qui suggère un détachement physique : un nettoyage de ce qui pourrait être impur », explique la directrice du CIAOSN. C’est ce socle symbolique, couplé à « une incitation à poursuivre dans la maladie », qui fait entrer le phénomène dans le champ des dérives sectaires.

L’anorexie devient un idéal ascétique. Le rapport est clair : « La combinaison de la vulnérabilité psychologique des jeunes et de la normalisation d’un comportement extrême ou destructeur accroît le risque d’escalade et de dommages graves. » Dans ce contexte, le mot « coach » sert de paravent. « Il est ici très très difficile à entendre. On voit à quel point le terme peut mener à des situations extrêmes », souligne Kerstine Vanderput.

Derrière l’analyse, des vies brisées. « Soir mag » a eu vent par ailleurs du cas d’une adolescente belge, d’à peine 12 ou 13 ans, retrouvée morte. C’est à la morgue que sa mère a compris que sa fille, qui n’avait plus que la peau sur les os, se scarifiait. Elle a ensuite découvert qu’elle fréquentait un groupe pro-ana sur le Net. Une tragédie. Pour la directrice du CIAOSN, il faut parler de cette dérive pour « protéger les jeunes filles et amener les parents à être vigilants ». Face à des signaux inquiétants, elle recommande de contacter Child Focus (116 000 – 116000@childfocus.org).

3. Le féminin sacré : sororité ou business

Dans son rapport 2024-2025, le CIAOSN note une hausse des demandes liées au « féminin sacré ». Ce mouvement pluriel, nourri de références New Age et néo-païennes, mêle rituels, développement personnel et thérapies alternatives autour d’une promesse, « l’éveil du féminin intérieur ». Cercles de femmes, bénédictions d’utérus, retour à la nature… La sororité est au cœur du discours.

L’objectif affiché est la guérison et l’émancipation. Certaines initiatives ciblent des problématiques comme l’endométriose ou l’infertilité ou offrent des espaces non mixtes « protecteurs ». Mais le CIAOSN met en garde : derrière « la quête d’essence féminine », l’idée que chaque femme porterait en elle les clés de son épanouissement peut se transformer en injonction silencieuse – si vous n’y arrivez pas, c’est que vous n’avez pas assez travaillé sur vous…

Au-delà de ce « retour à la nature » ou de ces « soirées utérus », Kerstine Vanderput pointe un glissement plus concret : la problématique des « mandalas » ou des « tisseuses de rêve » : « Ça exploite l’idée d’une sororité, mais ce sont en fait des pyramides de Ponzi. » Le principe est simple : chacune finance le « rêve » d’une autre et doit recruter pour espérer bénéficier à son tour du système. Le CIAOSN y voit un mécanisme assimilable à de la vente pyramidale, interdite en Belgique, où les dernières arrivées supportent le coût de celles qui les ont précédées. Jusqu’à ce que la pyramide s’écroule… Les discours de ces organismes évitent soigneusement le mot argent, préférant parler d’énergie ou d’abondance. Mais la mécanique financière est centrale.

S’ajoutent des week-ends de « purification », des tentes de sudation ou des consommations d’ayahuasca sans encadrement médical. L’aspiration à un retour à la nature peut sembler poétique, avec parfois la création de micro-communautés ; elle devient problématique lorsque s’installent isolement, pression financière et disqualification de toute critique extérieure.

4. Le masculinisme ou « c’était mieux avant »

Le rapport 2024-2025 du CIAOSN pointe une montée de la rhétorique masculiniste, à la croisée de certains mouvements spirituels et de la « manosphère », cet écosystème numérique où prospèrent discours antiféministes, misogynes, parfois violents. On y retrouve les incels, ces « célibataires involontaires » qui imputent leur absence de relations intimes aux femmes et à un prétendu déclassement masculin. Cette nébuleuse radicale alimente un ressentiment pouvant aller jusqu’à l’incitation à la violence. Sans doctrine unique, la « manosphère » mobilise néanmoins des références religieuses – fondamentalisme chrétien, néopaganisme – pour légitimer une hiérarchie « naturelle » entre les sexes.

Au cœur du discours : la glorification d’une famille « traditionnelle » et d’une supériorité masculine. Dans certains groupes, les femmes ne sont pas membres à part entière. Kerstine Vanderput résume : « On va trouver ce côté “c’était mieux avant”. Un passé fantasmé, structuré autour d’une clé de voûte patriarcale, où le rôle de l’homme devrait retrouver sa place naturelle. »

Le Centre observe donc « plus d’interpellations » sur le masculinisme, signe d’une expansion. Formations pour « remasculiniser » les hommes, promesse de reconquête de l’autorité : dans un univers algorithmique qui amplifie les contenus clivants, la « manosphère » offre aux jeunes fragilisés un récit simple. Votre mal-être viendrait d’un monde féminisé. Le CIAOSN ne juge pas une conviction conservatrice, mais lorsque s’y ajoutent isolement et discours haineux, la vigilance s’impose.

5. Églises pentecôtistes et dérives

Un cinquième des demandes au CIAOSN concernent des organisations issues ou dissidentes du protestantisme : pentecôtisme ou évangélisme en tête. Souvent implantées le long des routes de l’immigration, d’abord en ville puis ailleurs sur le territoire, ces Eglises s’appuient sur une forte cohésion communautaire et une communication dynamique. Les jeunes y trouvent un cadre et sont largement mobilisés.

Les inquiétudes du CIAOSN portent sur l’argent, les « appositions de mains » censées guérir l’autisme ou l’homosexualité, ou encore des horaires lourds. « On va occuper votre temps, vous solliciter beaucoup et vous dorloter. » Groupes WhatsApp, prières constantes, activités à la chaîne : peu à peu, « on amène les personnes à rester de plus en plus dans un cercle fermé ». L’isolement s’installe par saturation. André Frédéric note lui aussi « une recrudescence » des interpellations sur les Églises néo-pentecôtistes au sein de l’ASBL Aviso.

Le phénomène s’est aussi numérisé. Certains pasteurs prêchent depuis l’Afrique ou le Brésil, les fidèles suivent en ligne. « Où va l’argent ? Si des Églises virtuelles récoltent une dîme en cryptomonnaie, comment vérifier que cela ne sert pas au blanchiment ? », interroge Kerstine Vanderput. Le CIAOSN ne questionne pas la foi, mais les pratiques : opacité financière, promesses de guérison, mobilisation intensive des mineurs, enfermement progressif. À partir de quand la communauté devient-elle cage ?

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